Olivier Neveux, contre le théâtre politique, soit pour le théâtre et pour la politique…

, par NEVEUX Olivier

Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, Olivier Neveux analyse dans son essai intitulé Contre le théâtre politique (La Fabrique éditions) l’association qui prévaut entre théâtre et politique. Contre leur alliance conformiste, il plaide pour l’inconfort, pour une « rencontre possiblement fructueuse ».

  • Comment caractérisez-vous ce que vous nommez la « dé-politique culturelle » ?

Olivier Neveux : Ce que l’on a pris l’habitude de nommer « politique culturelle » est aujourd’hui l’objet d’une dépolitisation, c’est-à-dire d’une opération qui tend à la rendre vide de toute possibilité d’alternative. Elle est l’objet, comme tant d’autres secteurs, d’une « gouvernance comptable » qui maquille son idéologie sous l’évidence d’une adaptation aux « nécessités » du nouveau monde. Un nouveau monde qui a les mêmes traits que le vieux monde de Thatcher, Reagan ou Blair : logique de la concurrence, bureaucratisation et contrôle des pratiques, conformation des projets, primat systématique de l’intérêt privé sur l’intérêt général.

  • Quel est le statut actuel de l’artiste ? Celui de l’œuvre d’art ?

O.N. : Dans un moment marqué par l’hégémonie néolibérale, qui ne trouve de « valeur » qu’à ce qui en produit, force est de constater que l’œuvre subit une occultation. À l’exception de quelques-unes, l’œuvre est comme devenue superflue, accessoire. Elle est un prétexte : à des débats, à des actions sociales, à de bien bonnes soirées bourgeoises. Quant aux artistes, ils sont culpabilisés de n’être ni rentables ni immédiatement utiles. Alors, il est exigé d’eux qu’ils viennent résoudre les dégâts successifs des politiques néolibérales de ces dernières années ; qu’ils produisent les divertissements, les asservissements ou les communions nécessaires à la pacification sociale. On leur demande de venir faire le travail des éducateurs, sans en avoir la formation, dans le même temps où se poursuivent les politiques de destruction des métiers « sociaux ».

  • Pourquoi considérez-vous que l’affirmation « Tout théâtre est politique. » signifie le plus souvent son contraire ?

O.N. : Cette affirmation est nécessaire mais insuffisante. Elle permet de rappeler que le théâtre s’inscrit dans un moment donné de l’histoire, qu’il est tributaire des rapports sociaux. Mais une telle proclamation prend un risque : dispenser de toute interrogation sur ce que la politique peut bien signifier puisqu’elle est en quelque sorte toujours « déjà là ». Ce qu’elle implique n’est plus l’enjeu d’une réflexion, d’une pratique ou d’une controverse. C’est là pourtant une question décisive : que veut dire politique, si l’on décide, pour l’articuler, de la distinguer de l’éthique, de l’économique ou l’esthétique ?

  • Quels rapports le théâtre entretient-il avec la militance ? Avec l’émancipation ?

O.N. : Je récuse les deux versions les plus fréquentes. Celle qui veut qu’il n’y ait d’art politique que « militant » — je crois qu’il y a de nombreuses autres façons de faire dialoguer, d’associer ou de faire polémiquer « art et politique » — et celle, plus répandue, qui fait du militantisme un obstacle à l’art d’advenir. Cette idée dominante ne peut s’énoncer qu’à ignorer tant d’artistes et d’œuvres militantes qui ont contribué à la puissance du théâtre. La question de l’émancipation est difficile. Disons que l’affirmation d’un projet émancipateur est souvent suspecte. Combien de paternalisme, d’évangélisme sous le désir « généreux » d’émanciper les autres de leurs aliénations et de leurs ignorances ?

  • Le regard de l’enquêteur n’est jamais vierge. Qu’en est-il du vôtre ?

O.N. : Il ne l’est pas, bien sûr. Cela signifie deux choses : que le regard est situé tout d’abord presque « passivement » par la place sociale que nous occupons. Elle conditionne la vision et l’attention. Elle suppose d’être pensée. Je n’y échappe pas bien sûr. Le regard est aussi activement situé : je ne camoufle pas les outils théoriques qui me font travailler et qui ont tous (ou presque) trait à ce que l’on appelle, grossièrement, la « radicalité » et que je préfère, me concernant, désigner à la suite du philosophe Ernst Bloch, comme « le courant chaud du marxisme » : ces pensées hérétiques en regard de l’orthodoxie, animées par le souci pratique de contribuer, à leur façon, au « mouvement réel qui abolit l’ordre existant ».

  • Comment analysez-vous le théâtre documentaire – ou documenté – présent sur nos scènes ? Que pensez-vous du réalisme au théâtre aujourd’hui ?

O.N. : Je cherche moins à l’envisager du point de vue de ses causes que de celui de ses conséquences. Que produit cette inflation de spectacles qui ont pour revendication de nous « informer », de nous « éclairer » sur la réalité, à la suite d’une enquête ou d’une documentation ? Quelle est donc cette « réalité » qui serait le premier et le dernier mot de la politique ? Qu’est-ce que tout cela finit par produire sur nos conceptions de la politique et de l’art ? Dit autrement : n’y a-t-il pas lieu de rompre avec l’idée que le théâtre documentaire qui traite de l’actualité est, par automatisme, politique (il est possible de tout dépolitiser) ? Ne le devient-il pas aussi parce qu’il travaille à faire advenir, par le théâtre, un savoir dont lui seul est capable ?

  • Par quels chemins peut advenir la rencontre entre théâtre et politique ? Pour créer quel type de relation avec le spectateur ?

O.N. : Je ne suis pas là pour le dire ; je travaille à partir de ce que je vois, des spectacles qui me troublent ou m’interpellent. Mon livre n’a pas de vocation programmatique. Cela dit, me semble-t-il, l’enjeu majeur est à cette heure de refaire de l’association théâtre et politique une association compliquée. En regard de votre question, je pense à une remarque d’Heiner Müller qui constatait « qu’il y a beaucoup de solutions mais trop peu de problèmes. Il s’agit plutôt d’inventer des problèmes, de trouver des problèmes et de leur donner de l’importance ». Il en va ainsi du théâtre politique : il pose, désormais, trop peu de problèmes. Il faut refaire de cette association théâtre et politique un problème. Comme l’est toute pratique politique en prise avec la singularité de la conjoncture ; comme l’est le théâtre lorsqu’il s’acharne à se dégager du conformisme qui, toujours, le menace.