À propos du débat LO-NPA à la fête de Lutte ouvrière, divergences, démocratie et unité des révolutionnaires

, par LEMAÎTRE Yvan

Il nous semble important de revenir sur le débat à la fête de Lutte ouvrière entre nos deux organisations, LO et le NPA. En effet, il illustre l’impasse dans laquelle s’enferrent les différents courants révolutionnaires. Dans leur introduction les camarades de LO ont tenu à fixer le cadre et surtout les limites du débat, à leurs yeux du moins : pointer les désaccords qui justifient les existences en tant qu’organisations séparées. Et de préciser tout de suite, qu’ils discuteraient de la politique publique de la direction du NPA telle qu’elle s’exprime à travers ses porte-parole, en premier lieu Olivier Besancenot. Or la tendance « majoritaire » du NPA que représentent ses porte-parole a refusé de participer au débat parce qu’elle avait été mise en minorité lors de la dernière réunion de notre direction nationale sur deux points. Premièrement, il a été adopté par une majorité de camarades, dont nous sommes, une « motion d’orientation » opposée à la ligne défendue par Olivier d’appel à « une coordination de la gauche de lutte ». Deuxièmement, il a été voté qu’un militant de cette motion représente le NPA au débat LO-NPA. Nos camarades de la majorité-mise-en-minorité ont, en conséquence, refusé de participer au débat avec LO. Ce sont donc deux camarades qui avaient voté la motion, Daniela Cobet et Gaël Quirante, qui représentaient le NPA.

Pour LO, le débat était doublement vain d’abord parce qu’il ne peut servir qu’à définir les désaccords, ensuite parce que cette non-discussion ne pouvait avoir lieu qu’avec… les absents. Un peu ubuesque !

Ces comportements politiques sont des symptômes d’une crise qui paralyse le mouvement révolutionnaire où chacun campe sur ses positions en refusant un réel débat démocratique, public au moment même où tout est bousculé par la nouvelle époque de développement du capitalisme.

L’indispensable démocratie révolutionnaire

Ces comportements prennent l’ensemble des tendances et fractions au piège des divisions. Il est en effet bien difficile aujourd’hui de remettre en cause ce statu quo, chacun s’enferme dans sa propre justification qui étouffe toute dynamique démocratique. C’était pourtant bien ce défi que le NPA prétendait vouloir relever lors de sa fondation.

Une remarque simple, voire simpliste diraient certains s’imposent. S’il y a débat, même pour faire ressortir les désaccords et justifier les existences séparées, c’est bien parce que, à la base, il y a… un socle commun !

Ce socle, c’est l’objectif de la transformation révolutionnaire de la société. Et ce n’est pas un détail !

Peut-être alors serait-il plus simple et plus efficace d’inverser la démarche pour entamer une vraie discussion. La discussion n’avance qu’en définissant, à partir de tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, ce qui est commun pour déboucher sur ce qui diverge, le formuler et discuter des voies et moyens d’avancer…

Les dirigeants de LO ne sont pas dans une telle démarche. Ils ne discutent publiquement que pour souder leur troupes.

Cette attitude est contraire à toute dynamique car inévitablement elle se reproduit dans les rapports avec les travailleurs, les jeunes. La démocratie ne se divise pas.

Gilets jaunes, vraies et fausses divergences

La discussion sur le mouvement des gilets jaunes est, de ce point de vue, significative. La façon de LO d’aborder la question s’apparente à celle avec laquelle elle aborde les rapports avec les autres organisations. Il ne s’agit pas de discuter mais de définir les désaccords, de se différencier !

La première intervention de LO introduisant le débat portait exclusivement sur les élections européennes sans même inscrire celles-ci dans la situation sociale et en particulier le mouvement des gilets jaunes et ses suites. Il y a là un effet collatéral de l’attitude sectaire de LO y compris dans son discours électoral, faiblesse de sa campagne déclinant des principes que nous partageons mais sans chercher à discuter, à convaincre, à parler à l’expérience, à la révolte du plus grand nombre.

Ne pas vouloir porter le gilet jaune pour ne pas se confondre avec les confusions du mouvement est juste à condition de ne pas en faire une règle et surtout un geste qui s’affiche en extériorité du mouvement et est inévitablement perçu comme hostile. Ce qui d’ailleurs n’a pas été l’attitude de la plupart des camarades de LO.

Il est évident que ce mouvement suscite des questions sur ce qu’il nous apporte, les leçons que nous pouvons nous approprier sur les voies et moyens de construire un parti, sur les capacités d’auto-organisation des travailleurs. Que l’on ait pensé juste ou pas de porter le gilet jaune, ces questionnements sont incontournables pour l’ensemble des tendances et des militants du mouvement ouvrier.

Refuser le suivisme vis à vis des gilets jaunes n’implique ni l’extériorité ni le sectarisme mais une discussion ouverte sur la façon dont les révolutionnaires, les militants du mouvement ouvrier peuvent intervenir dans des mouvements de masse traversés par bien des préjugés qui existent au sein du monde du travail.

Ces réponses ne sont pas écrites par avance et elles méritent une autre discussion que des polémiques qui visent à montrer « nos désaccords » pour montrer que nous ne pouvons rien faire ensemble.

« Coordonner la gauche des luttes » ou les anticapitalistes et révolutionnaires

Ouvrir cette discussion suppose une démarche ouverte et pragmatique qui n’est pas en contradiction, loin s’en faut, avec le marxisme. Le marxisme n’est pas un dogme mais une conception qui part des faits, s’inscrit dans leur évolution et sait saisir le neuf pour progresser. Du point de vue révolutionnaire, le mouvement des gilets jaunes représente un apport considérable au sens où une fraction du monde du travail a pris ses affaires en main, s’est organisée pour et par elle-même. Elle ne pouvait, ceci dit, dépasser les limites du niveau de conscience de ses acteurs. Cela n’eût été possible que si une fraction consciente, démocratique et révolutionnaire, avait eu la force de développer une politique de classe tant au sein du mouvement des GJ que de l’ensemble du monde du travail. Les révolutionnaires s’y sont attelés de différentes manières mais sans avoir les moyens d’inverser le cours des choses.

La discussion qui est ouverte maintenant est de savoir comment faire fructifier ces acquis en s’appuyant sur leurs effets et prolongements dont le mouvement des urgences dans les hôpitaux.

Et il est vrai qu’entre la majorité du NPA, c’est à dire la tendance de la majorité de la IVe Internationale, et Lutte ouvrière, la discussion est bien difficile. Les uns invoquent les principes révolutionnaires les autres la politique des partis larges et du Front unique. Or la discussion est ailleurs.

Quand Olivier Besancenot appelle « les résistants et les résistantes au camp Macron et à l’extrême droite » à agir et à se faire entendre « ensemble », les militants de la France insoumise, de Lutte ouvrière, des organisations libertaires, de Génération.s, du Parti communiste, des organisations antifascistes, écologistes, les militants de quartier, les syndicalistes et tous ceux qui se retrouvent « intuitivement dans un espace politique à la fois anticapitaliste et internationaliste » à « jouer collectif », la démarche mérite une discussion qui ne peut être la simple affirmation de principes révolutionnaires. Elle mérite une discussion parce qu’elle répond à des questionnements et des illusions de bien des militants dans un contexte nouveau et que nous ne sommes pas des sectes de prosélytes mais des militants politiques. Et autant nous sommes en désaccord avec l’orientation défendue par la majorité du NPA, autant nous ne pensons pas qu’elle implique une existence séparée. Elle ne remet pas en soi en cause notre socle révolutionnaire qui est le cadre de nos interventions et actions, de nos discussions, confrontations à la lumière de l’expérience, des faits.

Le parti de Nathalie et d’Olivier, le mariage de la carpe et du lapin ou une politique ?

Nous étions de ceux qui pensaient qu’il était possible, et qu’il eût été préférable, que nos deux organisations se présentent ensemble aux élections européennes. Une telle démarche, défendre ensemble une orientation politique commune dans le cadre des élections, que LO a rejetée, implique ou suppose, à nos yeux, que nous puissions militer ensemble ou côte à côte au sein d’un même cadre organisationnel. Bien sûr, à condition que ce cadre soit démocratique, respecte le droit de tendance et de fraction sur lequel LO n’est formellement pas revenu. Formellement mais dans la vraie vie, la direction actuelle de LO s’est constituée, entre autres, à travers des batailles internes reniant ce droit, l’exclusion des camarades à l’origine de Démocratie révolutionnaire puis ceux à l’origine de la Fraction l’Étincelle.

Et c’est indiscutablement là la vraie discussion, la nécessité de la démocratie dans la construction d’un parti pour l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes.

Nous avons milité après 1995, plus particulièrement après l’élection de cinq députés révolutionnaires de LO et de la LCR au parlement européen en 1999, pour l’unité des révolutionnaires, le parti d’Arlette et d’Alain, Arlette Laguiller et Alain Krivine. Pourquoi aujourd’hui le parti d’Olivier, Philippe, Nathalie et Jean-Pierre ne serait-il pas une possibilité féconde ? Sur le terrain des dernières élections européennes, il est évident qu’une liste commune aurait été préférable, elle aurait eu un réel écho et aurait pu déboucher sur la constitution d’un cadre organisationnel commun respectant le droit de fraction et de tendance. Une telle politique ne peut faire de miracle mais elle ouvre la possibilité de faire un pas en avant vers un petit parti de masse. Car c’est bien de cela dont il s’agit, trouver l’oreille d’une fraction du monde du travail qui a rompu avec les vieux appareils faillis de la gauche syndicale et politique, lui offrir un cadre militant ouvert et démocratique.

Nouvelle époque et stratégie révolutionnaire, du passé faisons table rase…

Le marxisme n’est pas un dogme ou une idéologie hors du temps et de l’espace. Il constitue la théorie matérialiste, scientifique des luttes d’émancipation, ce qu’Engels a appelé le socialisme scientifique. Comme toute théorie, elle évolue, s’enrichit, incorpore un contenu plus vaste à partir de ses acquis d’autant que son objet même, les rapports sociaux et la lutte de classe, évolue. Lénine et le mouvement communiste suite à la révolution russe ont profondément enrichi la théorie marxiste à travers la première révolution socialiste victorieuse. Trotski et le mouvement contre la dégénérescence du premier État ouvrier ont accumulé une nouvelle expérience. Malheureusement, après la deuxième guerre mondiale, le long processus de dégénérescence des partis issus du mouvement ouvrier, la social-démocratie et le stalinisme, a étouffé tout réel essor du mouvement révolutionnaire et de sa théorie, la lutte pour la survie absorbant toutes les énergies. Néanmoins, dans ce difficile contexte, l’UCI dont est née Lutte ouvrière a permis de garder le cap de l’indépendance de classe en réponse aux dérives tiers-mondistes ou au suivisme à l’égard du PC et de la gauche. C’est de ce rôle fécond que LO tient aujourd’hui sa prépondérance dans le mouvement révolutionnaire de ce pays.

Au moment où une nouvelle page est à écrire, où une nouvelle génération prend les affaires en main, cet acquis se fige dans une vision moraliste des choses, un fétichisme du trotskysme, une rigidité organisationnelle qui censurent toute démocratie tant dans la vie interne de l’organisation que dans ses rapports avec les travailleurs.

Les références au passé, la fidélité à nos filiations ne sont ni du fétichisme ni du moralisme mais l’appel à écrire une nouvelle page, à faire preuve de la même audace démocratique, politique dont ont su faire preuve les militants qui ont lutté contre la dégénérescence stalinienne de la révolution de 1917.

Les problèmes soulevés par le mouvement des gilets jaunes comme les élections européennes sont une sonnette d’alarme pour l’ensemble de l’extrême gauche.

Ils sont ceux que nous pose la nouvelle époque dans laquelle est entrée la société capitaliste.

Les réponses, l’issue ne sont pas plus dans un suivisme qui flirte avec l’opportunisme que dans une rigidité formaliste mais dans une dynamique démocratique qui ne craigne aucun des défis que nous lancent les bouleversements en cours, les perspectives révolutionnaires engendrées par un capitalisme mondialisé au bord de la faillite. La nouvelle génération saura bousculer les vieilles routines…