La culture du vide

, par LEQUENNE Michel

J’ai découvert « Loft Story (France) » en ouvrant Charlie hebdo, puis le Canard enchaîné, et en y trouvant des plaisanteries et caricatures auxquelles je ne comprenais rien. Les jours suivants, ce fut des pleines pages du Monde, où s’affrontaient de savantes réprobations, au nom de la morale, de la psychologie-psychanalyse et de la sociologie, et quelques approbations au nom de valeurs pas très claires. Il me fallait voir de plus près ce phénomène majeur qui éclipsaient les plus noirs scandales du monde. En un mois et quatre visites d’une totalité de moins d’une demi-heure, j’en découvris le secret.

Le succès phénoménal de Loft story, provoquant l’indignation interloquée de la partie la moins « in » du monde cultivé, est le triomphe du postmodernisme, c’est-à-dire de la culture du vide (qui jusque-là ne se manifestait ouvertement comme tel que dans l’ « art contemporien »). La culture du vide est celle de la fin de l’Histoire, des utopies, du sens, de l’amour, enfin de toutes les valeurs fariboles qui avaient nourri l’humanité dans ses tentatives de marche vers un avenir enfin humain. Personne n’a semblé remarquer que les poupées gonflables vivantes et les supermen de supermarché qui vont avec sont la réalisation des humains du Meilleur des mondes. Leur vocabulaire basic-french limité aux niaiseries qu’ils se débitent tend à libérer leurs jeunes télé-spectateurs enthousiastes de l’étude du français. D’ailleurs, et logiquement, les livres sont interdits dans ce loft (comme dans Fahrenheit 451). Il y est interdit de penser. Et c’est juste, car on sait à quoi mène la pensée !

Certes, et nombre d’observateurs l’ont remarqué, la télé « grande écoute » était déjà parfaitement vide, et ses « grands » - PPDA, Drucker, Bouvard, Sebastien & Co - avaient déjà réussi à surpasser tous les talents et tous les mérites en n’en ayant aucuns, et tous les savants en étant des ânes. Mais ils restaient extérieurs à leur public. Loft story au contraire est un miroir où toute une génération est appelée à se regarder sans complexe ni problèmes dans un vide parfait, fourni comme idéal.
Jusqu’au numéro de ce jour de Charlie hebdo, et l’éditorial de Val, aucun des dénonciateurs de Loft story ne semblait avoir compris sa fonction profonde : les vieilles castrations de l’esprit ne marchant plus, il fallait trouver autre chose pour parer à la subversion de la jeunesse, à sa tendance à l’objection, le refus, la contestation, la mise en question. Loft story, c’est la lobotomie.

Que les producteurs de cette émission soient eux-mêmes des ânes inconscients de ce qu’ils font est plus que probable. Il leur suffit d’être dans le système et d’y gagner gros. Le système les téléguide, et il a un nom, c’est la mondialisation capitaliste libérale, dont l’idéologie et la culture se nomment « postmodernisme ».

Paris le 30 mai 2001

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