Triste bilan

, par CASTAING François

Trois listes se présentent aux suffrages des enseignants de Paris VIII.
La première est en gestation depuis le mois de juin, en lien avec les « mobilisations » de ces dernières années, dans un cadre collectif souvent renouvelé, ayant toujours exercé un esprit critique non seulement à l’égard des projets ministériels, de ceux de notre « direction » de Paris 8, mais aussi à l’égard des formes de mobilisation rencontrées sur notre Université.
Si elle s’intitule Paris 8 Autrement, c’est bien pour signifier que notre Université ne peut pas continuer sur une lancée mortifère. Si nous ne sommes pas dans la nostalgie d’un Vincennes heureux (que de moins en moins d’entre nous avons connu), nous récusons la pente gestionnaire, aveugle à l’environnement qu’est le nôtre, et totalement a critique à l’égard d’une refonte de l’université française dans un sens managérial tant en ce qui concerne l’avenir de la recherche que celui de l’enseignement. A se couler dans le même moule gestionnaire, Paris VIII risque purement et simplement de tomber dans le piège de relégation.

Il est frappant de constater l’apolitisme apparent des deux autres listes, probablement pour des raisons différentes. Comme si Paris 8 pouvait envisager son avenir en tant que lieu d’enseignement et de recherche indépendamment de son lieu d’implantation, de son public, de son environnement, de la mise en concurrence entre les lieux de formation.
Qu’est-ce qui distingue la liste « Pour l’avenir de Paris 8 » de celle de « Red » si ce n’est que la liste des candidats n’est pas la même ? Sans doute, à la lecture de chacune d’entre elle, on peut subodorer qu’il ne s’agit pas de la même chose, mais pourtant les deux se réfèrent au même bilan et aucune des deux ne trace de perspective autre que la continuité. D’où l’importance d’un débat contradictoire, si ce n’est que l’expérience des quatre dernières années montre un refus récurrent de ce même débat.
A défaut d’arriver à débattre de l’avenir, au moins peut-on regarder où nous en sommes, avec lucidité et sans masochisme.
A l’heure où la gestion se targue de vouloir revendiquer une culture de résultats, nous contestons le bilan mirifique qu’ « Avenir de paris 8 » veut nous faire accroire et qu’esquive Red.
Nous ne pouvons tout citer mais enfin :

  • à regarder l’évolution des effectifs pour cette année – moins 15% environ de date à date - l’attractivité de Paris 8 semble bien en panne. Sans doute tout n’est pas à mettre au compte de Paris 8 seul. Mais cela n’aurait rien d’illogique si on le rapporte aux résultats de PVIII.
  • Paris 8 est l’une des Universités les plus mal notées du point de vue des résultats de ses premiers cycles et de la licence. Nous savons les raisons multiples, et les solutions difficiles, mais nous n’acceptons pas le refus obstiné de traiter de cette question. A chaque fois que nous l’avons posée, elle a été esquivée. Y compris à l’occasion de la réforme du LMD, il y eut un silence absolu sur cette question. Nous ne sommes pourtant pas les seuls à le dire :
    « Paris 8 n’accorde que peu d’importance aux taux de réussite dressés par les services ministériels : ils sont calculés sur le nombre des inscrits ce qui, pour Paris 8 n’est pas significatif étant donné la différence
    entre le nombre d’inscrits et le nombre de présents aux examens. Elle ne propose pas pour autant un autre système de comptage qui permettrait de relativiser la quasi-systématique dernière place de l’université concernant la réussite de ses étudiants en DEUG et en licence.
    Elle est libre de considérer que la réussite aux examens n’est pas une priorité mais elle ne peut pas donner l’impression de se contenter de ces très faibles résultats. Néanmoins, et même si l’on peut accepter
    qu’un certain nombre d’étudiants viennent à Paris 8 pour obtenir autre chose qu’un diplôme, il n’en reste pas moins vrai que la majorité des étudiants espère très certainement y obtenir une qualification.
    Le risque de ne considérer l’université que comme un lieu de socialisation, de diffusion de la culture et de n’accorder qu’une attention réduite aux résultats des étudiants est d’aboutir à une vraie coupure entre le 1er et le 2e/3e cycles. » Rapport du Conseil National d’évaluation (juin 2005)
  • Ses carences dans le domaine de l’enseignement seraient peut-être contrebalancées par la recherche ? Or de ce point de vue, le rapport du CNE est bien obligé de convenir que « les moyens dont dispose Paris 8 pour conduire sa politique scientifique sont modestes ». Les points positifs que l‘on peut noter relèvent du dynamisme des équipes beaucoup plus que d’une politique scientifique d’encouragement. Et en ce domaine, il faut souligner que le fonctionnement du conseil scientifique a démontré là encore un arbitraire récurrent, les décisions étant prises de fait en comité restreint ; sans réelle concertation et en fonction des choix d’une ou deux personnes, avec parfois la plus mauvaise foi. La pauvreté du document remis au ministère concernant le projet scientifique de Paris 8 est illustratif de l’incapacité à dépasser un empilement de projets – qui peuvent être de qualité – devant permettre de masquer l’absence de politique dynamique de la recherche fondée sur l’autonomie des chercheurs et mis en synergie par une volonté collective.
  • carences dans le domaine de la recherche, de l’enseignement, du fait d’une non prise en compte de la nature des difficultés spécifiques à Paris 8 dans un contexte de pénurie budgétaire et de politique ministérielle de l’excellence, tout ceci pourrait être compensé par une gestion saine et transparente ? Hélas, la liste est malheureusement longue des carences de gestion :
  • l’état des locaux s’est tellement dégradé que nous avons du fonctionner plusieurs années sans respect des normes de sécurité. Il aura fallu une mise en demeure de la mairie de Saint Denis pour que le dossier enclenche une vitesse supérieure. Bien sûr, la responsabilité première renvoie, au départ, à des crédits insuffisants, mais par la suite, quand les crédits se sont débloqués, quelle information a été donnée sur l’avancement des remises aux normes ? Aucune, contrairement à ce qui avait été promis suite à nos demandes...
  • Le seul moment où les questions de sécurité sont devenues un problème public, c’est à l’occasion de l’agissement « d’une vingtaine d’irresponsables » selon les dires de la direction. Quoi que l’on pense des formes prises par la mobilisation d’étudiants et d’enseignants d’anthropologie (et nous sommes nombreux à ne pas nous être reconnus dans ces formes), quel bilan de carence pour la direction de notre Université et ses instances que d’arriver au fait que Paris 8 soit la seule Université de France à fermer pendant trois semaines après avoir fait intervenir les CRS.
  • Une véritable valse de secrétaires généraux et d’agent comptable. A ce point, il est difficile de penser que nous jouons seulement de malchance.
  • Un dysfonctionnement permanent des instances à tel point que l’absentéisme est dénoncé par ceux là même qui sont censés les animer. Comme si la question de l’utilité de sa présence dans une instance qui ne sert à rien n’était pas une des raisons essentielles. Cela renvoie à un mode de gestion de fait autoritaire et où il y a une véritable confiscation de pouvoir. La question de la réforme des horaires, adoptée par un conseil restreint, avec un refus obstiné d’engager la discussion sur les alternatives possibles, un bluff permanent (« tout le monde est d’accord, toutes les UFR se sont prononcées pour » alors qu’une seul avait émis un avis favorable) pour finalement renoncer en catimini sans avoir élaboré un projet alternatif cohérent, est révélatrice d’une gestion problématique. Nous pourrions ajouter des lieux de pouvoir et des réseaux d’influence très discutables et qui ont pour habitude de court-circuiter les lieux normaux de discussion : quand des diplômes sont délivrés par certaines composantes de l’université sans que les UFR en charge de ces diplômes ne soient mises en situation de contrôler ces diplômes ; quand la présidence du conseil scientifique diffuse des fausses informations sur la reconnaissance d’une équipe de recherche pour tenter de la faire disparaître ; quand les relations internationales peuvent promouvoir des coopérations qui font l’impasse sur les équipes existantes ; quand on multiplie les chargés de mission ; quand tout cela converge, comment penser que nous avons affaire à une gestion saine de notre Université ?
  • Enfin, quoi que l’on pense du travail fourni par les uns et par les autres autour du LMD, le bilan de son élaboration est plus que discutable. Nous avons au final plus affaire à une mosaïque, logique au vu du processus décrit par le rapport du CNE :
    « Cette succession de groupes et comités qui contournent sans cesse le CEVU, sans pour autant que ce dernier ne soit totalement dépossédé du dossier, ne doit vraisemblablement pas concourir à l’efficacité des
    discussions. En tout cas de l’extérieur, elle n’aide pas à la visibilité des procédures de discussion et de réflexion autour du projet. Ce constat met aussi en évidence la marginalisation du CEVU. »

Rapport du CNE

Encore faudrait-il évoquer le flou budgétaire dans lequel se trouve Paris 8 à cette heure. Le ministère a réaffirmé les « moyens constants ». Or « l’offre de formation » de P8 ne l’est pas. De très lourds arbitrages vont s’opérer d’ici janvier sans que personne ne soit encore réellement alerté de la situation. Devra-t-on assister en janvier à la fermeture de diplômes, au développement du bénévolat pour les préserver, ou encore un autre scénario ?

Loin de nous l’idée de dire que la gestion de Paris 8 est une affaire simple. Les difficultés sont réelles, les pesanteurs aussi, liées en partie à plus d’une décennie de gestion qui aura presque toujours mis de côté les personnels. Comment s’étonner dès lors de leur faible investissement ?
Mais justement parce que cela est difficile, justement parce que Paris 8 souffre de handicaps, nous pensons qu’il faut prendre le problème tout autrement. La jeunesse qu’est la nôtre à Paris 8 est un défi qu’il nous faut relever, non en s’orientant vers une secondarisation de Paris 8 qui abandonnerait la recherche, ni en sacrifiant cette jeunesse en se consacrant à une recherche coupée de ses premiers cycles, mais en tenant tous les bouts. Cela suppose de refuser les logiques gouvernementales actuelles, et de retrouver le souffle de la transformation sociale nécessaire à laquelle nous nous devons de contribuer.

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