La crise de l’impérialisme et la naissance d’un nouvel internationalisme

, par MARCHETTI Jean-Louis

Le capitalisme se développe infiniment plus vite que naguère ; mais ce développement ne devient pas simplement plus inégal et général, cette inégalité se manifeste en particulier dans la putréfaction des pays les plus riches en capital.
V.I. Lénine

L’impérialisme en crise, cette affirmation peut sembler paradoxale à l’heure où les dirigeants des États-Unis affichent sans fard leurs ambitions stratégiques et où leurs apologues vantent les vertus d’un « impérialisme néo-libéral fondé sur les droits de l’homme ». à l’autre bout de l’échiquier politique les tenants de la notion « d’empire » rejoignent le discours dominant sur un monde unifié par l’hyper-puissance américaine. Au contraire des ces analyses, cet article prétend s’appuyer sur la force explicative de la définition léniniste, et s’attache à analyser les conséquences de la crise d’hégémonie que connaît l’impérialisme à l’aube du XXIe siècle.

L’impérialisme au cœur de l’histoire du capitalisme

Le capitalisme est le premier mode de production à avoir unifié la planète, en créant le marché mondial. Et c’est l’existence d’un embryon de marché mondial dès le seizième siècle qui permet la naissance de ce mode de production.

Mais son apparition à lieu en un point du globe, l’Europe occidentale, d’où il part à la conquête du monde. Son développement est inégal, non-linéaire et très hiérarchisé, de par la supériorité écrasante qu’il procure aux sociétés où il est à son plus haut niveau de développement.

C’est la Grande Bretagne qui au XIXe siècle joue le rôle de grand organisateur du capitalisme mondial. Le stade impérialiste porte les premiers pays capitalistes à la tête d’empires sans équivalents dans l’histoire.

Comme le souligne Claude Serfati dans son dernier ouvrage : « Le rôle central de la violence dans l’expansion mondiale du capitalisme doit être mis en relation avec l’émergence du capital financier comme figure dominante. »

Deux guerres mondiales plus tard, ce sont les USA qui assument la direction des affaires du capitalisme international. Mais le club très fermé des nations impérialistes, regroupe les mêmes États pillards qui en 1900 se jetèrent sur la Chine.

Le poids de cette histoire et de la hiérarchie mondiale qui en est issue est tel, que pour la plus grande partie de la planète le capitalisme est assimilé au « mode de vie occidental ». C’est cette domination sans partage qui entre en crise. Crise illustrée par le déclin relatif des USA dans l’économie mondiale.

Le rôle des Institutions Internationales

« L’impérialisme est l’époque du capital financier et des monopoles qui portent en tout lieu des tendances à la domination et non à la liberté. »
V.I. Lénine

Lorsqu’au milieu des années soixante-dix les dirigeants du capitalisme anglo-saxon lancent l’offensive néo-libérale, leur politique a deux objectifs. Rétablir le taux de profit en augmentant le taux d’exploitation de la classe ouvrière, mais aussi rétablir l’hégémonie des impérialismes dominants contre les bourgeoisies des pays émergents. Ce deuxième volet du programme néo-libéral à été le plus souvent occultée. Tout à été utilisé dans cette féroce bataille pour l’hégémonie. Armes politiques, corruptions, batailles économiques et interventions militaires.

Le contrôle absolu exercé par les USA et leurs alliés sur les institutions financières internationales leur a permis d’orienter la politique de ses institutions à leur profit.

La politique de la BM, du FMI et la mise en place de l’OMC ont travaillé dans ce but. Le résultat le plus évident, c’est la dette qui étrangle les pays qui se sont laissés piéger, avec le consentement de dirigeants manipulés et corrompus. La mondialisation libérale est une mondialisation capitaliste, mais c’est aussi une mondialisation impérialiste. Les analyses de la situation internationale en termes de rapport nord-sud tendent à occulter la réalité de ces rapports de domination. Et la mise dans le même sac des pays du Sud, ne permet pas de comprendre ce qui se passe concrètement dans les régions du globe vouées autrefois à la colonisation.

En ce sens c’est bien une persistance de l’aveuglement colonialiste qui empêche de distinguer le mouvement historique réel et de reconnaître que dans le sud aussi, il y a des vaincus et des vainqueurs.

La tendance dominante, est bien décrite par Michel Husson dans un récent article :

Les pays émergents menacent la stabilité de l’économie mondiale en gagnant des parts de marché et en réussissant à augmenter les prix des matières premières, notamment celui du pétrole.

L’émergence du capitalisme asiatique sur la scène mondiale

« Le capitalisme lui-même procure peu à peu aux asservis les voies et moyens de s’émanciper. Et ce but [...] la création de l’État national unifle, en tant qu’instrument de la liberté économique et culturelle, devient aussi le leur. »
R.Hilferding

L’extrême pauvreté que l’on rencontre encore dans certaines régions de l’lnde ou de la Chine, semblables en cela à l’Afrique ou à l’Amérique latine, ne permet pas de caractériser la place de ces pays dans la hiérarchie mondiale. Ni l’lnde, ni la Chine ne sont plus des pays dominés et l’insertion de leur économie dans le marché mondial bouleverse la donne. On peut trouver chez différents économistes, par exemple C. Udry, la description de ce phénomène. Il convient maintenant d’en tirer les conséquences politiques. C’est bien le fait majeur en ce début de siècle.

Pour la première fois dans l’histoire, le capitalisme est entrain de rompre avec sa confïguration originale, qui consacrait la suprématie des USA et de l’Europe. Il existe désormais un capitalisme asiatique, solidement adossée à un marché intérieur, compétitif sur le marché mondial et en pleine expansion. Celle-ci n’est pas due fondamentalement aux faibles coûts de la main d’oeuvre, mais à la haute technicité d’un appareil de production ultramoderne.

C’est une nouvelle fois, l’illustration de la loi du développement inégal et combiné.

Les deux piliers du capitalisme asiatique sont l’lnde et la Chine. Et par delà les différences entre leur mode de domination, ce qui a permis aux bourgeoisies indiennes et chinoises d’atteindre le seuil critique d’accumulation, afin d’opérer pour leur propre compte sur le marché mondial, c’est qu’elles s’appuient toutes deux sur un appareil d’Etat fort et centralisé, doté de l’arme atomique et capable jusqu’ici de protéger leur immense marché intérieur par des politiques protectionnistes, le contrôle des changes et des mouvements de capitaux. à l’inverse les bourgeoisies arabes ou latino-américaines, à la tête d’Etats trop faibles, restent à la merci du pillage financier et des interventions armées des impérialismes dominants.

L’utopie d’un capitalisme sans prolétaire et sans usine

« Toujours plus en relief apparaît la tendance de l’impérialisme à créé l’Etat rentier, l’Etat usurier, dont la bourgeoisie se livre de plus en plus à l’exportation des capitaux et à la « tonte des coupons ». »
V.I. Lénine

On a pu entendre, il y a peu, un des thuriféraires français des fonds de pensions expliquer que les cotisations sociales levées en France ne pourrait plus suffire à payer les retraites, mais que les ouvriers chinois paieraient les retraités français par le procédé miraculeux des fonds de pensions !

Cette construction cynique s’épanouit avec les fonds de pension américains.

Car contrairement aux discours dominants, l’offensive « néo-libérale » ne vise pas à un retour au capitalisme concurrentiel du XIXe siècle.

Il y a deux différences de taille :

  • la concentration monopolistique qui s’accélère et aboutit à la naissance de géants économiques privés transnationaux, sans équivalents dans l’histoire.
  • la puissance des états nationaux dont le pouvoir de contrôle et de coercition sur les populations ne cessent de croître. Par contre, les mécanismes de la domination du capital financier, analysés par Lénine au début du XXe siècle, sont toujours à l’œuvre. Et cette évolution « rentière » et « parasitaire » du capitalisme n’est pas géographiquement homogène.

Les institutions financières se concentrent dans quelques métropoles impérialistes, en premier lieu aux USA, et les capacités de production se développent avec une rapidité stupéfiante dans des pays autrefois dominés.

Pendant que les dirigeants occidentaux caressent le rêve d’un capitalisme sans ouvriers et sans usines, les usines se créent dans d’autres pays où le prolétariat connaît une croissance rapide.

Ce mouvement contradictoire trace une ligne de fractures à l’échelle internationale.

Les caractéristiques de la crise du capitalisme

Elles sont au nombre de trois :
— la propriété privée des moyens de production, concentrée en un nombre de plus en plus réduit de mains, est devenu un carcan qui menace la survie de l’espèce humaine et se heurte de plein fouet à la socialisation croissante des forces productives.
— les capacités de production à l’échelle de la planète se développent beaucoup plus vite que les marchés solvables.
— le capitalisme, système en perpétuelle expansion n’a plus de terres nouvelles où investir en assurant les surprofits indispensables au capitalisme des monopoles.

Cette impasse se concrétise par la remise en cause de l’hégémonie des vieilles nations impérialistes, par les pays émergents.

Dans cette faille du système peut se glisser la révolution prolétarienne. Ou pour le dire comme M. Husson dans l’article déjà cité :

Le capitalisme mondial est installé dans une phase d’instabilité durable.
Et la question fondamentale est de savoir si cette instabilité va se dénouer selon l’axe des conflits inter-capitalistes ou celui des affrontements sociaux.

L’ère des crises, des guerres et des catastrophes écologiques

L’extension fulgurante du capitalisme à la fin du 20e siècle n’est pas un facteur de consolidation du système. Elle a au contraire porté l’ensemble de ses contradictions au bord de la rupture, en particulier en portant un coup décisif à l’écrasante supériorité industrielle que l’Europe, le Japon et les USA possédaient depuis plus d’un siècle.

La réponse de l’impérialisme à cette crise d’hégémonie, c’est la guerre. C’est pourquoi la lutte contre la guerre doit être au cœur de nos préoccupations.

Contrairement à la vulgate libérale, aucune bourgeoisie ne peut émerger sur la scène internationale sans s’appuyer sur un appareil d’Etat fort. Dans une situation d’extrême concurrence, la taille du marché intérieur est un facteur décisif du rapport de forces. C’est ce qui explique les regroupements régionaux, la ZLENA comme l’UE.

Ainsi, le contrôle militaire de territoires redevient un enjeu des affrontements interimpérialistes.

Le maintien de l’émiettement politique de l’Amérique Latine et des pays arabes, où se trouve une grande partie des réserves pétrolières mondiales, est une nécessité stratégique pour l’impérialisme US. D’où le soutien à la politique sioniste, les deux guerres du Golfe, les interventions incessantes en Amérique Latine.

Pour se justifier, la machine de propagande américaine martèle sur le « choc des civilisations ». Ne doutons pas que cet argument resservira pour d’autres conflits.

C’est pourquoi, les révolutionnaires doivent déconstruire inlassablement tous les discours visant à justifier l’intervention des armées impérialistes contre le reste du monde.

De Porto Alegre à Mumbai, la naissance d’un nouvel internationalisme

Les lieux de réunions des premiers FSM ne sont pas indifférents ; ils symbolisent un déplacement des enjeux de la lutte des classes vers les pays émergents.

Ce que tous les observateurs du mouvement altermondialiste ont constaté, c’est que les questions ne se posaient plus en terme de solidarité, mais d’intérêts et d’objectifs communs.

Il faut toutefois aller plus loin, si on veut construire un mouvement mondial, capable de faire face aux crises à venir, avec un programme et des organisations pour le porter.

Ce ne sera pas le simple prolongement des combats menés par la classe ouvrière européenne au siècle dernier. Nous devons bannir tout paternalisme et toute vision européo-cen-trique et partir, sans préjugé, du mouvement réel. Un autre monde est possible. Une bonne partie de son contour sera dessiné par les luttes de classe en Asie, en Afrique, en Amérique Latine.

Les travailleurs d’Europe à la croisée des chemins

Les bourgeoisies européennes sont depuis longtemps sur le déclin.

Elles se sont placées depuis la fin de la deuxième guerre mondiale sous un semi protectorat US et elles ne sont pas prêtes d’en sortir.

Elles sont maintenant concurrencées directement par des bourgeoisies issues des anciennes colonies ou semi-colonies.

Avec l’Union Européenne on assiste à une tentative de freiner ce déclin en mettant en commun les forces des différents impérialismes européens.

Cette tentative est évidemment dirigée contre les travailleurs d’Europe, mais c’est aussi une tentative désespérée de maintenir des positions menacées sur le marché mondial.

C’est tout le sens de la stratégie de Lisbonne qui prétend construire l’économie la plus compétitive au monde.

Pour les travailleurs et les peuples d’Europe cette voie est une impasse.

Aucun sacrifice social, culturel, politique, ne restaurera la compétitivité de l’économie capitaliste européenne face à la concurrence mondiale.

Au bout de ce chemin, il y a la guerre.

Le plus grand ennemi des travailleurs reste leur propre impérialisme.

La définition d’objectifs de lutte commun avec la classe ouvrière des pays émergents est une nécessité absolue.

Ce chemin passe nécessairement par la liquidation des séquelles du colonialisme.

Le poids de l’héritage colonial au sein du mouvement ouvrier français
Depuis la loi sur les signes religieux à l’école, qui aboutît à exclure de l’école publique des centaines de jeunes filles musulmanes et une dizaine de garçons sikhs, les dérapages se sont multipliés.

L’Appel pour des assises du colonialisme post-colonial et l’empoignade qu’il a provoqué ont permis enfin d’y voir clair sur les enjeux de ces polémiques.

Il ne s’agit de rien moins que des séquelles du colonialisme au sein de la société française. La page n’a jamais été tournée.

L’appareil d’État, l’armée, les grandes entreprises, le personnel politique et les grands média continuent à entretenir des relations de type colonial de l’Afrique à la Kanaky.

La politique française est rythmée par les crises de ce système qui n’en finit pas d’agoniser. Et l’idéologie coloniale continue à imprégner de larges secteurs de la société, ce qui explique le « racisme à la française », qui n’est malheureusement pas réservé à l’extrême-droite. Il faut en finir avec cet héritage empoisonné.

Les révolutionnaires ont un rôle essentiel à jouer pour que la jonction puisse se faire entre les travailleurs d’Europe et les peuples des ex-pays coloniaux.

Cet objectif ne pourra se réaliser sans une lutte sans merci contre les tendances opportunistes au sein du mouvement ouvrier, qui ont coopéré aux politiques coloniales, pactisé avec le chauvinisme et restent soumises aux exigences impérialistes.

À partir de ce constat, se pose la question de la construction d’une cinquième internationale pour le siècle qui vient.