À propos du livre de Loïc Le Bars : La fédération unitaire de l’enseignement (1919-1935), aux origines du syndicalisme enseignant*

, par CASTAING François

  • Loïc Le Bars, La fédération unitaire de l’enseignement, 1919-1935. Aux origines du syndicalisme enseignant, Paris, Syllepse, 2005.

Publié avec le concours du Centre Henri Aigueperse de l’Unsa et de l’Institut de Recherches de la FSU, cet ouvrage s’avérera fort utile pour tous ceux qui souhaitent resituer l’histoire du syndicalisme enseignant dans la longue durée.

Retraçant une période bien particulière, celle de la Fédération unitaire de l’enseignement affiliée à la CGTU, donc de 1919 – scission de la CGT - à 1935 – réunification, cet ouvrage veut mettre l’accent sur trois périodes particulières.

Celle de 1919 à 1925 est caractérisée selon l’auteur par « la lutte pour la survie » de la fédération face à la montée de l’amicalisme et de sa « syndicalisation (le Syndicat National – SN). Cette syndicalisation est source d’interprétations divergentes au sein même de la FUE, et alimente un courant régulier en faveur de la « fusion », courant qui ne saura cependant se doter d’une stratégie commune. Affaibli régulièrement par des vagues de départ, il ne pourra inverser les rapports de forces au sein de la fédération. A cette période, ce n’est pas tant la question de la référence à la révolution russe qui fait débat ( mais elle fait déjà débat) que celle de l’appréciation du travail à faire – ou non – au sein du Syndicat national, pas encore réellement affilié à la CGT, et dont personne ne conteste la dimension d’héritier des amicales. La minorité – ou plutôt ses vagues successives - juge que la conversion syndicale du SN est suffisamment avancée et/ou que la majorité des personnels s’y retrouvant, c’est en son sein qu’il faut œuvrer à la promotion de l’action syndicale. Il n’empêche que la minorité se saisira aussi des velléités du parti communiste de constituer ses fractions syndicales (qu’il appellera les commissions syndicales du parti) au sein de la fédération pour mettre en relation le débat sur la fusion et celui de l’indépendance syndicale à l’égard du parti. Cela contribuera à une cristallisation de la diversité de pensée dans la fédération – diversité présente en permanence dans le syndicalisme enseignant – sous forme de tendance, ce droit se voyant reconnu statutairement en 1925.

La période suivante proposée par l’auteur est brève : 1925 à 1928. La fédération s’est affirmée, même si elle reste faible eu égard au nombre de syndiqués du SN, et développe alors sa propre orientation. La minorité s’installe dans le fait minoritaire tout en continuant à alimenter des départs successifs au SN, et en accueillant les « déçus du parti » ou ses exclus. La majorité fait le dos rond face aux tentatives multiples de reprise en main par le Parti et se prépare à animer une opposition confédérale dans la CGTU. Déjà pointe l’effet tenaille auquel la FUE aura du mal à résister : les tentations d’un syndicalisme révolutionnaire au sein du SN (les fusionnistes) d’un côté, celui d’un syndicalisme courroie de transmission du parti de l’autre. Cette période n’est donc pas nécessairement qualificable en tant que telle mais est bine plutôt une période charnière entre la syndicalisation du SN -1924 – et la défaite du parti communiste dans la FUE – 1929.

En effet, la dernière période, 1929-1935, est dominée par l’offensive du parti communiste contre la direction syndicale de la fédération. Offensive générale dans la CGTU , mais originale dans la fédération puisqu’elle y perdra la bataille. La Majorité Fédérale, héritière du syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre, après avoir pour la plupart de ses membres « adhérée » à la révolution russe, refusera de se plier aux orientations – changeantes il est vrai – dictées par le parti et finira par rompre tout simplement avec ce dernier. Dans le même temps, la pression sociale et politique de la période – la montée du fascisme notamment – et l’affirmation de plus en plus nette d’un cours syndical du côté du SN conduiront réunification de 1935. Le poids du Sn d’une part, la volonté de revanche de la minorité liée au parti d’autre part auront conduit à une fusion dans laquelle la « majorité fédérale », en tant que courant SR aura bien du mal à survivre.

Ce livre, qui doit beaucoup à « l’Histoire de la Fédération de l’enseignement des origines à la réunification de 1935 » rédigée par les anciens dirigeants de la FUE, et aujourd’hui épuisée, bénéficie d’éclairages supplémentaires particulièrement intéressants. D’abord, sans doute, une approche critique indispensable, dégagée des impératifs d’autojustifications auquel n’échappait pas l’ouvrage cité. Ensuite, la mise à disposition de fonds d’archives y compris biographiques absolument indispensables pour qui veut comprendre la trajectoire de la FUE, et qui autorise des portraits – presque trop brefs - passionnants.

Il n’en reste pas moins que trois hypothèses présentes tout au long de ce travail continuent à prêter à discussion. La première est celle concernant la syndicalisation du SN. L’auteur estime manifestement que ce « tournant syndical » est définitivement acquis en 1924. Dès lors, la FUE commet une erreur d’appréciation, aveuglée peut-être par la forme de ses débats internes, peut-être aussi par un souci d’auto-préservation. La deuxième hypothèse, en lien avec la précédente, est la question de la conception d’un syndicalisme unitaire. La FUE, et son ancêtre la fédération nationale des syndicats d’instituteurs fondée en 1905, étaient très diverse. Dans l’enseignement, elle était la seule à pouvoir être caractérisée d’organisation syndicale. Elle pouvait donc incarner un syndicalisme unitaire fût-il majoritairement SR. Ce n’est plus le cas dès lors que le SN est qualifiable d’organisation syndicale, incontestablement réformiste. Or curieusement, alors que la FUE a été traversée toutes ces années par cette question de la fusion/unification, l’auteur n’apporte quelque éclairage sur la façon d’appréhender la conception d’un syndicalisme unitaire de la part de la majorité fédérale. Cette question n’aurait elle donc fait l’objet d’aucun échange ?

Enfin, la troisième hypothèse sonne plus comme un jugement a priori. Le débat de tendance, et donc le droit de tendance, est un facteur de division. Cette appréciation pénètre tellement la pensée de l’auteur qu’il conclue son ouvrage sur ce fait et mobilise la scission de la FEN de 1992 pour appuyer sa démonstration. Or la lecture strictement inverse peut-être faite. C’est parce qu’il y a eu le droit de tendance que la FUE a pu exister pendant une quinzaine d’années, et résister à la normalisation qu’a voulu lui imposer le parti communiste dans cette période. De ce point de vue, le droit de tendance a été un outil indéniable au service de l’indépendance syndicale à l’égard des partis. De la même façon qu’une lecture attentive de l’histoire du syndicalisme dans l’éducation atteste d’une permanence de débats organisées autour de sensibilités diverses. Cela est vrai aussi dans les organisations syndicales non structurées en tendances. Mais où la transparence est-elle la plus assurée ?

Sur ces trois hypothèses au moins, l’ouvrage, en tant que contribution indispensable, permettra d’alimenter de nouvelles réflexions toujours nécessaires.

P.-S.

Article paru dans Nouveaux regards, n° 29, avril-juin 2005.