Révolution cubaine, révolution permanente ?

, par HARROLD Ross

Olivier Besancenot et Michael Löwy, dans leur livre sur Che Guevara [1], consacrent un chapitre à ses analyses du processus révolutionnaire dans les pays dominés, à Cuba bien sûr mais plus généralement en Amérique latine et au-delà. Nos deux auteurs relèvent l’emploi par Guevara de la notion de « révolution ininterrompue » et constatent que « la similitude entre les thèses du Che sur le caractère de la révolution en Amérique latine et la théorie de Trotsky sur la trans-croissance de la révolution démocratique en révolution socialiste dans les pays coloniaux et semi-coloniaux est frappante,… » [2]. A première vue le déroulement de la Révolution cubaine peut sembler confirmer cette analyse. La bourgeoisie locale, peureuse et trop liée à l’impérialisme US est incapable de prendre la tête d’une lutte de libération nationale et, face aux injustices insupportables du régime de Batista, la direction de la révolution revient au mouvement de Fidel Castro. Très rapidement les événements s’accélèrent : expropriation de la bourgeoisie, amélioration très nette des conditions de vie des masses cubaines en matière de salaires, de santé, d’éducation, etc. et la volonté affirmée que la révolution s’étende à d’autres pays, en particulier de l’Amérique latine. Castro et ses compagnons, qui dorénavant se réclament du socialisme, jouissent d’une immense popularité à Cuba et soulèvent un énorme espoir auprès des exploités et des opprimés du monde entier. Et pourtant d’autres éléments commencent à assombrir le tableau. En quelques années les dirigeants cubains (et la société cubaine) deviendront de plus en plus dépendants économiquement et politiquement de l’URSS. A l’étranger ils s’aligneront sur l’ensemble de la politique contre-révolutionnaire soviétique (en Tchécoslovaquie, en Pologne, etc.). A Cuba apparaîtront les méthodes de gestion des pays de l’Est ainsi qu’une bureaucratie de plus en plus privilégiée et détachée de la masse de la population, sans parler des restrictions draconiennes de la liberté d’expression et l’interdiction de toute organisation (syndicale ou autre) indépendante du régime. Enfin, l’absence de ce qui doit être au coeur du socialisme ou de toute société en transition vers le socialisme, c’est-à-dire le pouvoir des travailleurs, nous oblige à réfléchir sur le caractère de la révolution cubaine et le processus de révolution permanente.

Est-ce que, comme le pensent Besancenot et Löwy, la révolution confirme dans ses grandes lignes la théorie de Trotsky ou est-ce que, comme nous essayerons de montrer (de manière succincte), cette théorie reste d’une grande utilité mais nécessite certaines modifications afin de comprendre ce qui s’est passé à Cuba et dans d’autres pays dominés depuis soixante ans ?

La Révolution permanente de Trotsky

Avant de voir plus en détail le déroulement de la Révolution cubaine, rappelons-nous les grandes lignes de la théorie de Trotsky. [3] S’appuyant sur les écrits de Marx qui analyse la nature conservatrice de la bourgeoisie allemande en 1844, Trotsky élabore sa théorie à partir du déroulement de la Révolution russe de 1905 dans un petit livre impressionnant, « Bilan et Perspectives ». Douze ans plus tard, en avril 1917, Lénine en écrivant ses « Thèses d’avril », rallie de fait la théorie de Trotsky et, en convaincant l’ensemble du Parti bolchevique, fournit la stratégie déterminante pour la victoire d’octobre 17.

Les éléments de base de la théorie de Trotsky peuvent être résumés en six points :

1. La nature peureuse et conservatrice d’une bourgeoisie arrivée tard sur la scène mondiale et qui est incapable d’apporter une solution démocratique et révolutionnaire au problème posé par le féodalisme et l’oppression impérialiste.

2. Le rôle révolutionnaire décisif revient au prolétariat, même dans le cas où celui-ci serait jeune ou numériquement peu important.

3. Incapable d’un rôle indépendant et encore moins d’un rôle dirigeant, la classe paysanne suivra les villes et, étant donné les deux premiers points, elle doit suivre la direction du prolétariat industriel.

4. Une solution logique à la question agraire et à la question nationale, une rupture des liens sociaux et impériaux empêchant des progrès économiques rapides imposeront de transgresser les limites de la propriété privée bourgeoise. « La révolution démocratique se transforme immédiatement en une révolution socialiste et, par là, devient une révolution permanente ».

5. L’achèvement d’une révolution socialiste dans les limites nationales est impensable. Ainsi, la révolution socialiste devient une révolution permanente dans un sens plus neuf et plus large du mot : elle atteint son achèvement seulement dans la victoire finale de la nouvelle société sur la planète entière. C’est un rêve étroit et réactionnaire que d’essayer de construire « le socialisme dans un seul pays ».

6. Résultat : une révolution dans les pays arriérés conduirait à des convulsions dans les pays avancés.

Lors de la Révolution russe de 1917 tous les éléments de la théorie de Trotsky sont confirmés. Un, la bourgeoisie se révèle très timide et conservatrice. Deux, c’est bien le prolétariat industriel, quoique numériquement très minoritaire dans le pays, qui dirige la révolution et en est le véritable moteur. Trois, la paysannerie, par ses révoltes massives, secoue et déstabilise le système mais est incapable de fournir une direction politique qui puisse mener à bien la révolution. C’est grâce à la révolution ouvrière d’octobre et les premiers décrets sur la réforme agraire qu’elle obtiendra la satisfaction de ses revendications et se résoudra à défendre ses nouveaux acquis contre la réaction nationale et internationale. Quatre, la révolution se transforme rapidement en révolution socialiste. Cinq, des convulsions massives se produisent presque immédiatement dans la plupart des pays avancés. Enfin, six, la révolution isolée échoue et le rêve de Staline de « construire le socialisme dans un seul pays » se termine en contre-révolution et cauchemar pour les populations de l’URSS.

La Révolution chinoise de 1925-27 donne une nouvelle confirmation de la théorie, cette fois-ci par la négative. La bourgeoisie nationale avait beau être conservatrice et le prolétariat industriel organisé et offensif, la stratégie que Staline impose au PC chinois pousse ce parti à une alliance catastrophique avec le parti de la bourgeoisie chinoise qui se termine par l’écrasement du PC. Il n’y a non seulement aucune révolution socialiste mais même pas de révolution démocratique ni indépendance vis-à-vis de l’impérialisme.

Que s’est-t-il donc passé à Cuba ?

Pour le premier point, la bourgeoisie cubaine est effectivement incapable de s’opposer aux grands propriétaires terriens et à la domination du pays par les Etats-Unis. Pour le deuxième point par contre, la classe ouvrière cubaine n’a joué aucun rôle décisif. Du coup le troisième point ne se réalise pas car la paysannerie ne peut pas suivre un prolétariat qui ne dirige rien. Et pourtant il y a bien eu renversement du régime de Batista, expulsion des USA et expropriation de la bourgeoisie cubaine. Alors qui a dirigé la révolution et quel était son caractère ?

Pour des marxistes qui voudraient faire rentrer la révolution cubaine dans le cadre de la théorie de Trotsky il est évident que la paysannerie en est incapable (son hétérogénéité, son attachement à la propriété privée, son manque de cohésion). Pour certains donc (puisque la bourgeoisie est éliminée) cela doit être le prolétariat. Pour étayer cette thèse on insiste sur l’importance de la grève générale du 2 janvier 1959 qui accueille à la Havane les guérilleros victorieux, sur le rôle des réseaux urbains ou sur les ouvriers membres de la guérilla. Mais contrairement à toutes les grandes révolutions modernes les grèves ne se prolongent pas, ne donnent pas lieu à des comités de grève, à des conseils ou soviets : des formes d’organisation collective capables de donner à la classe ouvrière la possibilité d’exercer son pouvoir. Quant aux réseaux urbains, ils ont certes joué un rôle plus important que celui présenté par Castro mais ils avaient surtout un rôle de soutien logistique à la guérilla des campagnes. Enfin quelques guérilleros d’origine ouvrière ne font pas du parti de Castro un parti prolétarien.

D’autres défenseurs du caractère prolétarien de la révolution suggèrent que l’armée paysanne aurait été composée plutôt d’ouvriers agricoles. Mais la plupart des historiens s’accordent à dire que les soldats paysans étaient très majoritairement propriétaires, pauvres certes mais petits bourgeois.

D’autres enfin (comme Michael Löwy lui-même) acceptent l’évidence que la révolution a été dirigée par le mouvement de Castro, un mouvement dont l’origine de la majorité des membres de sa direction était la petite bourgeoisie salariée et dont le programme était au début ouvertement de type nationaliste démocratique. Le caractère de la révolution resterait néanmoins socialiste et prolétarien mais s’expliquerait par la pression des circonstances objectives (la réaction des USA aux premières réformes modestes, la situation géopolitique de Cuba, etc.) qui feraient que le mouvement de Castro aurait défendu (malgré lui ?) les intérêts historiques de la classe ouvrière. Une telle explication pose de gros problèmes politiques concernant le rôle des partis, le lien avec les classes sociales et leurs intérêts sans parler de l’apparente évacuation non seulement du besoin de parti révolutionnaire mais du coeur de la théorie marxiste qui est que « l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même ».

Une autre analyse de la révolution cubaine et de la pertinence de la théorie de Trotsky nous semble beaucoup plus convaincante. C’est celle du révolutionnaire palestinien basé en Grande Bretagne, Tony Cliff. [4]

Dans son texte intitulé « Révolution permanente déviée » Cliff réaffirme l’incapacité de la paysannerie de jouer un rôle dirigeant et, devant l’absence de l’intervention de la classe ouvrière à Cuba, il soutient que Trotsky se trompait sur le rôle exclusif des travailleurs dans la lutte de libération nationale. Ils en ont certes objectivement le potentiel mais subjectivement ils n’ont pas à tout moment la conscience ni l’organisation nécessaire pour remplir ce rôle. Dans des situations de crise et de conflit avec l’impérialisme et devant le vide laissé par une bourgeoisie conservatrice, le rôle dirigeant de la lutte révolutionnaire de libération nationale peut être rempli par une autre couche de la société : « l’intelligentsia petite bourgeoise ». La deuxième innovation de Cliff est son analyse d’une économie où l’immense majorité voire la totalité des entreprises (comme à Cuba) sont nationalisées. Il est impossible dans l’espace de cet article de rendre compte d’une analyse très complexe, mais s’il est vrai que pour la construction d’une société socialiste la nationalisation des moyens de production est nécessaire, elle n’est pas en soi suffisante. Une économie nationalisée qui n’est pas contrôlée démocratiquement par l’ensemble des producteurs et qui subit la pression d’un monde capitaliste concurrent et hostile ne peut être elle-même que capitaliste (d’Etat). La couche petite bourgeoise qui prend le contrôle de cette économie finit par se cristalliser en classe capitaliste. Par le jeu des exportations et des importations, l’insertion dans l’économie mondiale capitaliste signifie que d’énormes pressions s’exercent sur ceux qui tiennent les rênes de la société, que ce soit au niveau du gouvernement ou des entreprises. Si ces « décideurs » ne subissent pas le contrôle de l’ensemble des travailleurs qui imposent des orientations allant dans le sens de leurs intérêts collectifs, ils ne peuvent que subir les pressions du capitalisme mondial. Et cela pour être plus compétitifs, plus productifs, pour que les exportations rapportent plus de devises, etc., et jouer ainsi le rôle exploiteur commun à toute classe capitaliste.

Dans les années 1950-80 beaucoup de grands pays capitalistes industrialisés ont utilisé les nationalisations pour renforcer la compétitivité de leur économie nationale (50% de l’économie en France et Grande Bretagne, 60% pour l’Italie). Mais c’est dans les pays du tiers-monde nouvellement indépendants que cette stratégie s’utilise le plus dans une tentative de sortir du sous-développement. Cela a souvent eu lieu sous une forme hybride de capital privé et de capital d’Etat. Des pays comme Cuba, la Chine ou le Vietnam considérés par beaucoup comme « socialistes » ont été plus loin, mais aussi l’Egypte de Nasser (100%) que peu de révolutionnaires marxistes considéraient comme un Etat socialiste ou prolétarien (même déformé).

Quelles conséquences ?

D’abord, il va sans dire que critiquer sévèrement le régime castriste n’empêche nullement en même temps de soutenir Cuba inconditionnellement face aux attaques de l’impérialisme, et en particulier de l’impérialisme US.

Deuxièmement il ne s’agit pas ici de plaquer un modèle ou un dogme figé sur toute révolution pour ensuite s’en laver les mains et s’abstenir de toute intervention dans le processus. Dans les premières années de la Révolution cubaine, où il semble qu’un réel débat ouvert était beaucoup plus possible, un soutien actif du processus révolutionnaire pouvait se combiner avec des critiques de l’orientation dominante. Plus proche de nous, la Révolution bolivarienne au Venezuela exige le même type de combinaison, même si les deux processus révolutionnaires sont différents

En même temps, garder la boussole d’une théorie marxiste vivante peut permettre de mieux naviguer au milieu d’une série d’expériences nouvelles. Pour l’instant, il semble peu probable qu’un Chavez se mette à nationaliser l’ensemble de l’économie. Cependant, avec ou sans nationalisations, l’approfondissement de la révolution bolivarienne (ou d’autres) ne pourra s’analyser sans tenir compte de l’organisation collective des travailleurs, de leur confiance, de leur conscience et de leur capacité à jouer ce rôle si déterminant dans toute future révolution socialiste.

Notes

[1Che Guevara, Une braise qui brûle encore, « Révolution socialiste ou caricature de révolution » Olivier Besancenot et Michael Löwy. P.84

[2Ibid. p.204 En même temps les auteurs prennent la précaution d’ajouter que, « Cela dit, il est bien évident que, par rapport aux rôles respectifs des paysans et du prolétariat urbain, leurs conceptions étaient tout à fait distincts, sinon opposées : contrairement à Trotsky, l’ancien guérillero de la Sierra Maestra voyait dans la paysannerie la classe révolutionnaire par excellence, en Amérique latine et dans tous les pays dépendants ».

[3Cette démonstration s’inspire très largement de l’analyse de Tony Cliff « La Révolution permanente déviée », 1963.

[4Tony Cliff. Op. Cit.