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« Cioran, Éliade, Ionesco. L’oubli du fascisme »

, par LÖWY Michael

  • LAIGNEL-LAVASTINE Alexandra, Cioran, Éliade, Ionesco. L’oubli du fascisme. Paris, PUF, 2002, 553 p. (coll. « Perspectives critiques »).

Voici un ouvrage impressionnant, par la richesse de sa documentation et la rigueur de ses analyses. Travaillant sur des écrits en langue roumaine inconnus en France et sur des archives jusqu’ici inexploitées, A.L.-L. montre l’ampleur de l’engagement fasciste et antisémite d’Emil Cioran et de Mircea Éliade dans la Roumanie des années 1930 et 1940. Eugène Ionesco ne partageait pas du tout leurs options, mais par une sorte de « solidarité anticommuniste de l’exil », il acceptera de faire le silence sur le passé de ses deux illustres compatriotes.

C’est surtout le cas de Mircea Éliade qui nous intéresse ici, observé du point de vue des sciences sociales des religions. Au nom d’une
« révolution chrétienne », d’une « renaissance spirituelle » et d’une résurrection du « Moyen-Âge roumain », l’éminent historien des religions
va se rallier au mouvement légionnaire de la Garde de Fer, ouvertement fasciste et antisémite, et responsable, dans les années suivantes,
de terrifiants massacres contre les juifs roumains. Il écrira en 1937 un essai « Pourquoi je crois dans la victoire du Mouvement légionnaire », et d’autres textes qui célèbrent les dictatures contre la démocratie, et dénoncent « l’invasion des juifs ». Il ne s’agit pas d’un « péché de jeunesse » éphémère : pendant la Deuxième Guerre mondiale, attaché à l’Ambassade de Roumanie au Portugal, il ne cache pas sa sympathie pour le Troisième Reich, dont il espère, encore en 1943, la victoire contre l’URSS et contre la coalition qu’il désigne comme « anglo-bolchévique ». Dans un ouvrage copieux sur Salazar (1942), il présente ce régime autoritaire et fascisant établi au Portugal comme un modèle exemplaire d’« État totalitaire et chrétien ». Après la guerre, Éliade s’efforcera, avec succès, d’effacer les traces du passé, en niant obstinément ses engagements fascistes ultérieurs.

L’objectif de l’auteur n’est pas de nier l’intérêt des travaux d’histoire des religions d’Éliade, mais de créer les conditions de possibilité d’une lecture de ses oeuvres instruite par une meilleure connaissance des dilemmes politiques et culturels qui présidèrent à leur élaboration initiale ainsi qu’à leurs réélaborations ultérieures. Dès 1944, l’historien roumain définissait son objectif par la formule suivante : « valider scientifiquement la signification métaphysique de la vie archaïque ». Il a, constate A.L-L, transposé dans la figure de son homo religiosus sa Weltanschuung mystique, élitiste, violente et archaïsante des années 1930. Les
catégories religieuses et les conceptions politiques qui poussèrent vers le fascisme et déterminèrent sa fascination pour la mystique de la
Garde de Fer sont les mêmes que celles à partir desquelles il bâtit l’univers mental et social de ce qu’il appelle « l’homme archaïque ». L’antisémitisme des écrits politiques se transforme en opposition, thématisée par l’historien des religions, entre le vrai christianisme, cosmique, agraire et primitif, et le judéo-christianisme, qui abandonne le cosmos au profit de l’histoire.

Cet ouvrage remarquable est important non seulement pour ce qu’il nous fait découvrir sur le « cas Éliade », longtemps occulté par une surprenante « amnésie politique », mais aussi par ce qu’il nous révèle, par toute son analyse d’un milieu culturel et d’une génération roumaine des années 1930, du rôle que peut jouer un certain type de religiosité dans certaines formes d’engagement totalitaire.

P.-S.

Michael Löwy, « Cioran, Éliade, Ionesco. L’oubli du fascisme », Archives de sciences sociales des religions, 128 (2004), [En ligne], mis en ligne le 16 novembre 2005. URL : http://assr.revues.org/document2077.html