La Scission du Front National Processus, Résultats, Perspectives

, par MOURIAUX René, OSMOND Eric, PICQUET Christian

René Mouriaux
Au nom de Mauvais Temps, d’emblée, je tiens à vous remercier pour avoir accepté, vite et amicalement, de répondre à notre initiative. Comme vous avez déjà participé tous deux à la revue, Christian Picquet dans le numéro 1, Eric Osmond dans le numéro 3, je n’ai pas à vous présenter à nos lecteurs. Engageons donc tout de suite le débat sur la crise du FN qui pourrait s’ordonner autour de trois questions, le processus de la rupture, les résultats de l’explosion, les perspectives après le congrès de Marignane.

La première interrogation porte sur les raisons de l’événement, sur les mécanismes qui l’ont engendré. La brisure du FN en deux tronçons rivaux est-elle purement accidentelle ou comporte-t-elle une part de nécessité et quelle part ? Sans présumer des réponses, il semble éclairant de distinguer les causes structurelles et les causes conjoncturelles. Pour les premières, le caractère autocratique d’un chef de parti fasciste ou fascisant conduit nécessairement à des successions tourmentées. La figure de César appelle bien celle de Brutus. L’idéologie bricolée de ces formations partisanes est porteuse de conflits. Jean-Marie Le Pen incarne une ligne protestataire, dénonciatrices. Bruno Mégret, plus préoccupé d’hégémonie, entend réduire les provocations et passer alliance avec la droite parlementaire. Ces facteurs de division ont été intensifiés par le succès des élections régionales de 1998 et par la préparation des élections européennes, avec en arrière fond, l’échéance présidentielle de 2002.

Eric Osmond
La crise était-elle évitable ? Un phénomène politique, tel qu’une rupture dans un appareil, n’est jamais inévitable. Nous sommes dans une situation paradoxale car cette crise pouvait être rendue fatale et était imprévisible à la fois. Fatale par la question posée depuis des années quant à la succession de Jean-Marie Le Pen, mais imprévisible quant aux formes qu’en prendrait celle-ci. Dans un petit texte (NDLR : « La déchirure »), j’ai notamment formulé une interrogation sur la grande alternative qui se posait à Jean-Marie Le Pen - c’est intéressant car c’est une alternative qui s’est également posée en Italie et à laquelle Giorgio Almirante, à la tête du MSI, a répondu de manière différente -, ce que j’appellerais l’alternative du bâtisseur : avoir la tentation de voir la formation politique qu’il a construite lui survivre pour se survivre à travers elle et continuer à encombrer, même après sa disparition, la vie politique française parce qu’il a donné naissance à un monstre qui continue d’être là. Ou bien, au contraire, que rien ne lui survive pour qu’a chaque fois qu’il sera fait référence à ce qui aura été alors ce moment politique, celui du FN, on fasse référence à Jean-Marie Le Pen, que le mouvement et le moment politique aient été indissociables de sa personnalité, à tel point qu’aucun successeur n’ait pu reprendre le flambeau. je crois que nous sommes là face à des schémas très classiques de l’histoire politique. Cette alternative était présente chez Jean-Marie Le Pen depuis de nombreuses années, elle était d’ailleurs source d’inquiétude pour les mégrétistes puisqu’ils avaient eu cette formule, il y a quelques mois : « Le Pen irait-il jusqu’à casser son jouet plutôt que de le transmettre ? »je crois que Jean-Marie Le Pen vient de leur répondre de manière très claire. S’il y avait fatalité quant à sa succession, il n’y avait pas de fatalité quant aux modalités de celle-ci.

Au lendemain immédiat du 5 décembre 1998, on découvre deux colonnes dans Libération avec le clan Mégret, le clan Le Pen, et deux phrases pour caractériser chacun d’eux : « Jean-Marie Le Pen se bat pour préserver la pureté idéologique du mouvement », tandis que « Bruno Mégret se bat par ambition de porter le mouvement au pouvoir ». Autrement dit, Bruno Mégret est prêt à faire toutes les concessions programmatiques nécessaires pour peu qu’on lui permette d’avancer et de récupérer un maroquin ministériel. Or, quiconque a travaillé sur le FN voit que non seulement telle n’est pas la réalité, mais c’est tout le contraire. Non pas que Jean-Marie Le Pen ait pour préoccupation centrale de porter le mouvement au pouvoir mais quand on voit qu’il est entouré de Martine Le Hideux, Roger Holeindre et Samuel Maréchal, se dire que ce sont eux les dépositaires de la pureté idéologique du mouvement peut préter à sourire. Seulement, il y a plus grave, car en agitant une telle idée, on désidéologise puissamment Bruno Mégret. C’est ainsi que, paradoxe là encore, depuis deux mois on n’arrête pas de demander à ce dernier s’il va conserver dans son nouveau mouvement le programme du Front national, en oubliant tout simplement que c’est lui qui l’a écrit et que la question se poserait plutôt vis-à-vis de Jean-Marie Le Pen. J’ai eu très peur à ce moment-là qu’on ne délivre à Bruno Mégret un certificat de compatibilité avec la droite. Fort heureusement, un redressement éditorial est depuis intervenu puisque beaucoup d’articles ont rappelé le logiciel horloger qui anime Bruno Mégret, pour le durcir idéologiquement, ce qui est une pédagogie nécessaire. Ainsi, et pour résumer, nous assistons à un affrontement d’appareil classique, d’ambitions entre des hommes, non à un affrontement d’ordre idéologique. Ce qui, à l’avenir, ne sera certes pas sans traductions ni conséquences dans l’ordre des idées et du discours. Mais au départ il ne s’agit pas de cela. Et d’ailleurs, voilà deux mois que le conflit fait rage et nous n’avons toujours pas entendu exprimer une seule divergence politique de fond.

Christian Picquet
Nous avons-là une fracture caractéristique de formations de ce type, lesquelles sécrètent quasi inévitablement des guerres de chefs ou poussent à leur paroxysme des affrontements d’hommes. Les partis néofascistes, d’extrême droite, ont historiquement été souvent en proie à ce genre de processus, du fait d’un fonctionnement particulier reposant largement sur le culte du chef. Cela dit, il me semble que nous aurions tort de ne réduire les derniers événements qu’à une guerre de chefs ou au choc d’ambitions personnelles. Pour autant, on ne peut véritablement parler d’une querelle de programmes ou de stratégies. C’est entre les deux interprétations qu’il faut rechercher l’explication de l’explosion du Front. Nous avons affaire à un affrontement de deux traditions historiques de l’extrême droite française, traditions qui engendrent deux comportements pratiques voire deux manières de faire de la politique. D’un côté, on trouve les courants héritiers des ligues, de la collaboration, de la guerre d’Algérie, leur caractéristique étant de toujours se préparer à la revanche, à la confrontation physique avec la République, tout en s’identifiant par un racisme biologique ou ségrégatif très marqué par le colonialisme. De l’autre côté, nous avons affaire à une tradition héritière d’un certain nombre de groupes néo-nazis des années 60 qui, en gros, de Dominique Venner et d’Europe Action à d’autres micro-formations, ont donné ensuite naissance, dans les années 70, à la Nouvelle Droite, au Grèce, au Club de l’Horloge et à leurs avatars. La caractéristique de cette tradition est quelle tire de son expérience la conclusion qu’il convient de privilégier la conquête de l’hégémonie culturelle et de créer des passerelles entre la droite et l’extrême droite. Même si quelques figures emblématiques de la première filiation, François Brigneau par exemple, se sont détournés de jean Marie Le Pen, il suffit de retracer la trajectoire d’une grande partie de l’entourage de Mégret pour retrouver cette ligne de partage. Ces deux traditions ont naturellement débouché sur des positionnements politiques distincts, mais on ne peut parler d’affrontement de stratégies, et je rejoins Éric sur ce point, pour une raison très simple : Bruno Mégret avait gagné, dans le Front national, sur le programme et sur la stratégie. C’est tout de même à lui que l’on doit la préférence nationale, l’opposition du Front au multiculturalisme et donc en premier lieu aux États-Unis, le développement corollaire d’un racisme de type différencialiste, ou bien encore la problématique de la « grande alternative ». Contrairement à ce qui a pu être écrit ici ou là dans la presse, je dirais même qu’il est contraire à la réalité de dépeindre Le Pen comme l’expression d’un populisme national dévoyant une certaine détresse sociale, et Mégret sous les traits d’un technocrate froid et libéral. C’est Bruno Mégret qui est l’origine du tournant social du FN, c’est lui qui s’est rendu aux chantiers navals du Havre, c’est lui qui encore tout récemment se trouvait à la porte des entrepôts d’autobus dans la région grenobloise. Pour l’essentiel, il avait donc gagné dans le FN. Cela souligne le formidable paradoxe de la situation. La scission survient précisément au moment où l’orientation initiée par Bruno Mégret avait offert au Front sa plus grande victoire politique depuis sa création, à savoir la capacité de faire exploser la droite dans la foulée des élections régionales de mars 1998. Le paradoxe n’est qu’apparent. Car cette nouvelle donne imposait aussi de relever de nouveaux défis. Soit le FN persistait, comme par le passé, dans une espèce de guerre de positions visant simplement à étendre très progressivement son espace politique. Soit il cherchait tout de suite à marquer de nouveaux points, poursuivait l’offensive, approfondissait le travail de désagrégation de la droite traditionnelle. Pour Bruno Megret, a l’évidence, jean marie Le Pen était devenu incapable de se servir du choc de mars 1998 comme d’un tremplin pour accélérer la dislocation-recomposition du camp conservateur. Or, au fond du fond, là réside bien la stratégie de Mégret. Elle n’est nullement, comme certains se croient autorisés à l’écrire, assimilable à celle de Gianfranco Fini en Italie. Il ne s’agit pas de conclure à la hâte des alliances permettant d’intégrer des formules gouvernementales, ni d’entrer dans un processus de « Post-fascisme », c’est-à-dire de se dépouiller des vieux oripeaux du fascisme traditionnel, mais de casser la droite pour la réorganiser sous hégémonie néofasciste. Pour cela, il faut évidemment pousser l’avantage acquis en mars 1998. À l’évidence, le clan Le Pen, par trop soucieux de gérer une rente de situation, ne sont pas prêts à entrer dans une telle stratégie offensive. Par conséquent, lorsque Mégret ou Le Gallou disent que « Le Pen est devenu un boulet » ils cernent bien la raison pour laquelle la crise survient à ce moment précis.

Eric Osmond
Je suis entièrement d’accord avec Christian sur le fond ; oui, Mégret avait gagné. Cette victoire était insupportable à Jean-Marie Le Pen. Ce n’est pas un problème de “coup de calcaire” mais ne pas exclure Bruno Mégret, c’était le laisser gagner définitivement. Il ne lui manquait plus qu’une chose, c’était la consécration finale, la reconnaissance publique, l’affichage de sa victoire, c’est-à-dire la prise de la présidence du Front national. Il avait gagné sur le terrain de l’idéologie depuis de nombreuses années. Il faut dire qu’il avait peu d’adversaires sur ce terrain-là tant il y avait d’un côté de cohérence et d’efficacité dans la production du discours, tandis que de l’autre côté cela demeurait incohérent. Il avait gagner dans l’appareil comme nous avons pu le voir. Le grand révélateur aura été en février 1997 la victoire de Vitrolles et la découverte, fin mars, durant le congrès de Strasbourg, du choc que celle-ci qui s’est faite en tête à tête avec une liste de gauche au scrutin majoritaire, le Front national remportant pour la première fois une mairie sans triangulaire avec plus de 50 % des voix - a engendré chez les militants du FN. Des heures durant, ils applaudirent Mégret en scandant « Vitrolles ». Dans mon texte « La déchirure », j’avais proposé une comparaison historique avec le congrès de 1934 du parti bolchevique, « le congrès des vainqueurs », avec cette dernière tentative de l’appareil pour se débarrasser, en le mettant à un poste honorifique, de Staline. Cela me paraît très saisissant dans le moment politique que nous vivons, nous retrouvons bien des schémas traditionnels de la vie politique, de l’Antiquité jusqu’à nos jours. C’est l’assassinat du père avec cette erreur à ne pas commettre quand on assassine le père qu’on ne doit jamais au préalable lui en demander la permission. Or, là, Bruno Mégret a fait montre de sa force sans en faire usage. À Strasbourg, il se fait élire en tête du comité central, ce qui, compte tenu du rapport de force, paraissait la moindre des choses, mais ensuite, il met tout en oeuvre pour que Le Gallou soit élu juste derrière lui et que Gollnish, par contre, soit quant à lui rétrogradé loin derrière. Il indique donc par là que le compromis n’est pas possible, que le jour où il prendra la direction du mouvement, il ne composera pas avec l’autre bord, mais il le marginalisera, il essayera de s’en débarrasser. Quant à Marine Le Pen, elle est carrément battue par les mégrétistes au comité central. Son père sera obligé de la repêcher. Dans la psychologie de Jean-Marie Le Pen, tous les clignotants se mettent au rouge, les stimuli de survie se déclenchent. Le reste des événements s’inscrit dans le même sens : la dissolution de l’Assemblée nationale qui n’était pas prévue, Jean-Marie Le Pen qui décide de ne pas se présenter, tandis que Bruno Mégret a la réputation d’avoir la seule circonscription gagnable et la rate de peu. C’est alors que commencent les ennuis judiciaires. Il faut un détonateur pour que la bombe explose : ce sera la rencontre de deux petits éléments qui n’avaient aucun lien. D’une part, les incidents de Mantes-la-jolie avec leur traduction judiciaire et l’empêchement électoral dans lequel se trouve Jean-Marie Le Pen ; d’autre part, il conviendrait ici de le rappeler, la non modification du mode de scrutin européen par le gouvernement. S’il l’avait fait, je ne dis pas que l’affrontement n’aurait pas eu lieu, tôt ou tard. Cependant, a la liste nationale avec une tête unique se seraient substituées treize circonscriptions inter-régionales. Inchangé, le système reste au contraire marqué par les stratégies présidentielles. Tout le scénario, tout le décor était donc en place. C’est la victoire stratégique et organisationnelle évidente de Bruno Mégret dont nous avons le révélateur aujourd’hui : soixante trois premiers fédéraux, le comité central dans lequel il était majoritaire, la moitié des élus régionaux qui passent avec lui dans son mouvement alors qu’il est exclu, qu’il ne lance pas un appel à la scission mais qu’il est jeté dehors. Les éléments du schéma sont là, avec une responsabilité centrale : certes, il y avait un « pu-putch » larvé depuis des mois, mais il ne s’est pas passé grand-chose du côté des mégrétistes, le 5 décembre puisqu’ils n’ont pas tenté alors de déposer Le Pen. Lui, en revanche, a pris l’initiative de la purge, sous la forme d’une véritable amputation du Front national. Il n’y a qu’un responsable du dernier acte, c’est Le Pen. Et en cela, mais je m’avance trop, Bruno Mégret a perdu, selon moi, la première bataille.

J’en viens maintenant à deux petites nuances par rapport à ce qu’a dit Christian. Je suis totalement d’accord sur la capacité de Bruno Mégret à intégrer tout d’un coup un discours social, à parler du troisième pilier programmatique du Front national qui viendrait s’ajouter à la sécurité et à l’immigration suite au mouvement social de novembre-décembre 1995. C’est totalement vrai et c’est Philippe Olivier qui met en oeuvre les syndicats FN. Juste un élément : on a aujourd’hui et le Cévipof nous aidera à y voir plus clair dans quelques mois - des projections électorales sur la base de quelques sondages qui indiquent qu’une majorité de l’électorat reste du côté de Jean-Marie Le Pen. Deux caractéristiques qualifient cet électorat : la centralité de la protestation, le fait que ce sont les catégories sociales les plus jeunes et les plus populaires. Les catégories plus âgées et plus bourgeoises, issues souvent d’un électorat de droite, se retrouveraient par contre du côté de Bruno Mégret. Ce ne sont là que les premières indications, sur la base de quelques sondages et de très petits échantillons de la population. Le 13 juin 1999, on pourra commencer a travailler sérieusement.

Là deuxième petite nuance, par rapport à ce serpent de mer : la référence à Gianfranco Fini en Italie. je pense, au contraire, que pour Bruno Mégret, le véritable modèle, c’est bien Fini. Il ne faut pas se méprendre sur mon propos, je l’entends sur le plan méthodologique et non idéologique. Il ne saurait être question pour Bruno Mégret de faire des concessions centrales sur le noyau programmatique pour réussir à amadouer la droite. En revanche, et cela c’est la marque de l’école du Club de l’Horloge, il a une plasticité dans l’ordre du discours qui apparaît totale. Exemple sur le terrain social : Bruno Mégret, par ses origines, par son parcours, par le Club de l’Horloge même, n’était pas le mieux profilé pour assumer le tournant social, mais il a réussi à le faire. Il y a un rapport extraordinairement tactique que les horlogers ont toujours été capables d’entretenir à l’égard de leur propre discours. Quant au noyau de leurs convictions, c’est un noyau d’acier sur lequel ils ne feront jamais aucune concession. L’habillage du discours, c’est autre chose. Ce qui a fasciné Mégret, c’est évidemment le succès de Fini en Italie. Attention, car ce succès, ce n’est pas seulement l’intégration à la droite classique, c’est aussi la rencontre d’une perspective stratégique et d’une opportunité historique à travers l’effondrement de la première république italienne. Les manoeuvres de Gianfranco Fini se résument à deux choses : une manoeuvre d’appareil pour transformer le MSI en Alliance nationale et le rendre compatible avec la droite italienne, sauf que le reste de cette droite italienne n’est plus la Démocratie-chrétienne, c’est Forza Italia et la Ligue lombarde, de nouveaux rejetons qui sont nés sur les ruines de la première république italienne. Il y a donc eu une dimension révolutionnaire dans ce qui s’est passé en Italie. Sur le plan de la tactique guerrière, Bruno Mégret est fasciné par ce qu’a fait Fini, C’est un petit Clausewitz, qui aurait rêvé de le faire en France. Il lui fallait la légitimité avec un jean Marie Le Pen qui lui donnait le parti, il se l’appropriait et il le transformait. Le premier malentendu étant levé puisque je ne veux pas dire que Bruno Mégret comme Gianfranco Fini aurait accepté des abandons, il semble qu’il faut encore ajouter que Fini travaille tous les jours pour prendre l’hégémonie sur la droite italienne. Attention, ce n’est pas un homme qui a moins d’ambition qu’un Mégret par exemple. Il a 15 % des voix, il est à la tête de la deuxième formation politique de la droite italienne et il n’attend qu’une chose, là aussi, c’est qu’il y ait un empêchement judiciaire qui paralyse Silvio Berlusconi. Et là, il lancera son OPA sur la droite italienne.

Christian Picquet
Je pense effectivement que Jean-Marie Le Pen prend bien l’initiative mais les deux protagonistes sont arrivés à un moment où la coexistence, dans ses formes antérieures, ne peut plus tenir : la scission se trouve bien en perspective. En gros, Bruno Mégret est arrivé à un tel degré d’hégémonie intellectuelle, culturelle, idéologique dans le Front national, il est parvenu à un tel degré d’influence chez les cadres comme chez les élus, que de toute manière, sa situation de numéro 2 est compromise. Le dauphin se proclame lorsqu’il sort du bois et affirme qu’il est candidat à prendre la place de Le Pen si celui-ci est empêché pour les élections européennes. À l’inverse, pour Le Pen, l’alternative est assez simple. Ou il se laisse déposséder du pouvoir à l’intérieur de son parti, ou il utilise son dernier atout, a savoir sa légitimité historique, pour casser le groupe adverse alors que ce dernier n’a pas encore assis sa propre légitimité. C’est ce qui se passe et l’opération qui consiste à éjecter ses adversaires réussit. Sur les deux autres points que soulève Eric, je n’ai pas de désaccords de fond, mais a convient de préciser.

À propos des projets et des dynamiques politiques en conflit, je crois qu’il ne faut pas analyser la stratégie mise en oeuvre par Mégret par opposition au trait social dominant de l’électorat demeurant fidèle à Le Pen. L’étiquette de « libéral » qui se trouve fréquemment accolé à Bruno Mégret ne rend pas compte de la réalité de sa démarche. Il incarne, me semble-t-il, un faschisme moderne, qui repose sur la volonté de constituer un bloc social apte a rassembler aussi bien les classes moyennes traditionnelles frappées par les restructurations de l’économie capitaliste mondiale, que les classes populaires en proie au chômage et à divers mécanismes d’exclusion. Le « tournant social », dont nous parlons tous les deux, en représente la traduction. Autre chose est la légitimité dont jouit encore Jean Marie Le Pen parmi le petit peuple lepéniste. Plus de dix ans d’histoire laissent des traces durables et ces secteurs se reconnaissent infiniment mieux dans le tribun, dans le fort en gueule qu’est Le Pen, plutôt que dans des Mégret, des Le Gallou, des Vial à l’allure, à la formation et au langage très technocratiques.

Deuxième chose, sur Fini, j’entends bien ce que tu dis. Il est vrai que Fini veut gagner l’hégémonie sur une droite italienne en pleine reconstruction à la suite de l’effondrement de la Démocratie-chrétienne. La différence, à mes yeux fondamentale, entre Mégret et Fini, c’est que ce dernier se revendique d’un post-fascisme qui passe par l’abandon des vieux oripeaux du fascisme italien et par une conversion totale aux préceptes économiques du libéralisme. Il ne cherche pas seulement a acquérir figure honorable, il adapte son programme au projet politique consistant à faire émerger, autour de lui et de l’Alliance nationale, une droite libérale et autoritaire. Mégret a toujours expliqué clairement que les deux démarches ne se recoupaient pas. Il veut, lui, casser la droite pour la recomposer à ses conditions et autour de son programme politique. Dès le lendemain de mars 1998, il l’explique noir sur blanc dans Français d’abord : on va recomposer le paysage politique avec une droite qui est inexorablement vouée à l’alliance avec les socialo-communistes, comme il dit, et une autre droite qui se trouvera placée sous l’hégémonie politique, idéologique, programmatique du FN. En cela, il reste bien dans une perspective de nature fasciste, qu’il entend simplement moderniser ; son objectif ne consiste ni à rallier la droite, ni à renoncer à des pans entiers de son identité originelle pour trouver la voie d’une alliance avec un Berlusconi quelconque. Nous ne sommes donc pas en désaccord, mais je crois indispensable de tordre le cou à l’idée - que Le Pen ne s’est d’ailleurs pas privé d’exploiter - que l’ambition personnelle serait le principal moteur de Bruno Mégret et que c’est cette volonté de réintégrer le giron de la droite traditionnelle qui explique la fracture dans le Front National. Il s’agit d’une vision aussi mystificatrice que dangereuse dans la mesure où elle concourt à banaliser, à respectabiliser Mégret. Même si Jean-Marie Le Pen a gagné la première manche, même s’il gagne la seconde lors du scrutin européen, je pense que nous n’en avons pas fini avec le projet politique mégrétiste.

René Mouriaux
Avant d’en venir aux perspectives, approfondissons encore le point où nous en sommes, les conséquences. je crois qu’il est bien apparu que les tendances disruptives au sein du Front national couvaient depuis que Jean Marie Le Pen au mois de juillet 1998, menacé d’inéligibilité à la suite des violences de Mantes-la-jolie, indique qu’il songe à sa femme Jenny pour la tête de liste aux européennes. Le 5 décembre 1998, une partie du conseil national le hue pour avoir suspendu du mouvement des proches de Bruno Mégret. Le 7 décembre, Serge Martinez réclame un congrès extraordinaire qui se tient à Marignane les 23 et 24 janvier 1999. Nous sommes d’accord sur le scénario et les mécanismes qui ont joué.

Le second point à examiner porte sur les conséquences de l’affrontement entre le président et le délégué général du FN. Un aigle à deux têtes a été divisé. Que représentent désormais les deux parties séparées ? Jean-Marie Le Pen retiendrait l’essentiel de l’électorat. Il porte mais enferme le FN dans la ligne protestataire, dispose du plus grand charisme médiatique. Bruno Mégret part avec l’essentiel des cadres. Il incarne l’alliance réalisée aux régionales. Plus rassurant, il est plus fréquentable. Que penser de ce double constat et pouvons-nous aller plus loin sur la configuration des deux nouvelles forces ?

Éric Osmond
Je vous propose d’évaluer le rapport de force de chacune des parties en présence au moment de la séparation. Du côté de Jean-Marie Le Pen, je crois repérer trois capitaux politiques, trois cartes déterminantes dans son jeu pour la suite de la partie. Un capital statutaire tout d’abord, qui ne va sans doute pas être inutile dans la très longue phase judiciaire qui s’ouvre avec, il faut le souligner en passant, l’attitude méritoire de la justice consistant à ne pas leur rendre le service de trancher le différent à leur place. Les mégrétistes sont punis par là où as ont péché. Durant des années, ils ont bénéficié de la toute puissance du président qui sur un claquement de doigts créait la délégation générale, laquelle n’existait pas dans les statuts, qui y nommait Bruno Mégret, qui en faisait un parlementaire, qui intégrait des hommes venus du RPR, qui accueillait un Yvan Blot en 1989 quelques jours après son départ du RPR et qui le mettait sur une position éligible sur la liste pour les européennes, sans que jamais personne ne proteste dans le parti. La toute-puissance du Président Le Pen a été légitimée pendant une décennie par les mégrétistes qui en ont profité, y compris lorsque des gens défilaient dans le bureau de Le Pen pour demander la tête du délégué général et que Le Pen le protégeait. Donc un capital statutaire qui est très utile au moment d’une scission comme on le voit aujourd’hui. Ensuite, un capital matériel : construire une force politique prend du temps, beaucoup, de temps, non seulement en termes d’électorat, mais aussi en termes de biens matériels. Détenir le « Paquebot », pour ne prendre que cet exemple, avoir le matériel de campagne, de surcroît à cinq mois d’une élection, c’est déjà un temps et des moyens de gagner, quand les autres pendant dix ans ont tenté de capter ce magot et se retrouvent aujourd’hui à devoir tout réinventer, tout reconstruire en partant de rien. Troisième et dernier capital, le plus important indéniablement, et le 13 juin 1999 nous éclairera sur ce point, ce que j’appellerai le capital, symbolique c’est-à-dire que Jean Marie Le Pen est le Front national. Nous-mêmes, depuis quinze ans, nous parlons du parti, de l’ectorat, du phénomène lepéniste. L’homme, le vote et le parti sont confondus. C’est une force symbolique qui semble lui assurer aujourd’hui, à ce stade, une emprise majoritaire sur l’électorat.

Puisqu’on est dans l’actif, un mot tout de même sur le passif, car je vois deux déficits graves du côté de jean Marie Le Pen. Tout d abord, un déficit stratégique : où emmène-t-il les hommes qui sont avec lui aujourd’hui ? je crois qu’il ne les mène justement nulle part. Son unique projet politique est un projet de survie personnelle. Il veut se maintenir en politique et sur ce plan, les sondages qui indiquent aujourd’hui que l’électorat reste massivement accroché au nom de Le Pen ne sont pas rassurants pour Carl Lang, Bruno Gollnish ou Jean-Claude Martinez. Car en prenant la succession de Jean-Marie Le Pen demain, ils risquent de se heurter aux mêmes déboires que Bruno Mégret avant eux. Peut-être, après tout, s’agit-il là d’un héritage intransmissible... Pour les lepénistes, l’impasse stratégique totale : tous les journalistes qui ont suivi la série de banquets patriotiques qu’il enchaîne tous les deux jours, disent que c’est saisissant. Le Pen tient des discours de deux heures où il ne dit rigoureusement rien sur la situation politique, c’est-à-dire qu’il ne cesse de parler de Mégret tout en assurant qu’il en a fini. « Passons maintenant aux choses sérieuses », dit-il et il refait une demi-heure sur Mégret. À la fin, il se contente de « pour le reste, vous êtes au courant », « à bas l’immigration », « moins d’impôt », « tous pourris »... Deuxième déficit grave, le déficit intellectuel et humain. La direction résiduelle du Front est totalement défaillante sur ces plans-là. Il est quand même important de voir qu’un Dominique Chaboch en Haute-Normandie, un Samuel Maréchal dans les Pays-de-Loire, un jean-Claude Martinez en Languedoc-Roussillon, un Bruno Gollnish en Rhône-Alpes, une Martine Le Hideux à Paris, sont tous minoritaires dans leur fédération. Ils ont été mis en minorité, voire laminés, et dans leur groupe au conseil régional et au sein de leur fédération où les mégrétistes sont majoritaires. Il s’agit quand même d’éléments inquiétants pour une direction politique quand les hommes qui la composent n’ont pas été capables d’asseoir leur hégémonie localement.

Si on passe maintenant du côté de Bruno Mégret, le premier capital , a l’inverse, est un capital intellectuel et humain cohérent et efficace. Un incident s’est produit avec le retour d’Yvan Blot du côté de Le Pen. On peut employer le terme d’incident avec assurance, c’en est un, un « couac », uniquement motivé par sa place sur la liste aux européennes. En dehors de cela, cette direction est homogène avec un noyau qui est le Club de l’Horloge : Bardet, Le Gallou, Mégret, néodroitier si l’on intègre Pierre Vial et son héritage du Grèce, et de jeunes hommes qui peuvent être de purs lepénistes, par exemple Philippe Olivier et Franck Timmermans qui ont été de très jeunes adhérents du FN, mais qui ont rencontré avec Bruno Mégret l’efficacité et se sont formés à ses côtés. On pourrait ajouter dans un autre style Serge Martinez qui arrive, pour sa part, avec un capital sonnant et trébuchant, avec un savoir-faire, des statuts, des moyens et qui les met immédiatement au service de ce collectif. Bruno Mégret est un homme médiatisé qui va être capable de faire ce que Jean-Marie Le Pen, lui, ne faisait pas, C’est-à-dire répondre à des questions techniques sur l’euro, sur la monnaie, etc., ce qui va peut-être conférer une nouvelle visibilité à l’extrême droite. « Qualités intellectuelles » qui font que des technocrates appartiennent à cette direction, dimension inusitée jusqu’alors, excepté au Club de l’Horloge, dans l’extrême droite française. Centralement, ils ont la délégation générale, c’est-à-dire toute l’usine théorique du FN : produire le discours, former les militants capables de le porter, organiser les publications chargées de décliner ce discours, organiser l’intervention sociale qui permet d’aller implanter ce discours dans différentes strates sociales, depuis les élections dans les HLM jusqu’aux prud’homales. Quand on a ça, qu’on y ajoute les fédérations que tenait Timmermans, les élus qu’a ramené Le Gallou, une direction clef en mains est bien là en place. Le dernier capital : tu avais cette expression, René, de dire « il fait moins peur ». Nous allons nous activer pour qu’il fasse aussi peur, sans dédiaboliser pour autant Jean Marie Le Pen. Il a une capacité de réseaux pluriels et diversifiés, supérieure à celle de Le Pen. Cela va des anciens des différentes promotions de l’ENA ou de Polytechnique, car on sait que se constituent là des réseaux de sociabilité qui fonctionnent encore vingt ou trente ans plus tard, au passage par le RPR ou l’UDF où des amitiés se sont nouées. Officiellement, ces amitiés ont bien sûr été rompues, mais il y a des hommes d’une radicalité politique très dure au sein du RPR ou de l’UDF qui adhèrent au sens de la démarche mise en oeuvre par les mégrétistes, même si eux n’ont pas choisi de les accompagner. Yvan Blot dit, à ce propos, qu’il a un contact à l’Élysée dont il se sert depuis des années pour faire passer des messages entre Jean Marie Le Pen et Jacques Chirac. Cela n’a rien d’étonnant. Réseaux qui proviennent aussi du Club de l’Horloge qui est lui même en tant que tel une passerelle et qui a rassemblé aux coté de frontistes des gens de Force démocrate, des villiéristes et des RPR. Enfin, on peut finir avec une dimension fantasmatique autour des réseaux Carnix qui seraient à la fois une société anonyme ramenant des fonds, une structure travaillant sur l’image de Bruno Mégret et un groupe de liaison. Jean-Marie Le Pen contribue maladroitement à remettre en scène ce réseau en disant que c’est un des foyers de la sédition : il y aurait des industriels, des hauts fonctionnaires qui se retrouveraient dans ces réseaux Carnix. Voilà donc les trois capitaux, humain, intellectuel et de sociabilité sur lesquels peut compter Bruno Mégret avec une hypothèque : peut-être que le point faible du dispositif, finalement, c’est lui-même. Il n’est qu’à voir l’actualité de ces deux derniers mois, on voit un camp lepéniste qui n’existe que par Jean-Marie Le Pen ; de l’autre côté, Bruno Mégret me semble être porté par les mégrétistes plus qu’ils ne les tirent. Cet homme-là est-il compatible avec ce que l’on attend du chef dans la mythologie d’extrême droite ?

Christian Picquet
Sur ce que représentent les deux tronçons, je dirais que la force de Le Pen réside dans sa légitimité historique. Ce constat appelle un retour sur le noyau dur de l’électorat lepéniste. Avec d’autres, j’ai toujours considéré qu’il ne s’agissait pas seulement d’un électorat de droite traditionnel, même s’il provient pour une très grande partie des formations conservatrices et, plus particulièrement de la famille gaulliste. Bien sûr, de grandes fluctuations peuvent persister, mais le fait marquant m’apparaît la fidélisation, au fil du temps, d’un électorat populaire issu d’une classe ouvrière en déshérence et privée de référents, d’employés atteints à leur tour par la crise, de classes moyennes traditionnelles menacées dans leur avenir. Cet électorat peut afficher, dans les enquêtes d’opinion, une sensibilité de gauche ou rejeter en bloc tous les partis. Il n’en renvoie pas moins à ce qui a fait le succès du phénomène lepéniste, à savoir la capacité à apparaître porteur d’une réponse cohérente à la triple crise française : la crise sociale avec le développement du chômage et de la précarité, la crise de la représentation politique et institutionnelle qui s’exprime par une défiance envers tous les partis de gouvernement, et la crise de l’identité nationale lorsque l’État-nation se trouve percuté aujourd’hui par la mondialisation libérale. Jean-Marie dispose encore de la capacité de jouer sur les angoisses et le mal-vivre que suscité cette donne politique et sociale. Que cela fasse 8 ou 9% le 13 juin prochain, peu importe, le tribun profite toujours du mythe construit autour de son personnage. Même si ledit mythe se voit chaque jour un peu plus démenti par les moeurs népotiques et les pratiques financières du clan lepéniste, telles que la scission les aura mises en lumière, le fait est que le réflexe légitimiste joue toujours sur cette fraction de l’électorat qui ne relève plus de la droite traditionnelle et ne reviendra donc pas de sitôt dans son giron. Le handicap est, pour autant, double. D’abord, le Front national « canal historique » n’a plus rien à dire. Se retrouvent de l’autre côté tous ceux qui faisaient son programme ou sa stratégie, ceux qui en avaient fait une boîte à idées et qui avaient contribué à mettre la droite sous influence. La camarilla lepéniste se révèle dépourvue du projet qui lui permettrait d’élargir les brèches qui ont été, dix années durant, ouvertes dans le dispositif de la droite. Ensuite, et pour nuancer ce que je disais à l’instant sur la légitimité historique dont peut se prévaloir Le Pen, la scission crée un désarroi dont on ne voit pas nécessairement toute l’ampleur à ce jour. Les sondages effectués au lendemain de l’éclatement sont de ce point de vue éloquents lorsqu’ils pointent, par exemple, que 45% des électeurs FN perçoivent désormais Jean-Marie Le Pen comme un handicap. Autre indice de l’onde de choc, le fait que 41% des électeurs lepénistes annoncent qu’ils voteront pour une troisième liste le 13 juin.

Pour ce qui est de Bruno Mégret, j’aurais tendance à dire qu’il possède la thématique, la conception stratégique, les passerelles en direction de la droite traditionnelle, en bref tout ce qui l’a doté d’une capacité d’initiative dont l’efficacité s’est révélée redoutable ces dernières années. Il entraîne en outre avec lui un potentiel de cadres et d’élus largement supérieur à celui dont disposent d’autres composantes de la droite extrême, qu’il s’agisse de Charles Millon, de Jacques Blanc, voire de Philippe de Villiers. Cela lui octroie incontestablement une force d’attraction sur tous les courants qui aspirent à recomposer une droite de combat, qui profiterait de ce que le Front national a semé et reprendrait à son compte une large partie de son capital programmatique. Atout fondamental qui amène aujourd’hui les réseaux multiples et entrelacés de la droite extrême, à discuter avec Bruno Mégret. La faiblesse de ce dernier, en regard de ce qu’était la dynamique du vote lepéniste autant que des déterminations de son noyau dur, c’est qu’il ne peut prétendre au rôle qu’appellerait sa toute nouvelle fonction de caudillo. En contradiction d’ailleurs avec la réalité de son projet, sa personnalité l’apparente davantage à la classe politique traditionnelle qu’au tribun démagogue.

René Mouriaux
Les perspectives après Marignane forment donc le troisième volet du débat. En un premier temps, la fracture entre le FN et le FN-MN entraîne un affaiblissement. Des citoyens ont pu percevoir que le qualificatif de populiste est insuffisant pour qualifier l’appareil frontiste. La querelle des chefs a manifesté l’atmosphère d’intolérance de leur groupe, des pratiques de corruption sur fond de violence et d’autoritarisme. La virginité affirmée du FN a disparu.

Cependant, les raisons qui ont permis la montée du FN demeurent ; installation du chômage de masse, extension des inégalités, ébranlement de l’État-nation, fragilité syndicale, crise de la représentation politique, affairisme, absence de stratégie réellement anticapitaliste de par l’affaiblissement des visions du monde autre que libérale. Les questions de l’insécurité et de l’immigration sont travaillées et permettent à la démagogie de se déployer, faute, là encore, de propositions satisfaisantes.

Dans ce contexte, l’élan du courant frontiste, probablement ralenti à l’occasion des élections européennes, reprendra par la suite si aucun remède de fond n’est apporté aux problèmes qui l’alimentent. Trois interrogations subséquentes peuvent être formulées : la dualité d’organisation permettra-t-elle à l’extrême droite de mieux intervenir dans deux dimensions complémentaires, l’attraction des masses et l’influence sur la droite parlementaire ? L’orientation pro-européenne de Bruno Mégret conduira-t-elle à la constitution d’un réseau de forces transnationales réactionnaires au plan de l’Union européenne et au-delà, avec des pays ex-socialistes où existent des dangers fascistes évidents ? L’ascension de Hitler était « résistible » ; comment travailler à dévitaliser aujourd’hui l’action frontiste ?

Eric Osmond
Sur la première question, je serais très synthétique. Sommes-nous en face de deux organisations qui vont rapidement devenir contradictoires ou qui vont, au contraire, se partager le travail ? Pour ma part, et peut-être à tort, je suis persuadé qu’une organisation est de trop, sans me risquer à ce stade à dire laquelle. je ne vois pas de viabilité pour cette “division nationaliste du travail” : ce double travail au sein d’une même organisation, avec partage des tâches et des rôles entre les hommes constituait précisément jusque-là la martingale politique du Front national. Le parti possédait bien deux fers au feu, l’homme violent de Mantes-la-Jolie et celui qui pouvait faire élire des présidents de droite à la tête des régions. Mais ce processus-là est brisé. À ce moment-là, je ne peux pas m’empêcher d’émettre une hypothèse qui contient, je le dis franchement, une part d’espoir. Quand on regarde la scission qui vient d’intervenir dans le Front national et qu’on tente d’appliquer des grilles de lecture pour comprendre la répartition de part et d’autre, on réalise que ces grilles qui étaient déjà très inadaptées pour saisir ce qui se jouait au sein du parti, par exemple le clivage entre les catholiques traditionalistes et les néopaïens, sont devenues complètement inefficientes. Carl Lang, par exemple, païen convaincu, reste du côté de Jean-Marie Le Pen. Tandis qu’Olivier Pichon de la direction mégrétiste, qui dirige le mouvement pour un enseignement national, est lui un catholique traditionaliste.

La grille de lecture générationnelle entre les anciens et les modernes s’avère déjà plus pertinente. Mais si l’on voit la scission entre anciens et modernes dans l’appareil, avec une véritable élévation de l’âge des lepénistes, a contrario dans l’électorat, il semble que ce soit les plus jeunes qui restent du côté de Jean-Marie Le Pen. Ces grilles ne sont donc pas assez subtiles.

Il me semble, en définitive, que pour caractériser cette scission, il faut parler de décapitation, c’est-à-dire d’une séparation entre la tête et le corps. Le corps, dans sa double acception, lorsqu’on regarde Jean-Marie Le Pen, tout à la fois incarnation physique du nationalisme et corps électoral lui même. De l’autre côté, c’est bien l’esprit qui mettait ce corps en mouvement. La rencontre des deux au tournant des années 80, réalisée définitivement en 1988 lorsque Bruno Mégret prend la direction de la campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen, nous rappelle ce qu’a été le Front national. je pense que l’un sans l’autre sont appelés à dépérir. Tout va se jouer sur le score de la liste de Bruno Mégret, soit elle passe les 5 % en juin 1999 et Mégret obtient donc un sursis politique : il peut survivre institutionnellement et regarder les lepénistes s’éteindre. Il pourrait alors récupérer des cadres, puis une part plus ou moins grande de l’électorat. Par contre, si sa liste ne passe pas la barre des 5 %, il me semble qu’alors la mort du corps d’un côté et de l’autre, la mort de la tête, pourraient advenir. La dichotomie des deux me paraît donc pouvoir, pour la première fois depuis quinze ans, devenir fatale.

Christian Picquet
Je prônerai, pour ma part, une grande prudence. L’espace occupé par une extrême droite qui a pu aller jusqu’à se fixer, pour objectif la conquête du pouvoir - fait rare - dans notre histoire - reste ouvert pour des raisons sociales et politiques que nous avons déjà abordées. Il ne saurait demeurer inoccupé en dépit de la séparation, comme le dit Éric, de la tête et du corps. Même si, après l’explosion du Front, aucune des expressions de l’offre politique qui s’affirme présentement à droite et à l’extrême droite n’apparaît adéquate à l’occupation de cet espace. Raison pour laquelle, il me semble que se prépare une phase de grande convulsion, de déchirements mais aussi de recomposition à droite de l’échiquier politique. Une des hypothèses peut consister en l’apparition, à la droite extreme, d’une force qui marierait une certaine forme de libéralisme sur le plan économique à une conception extrêmement autoritaire de la gestion des affaires, et intégrerait à cette fin une partie de l’extrême droite et de la thématique quelle a développée ces dernières années. Cette hypothèse verra-t-elle le jour ? je ne sais pas. Mais un tel projet travaille en profondeur une notable partie des appareils conservateurs qui considèrent que telle est la condition pour reconquérir le pouvoir et s’y maintenir durablement. Tant que l’espace jusqu’alors délimité par le FN restera ouvert, ce genre de forces tentera de l’occuper. Ce sont, par conséquent, des réorganisations dont le centre de gravité se situera très à droite qui sont devant nous. Et dans un semblable processus, le néofascisme peut trouver une place s’il sait exploiter, comme il l’a fait jusqu’en mars 1998, les opportunités qui se présenteront à lui...

Pour revenir maintenant sur les deux tronçons, il me semble que les élections européennes de juin 1999 fourniront de premières indications sur leur devenir. Jean-Marie Le Pen, selon toutes probabilités, devrait atteindre un étiage électoral situé entre 6,5 et 8 %, recentré sur son noyau dur. Le véritable enjeu concerne Bruno Mégret : soit sa liste passe la barre des 5 % et il peut dès lors incarner un pôle structurant potentiel pour une recomposition des droites dans le sens que je viens d’indiquer, c’est-à-dire sous hégémonie de ce qui a fait le socle identitaire du néofascisme ces dernières années ; soit elle ne passe pas la barre et la tentative politique à laquelle il attache son nom risque fort de se déliter, la seule perspective pour ceux qui l’ont suivi consistant alors à trouver une reconversion dans le cadre des grands mouvements qui vont agiter les droites. S’il gagne, C’est-à-dire s’il dépasse les 5 %, je ne crois pas alors que cela débouchera sur un simple partage des tâches qui octroierait, schématiquement, à Le Pen la posture plébéienne et à Mégret l’action sur le terrain des idées ou les manoeuvres sur le champ politique. Nous allons le vérifier dès la campagne des européennes. Bruno Mégret sera très probablement contraint de faire assaut d’orthodoxie sur le terrain que le Front national occupait lorsqu’il était uni, s’il veut contester la légitimité dont les urnes semblent créditer Jean-Marie Le Pen. S’il délègue à ses lieutenants les contacts avec les émissaires venus de la droite dure, il tient en revanche à repousser personnellement tout contact susceptible de l’exposer aux attaques de ses rivaux et affiche l’intention de privilégier une campagne de terrain.

Sur le long terme, il est vrai qu’on ne voit pas deux formations politiques de ce type occuper durablement le même créneau. Reste que la disparition d’une des formations peut prendre un certain temps. Là encore, la prudence est de mise, d’autant que la balkanisation des droites, après une longue période où les affrontements partisans obéissaient aux mécanismes de la bipolarisation, ouvre de nouveau brutalement le jeu politique. De nouveaux créneaux, sur lesquels peuvent se cristalliser des approches repensées des enjeux du moment historique présent, vont nécessairement apparaître. Dans ce contexte, on peut donc considérer que les marges de manoeuvre futures de l’extrême droite ne sont pas minces.

Éric Osmond
La séparation de la tête et du corps va poser de nouveaux problèmes, je suis entièrement d’accord, ce n’est pas la fin de l’histoire. Il faut toujours en revenir au mot de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». On ne peut pas analyser la scission du Front national sans la mettre en regard de l’effondrement de la droite classique. Pour faire un instant de la politique fiction, mais il y a six mois cela aurait été probable : une liste FN se constitue pour les européennes, liste unique avec en première place Jean-Marie Le Pen, en seconde Bruno Mégret. Dans l’état de décomposition de la droite, cette liste pouvait être au-dessus des 15 %, alors même que jusqu’alors, en 1984, 1989, 1994, le FN était à 11 % des voix. Une des grandes ironies, le 13 juin 1999, quand on additionnera peut-être les 4 % de Bruno Mégret et les 7 % de Jean-Marie Le Pen, sera de retrouve ces 11 %, ce qui pourrait aussi être lu comme une grande stabilité du Front national et non comme un recul. Un Front national homogène, tel que les mégrétistes ont tenté de le maintenir le 5 décembre 1998, aurait pu arriver en troisième position derrière la liste Seguin lors de ce scrutin européen. Mais nous ne sommes pas dans ce schéma-là. Il y aura bien abaissement du FN dans la mesure où s’est produite une normalisation, dans l’électorat, de ce parti ; et ce, même si un certain autisme de l’électorat le conduit à ne pas entendre le fait qu’il ne s’agit pas d’un parti comme les autres mais d’un parti pire que les autres. Abaissement donc, consécutif à une fuite partielle de l’électorat vers l’abstention ou vers d’autres listes, qui va peser notamment sur le score de Bruno Mégret, au-dessus ou au-dessous de la barre des 5 %, ce qui sera décisif. Dans cette seconde hypothèse, nous risquons d’assister à l’automne 1999 à un sauve-qui-peut généralisé des mégrétistes, soit vers la droite classique, soit vers le Front national lepéniste, avec pour seule obsession, les élections municipales de 2001. On comprendra le parcours des uns et des autres, non pas au regard d’interprétations idéologiques classiques, mais seulement en rapport avec des situations locales. Au passage, micro-événement que personne n’a vu dans le tourbillon qui vient de se produire : des crises existaient dans les conseils municipaux d’Orange. Deux conseillers municipaux ont rompu avec Bompart, il y a déjà de cela quelques mois, ce qui ne les empêche pas de continuer à voter avec lui sur certains dossiers. Ils viennent d’être intégrés à Démocratie libérale, sans le moindre problème et sans le moindre reniement préalable. Rappelons que nous avons à la tête de la cinquième ville de France, Nice, un homme, Jacques Peyrat, qui est élu RPR à présent mais qui est entré dans ce parti en disant qu’il ne reniait rien des idées qu’il avait défendues au FN. Voici l’ampleur du recyclage que nous avons devant nous. Nous étions dans l’après-guerre mais nous en sommes sortis au début des années 1980. Ce fut la fin d’un cycle historique. Il était des choses impensables il y de cela deux décennies qui ne le sont plus. Sur quoi s’opère encore la distinction entre une droite extrême et l’extrême droite ? Lorsqu’on va très à droite, tous les ingrédients du FN sont présents, à l’exception un tabou qui demeure inviolé, la référence à la Shoah, l’humour noir et sanglant sur la Shoah. Élément important à Marignane que d’entendre Bruno Mégret dire « moi, je suis le Front national, tout le Front national, moins Durafour crématoire ». Il est vrai que si Bruno Mégret cesse de formuler ce genre de choses, ne cesse pas de les penser mais cesse de les dire, et se contente de parler de « lobbies financiers », que devient l’incompatibilité entre droite extrême et extrême droite ?

Quand la droite française ne parvient pas à surmonter sa crise interne, il existe une réponse qui porte un nom dans l’histoire de ce pays : le bonapartisme. Mais dans un schéma à la 1958, nous ne voyons pas poindre ce Bonaparte. Le rôle « salvateur » de De Gaulle, même si le 13 mai 1958 reste un coup d’État, consiste bien, en ayant écrasé pour 10 ans, voire pour 25 ans, le champ politique, en l’ayant cadenassé, à étouffer une extrême droite renaissante qui trouvait un brasier dans l’Algérie française.

Christian Picquet
Bien que la faculté de nuisance du Front national soit a priori entamée par la scission, nous allons, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, assister à une droitisation de la vie politique française. C’est déjà notable dans les discours : si un Pasqua se situe aujourd’hui « à gauche » d’un Seguin, ce n’est pas seulement du fait sa posture antilibérale et républicano-gaullienne, C’est d’abord parce que l’axe de l’alliance Démocratie libérale-RPR gravite autour d’un tandem Alain Madelin-Nicolas Sarkozy. Dans les prochains mois, nous risquons de voir s’accélérer une course de vitesse dans laquelle certains s’efforceront de récupérer un certain nombre des idées que l’extrême droite a semé depuis quinze ans. Ainsi, lorsqu’Edouard Balladur prononce sa petite phrase sur la « préférence nationale », il ne dérape nullement mais exprime une cohérence qui l’amène à faire sienne une approche ethnocentriste de la société française. Plus généralement, dans la tourmente qui agite les droites, une partie des classes dominantes et des élites tire la conclusion que la mondialisation libérale, le processus d’intégration européenne et la crise sociale qui en est la résultante sont arrivés à un point tel qu’une droite musclée pourra seule faire face à l’instabilité politique, aux crispations nationalistes et à des explosions sociales jugées inévitables. je ne fais pas ici seulement allusion à des phénomènes du type grève générale, mais à l’enchaînement des révoltes et des tensions telle qu’il commence, par exemple, à se faire jour dans les banlieues. Convaincus de la nécessité d’aller toujours plus avant dans le sens d’une déréglementation généralisée, certains états majors veulent assortir ce processus d’une politique à la fois nationale, libérale et autoritaire. Au nom de quoi, ils voudraient réintégrer une partie au moins de l’extrême droite dans la réorganisation à venir des droites françaises. Ce type de convulsion pourrait, en effet, appeler une réponse de type bonapartiste. À plusieurs reprises, Chirac a d’ailleurs exprimé cette tentation. Mais il ne possède manifestement pas les moyens de jouer un tel rôle.

Pour me résumer, on en arrive désormais à la fin du cycle politique marqué par la prégnance du Front national sur notre vie politique. Ce néofascisme a marqué des points considérables, jusqu’à contaminer une partie non négligeable des politiques menées ou défendues par les droites, notamment en matière d’immigration. Les événements de décembre au FN, conjugués à la crise du camp conservateur, changent la donne. Nous entrons tout juste dans un vaste processus de reclassements en chaîne, de confrontations de projets contradictoires à droite, d’expression de clivages jusqu’à présent occultés. Toutes les hypothèses n’en sont donc que plus hasardeuses. Gardons-nous en particulier de conclure que va disparaître cette spécificité française qu’était l’existence d’un parti fasciste disposant d’une influence électorale de masse.

Éric Osmond
Sur la deuxième question concernant la dimension européenne, je voudrais pointer la rencontre possible de deux éléments. Premier élément, la nécessité même pour un nationaliste radical d’intégrer le principe de réalité : je pense a ce jour où à la fête des BBR les oeuvres hostiles à l’Europe seront achetés en euros ! L’intégration du fait qu’une étape vient d’être franchie dans la construction européenne et qu’il convient de la prendre en compte était très sensible dans les différents discours de Marignane, particulièrement dans celui de Le Gallou. Le débat, dit-il, n’est plus oui ou non à l’Europe, mais quelle Europe voulons-nous ? Le deuxième élément, apparaissant cette fois-ci dans le rétroviseur, c’est le retour d« Europe action ». Nous sommes dans une filiation qui est celle de la nouvelle droite. Centralement, celle-ci a fondé son extrémisme de droite, et c’est là tout son paradoxe, sur des référents identitaires qui n’étaient pas la nation française mais l’Europe, non pas le catholicisme mais le paganisme indo-européen non pas le libéralisme mais des formes d’« anticapitalisme ». Il s’agit d’un courant politique qui n’a jamais pensé la nation comme un cadre indépassable pour la pensée et l’action. Leur combat identitaire est européen, intégrant la région, la nation, l’Europe : il y a bien une manière de décliner l’identité, avec cette formule fameuse de « l’Europe aux cent drapeaux ».

Maintenant, est-il possible que se développe une internationale brune ? je n’y crois pas. Même si au début des années 1990, nous avons été confrontés sur le territoire européen à des flambées d’extrême droite, à l’est comme à l’ouest. Cela avait pris trois formes principales : soit les poussées électorales de l’extrême droite en Belgique, en Italie, en France, en Autriche ; soit les poussées de racisme et d’antisémitisme avec les passages à l’acte et une résurgence de l’antisémitisme dans les anciennes démocraties de l’Est ; enfin, ce que l’on a pu appeler les nations défaites par l’ethnisme, ce « vouloir vivre ensemble » qui craque face à des tensions ethniques, sur un mode de velours comme en République tchèque et en Slovaquie, ou bien par l’horreur absolue avec les Balkans. Sans être aujourd’hui révolues, ces tensions ont donc constitué un moment historique que nous n’avons pas fini d’analyser, sans qu’il y ait pourtant d’homogénéité organisationnelle.

Christian Picquet
La nouveauté, si l’on prend les travaux du Front national jusqu’à la scission puis maintenant ce qu’écrit Bruno Mégret, c’est que l’extrême droite s’insère désormais dans une problématique européenne, pour des raisons de simple réalisme. Mais au-delà de ce principe de réalité, le projet existe d’une sorte d’union transnationale des extrêmes droites européennes. La difficulté est double pour arriver à sa concrétisation.

La première de ces difficultés réside dans la réalité des courants d’extrême droite à l’échelle européenne. À l’exception de l’Autriche, une cristallisation politique comme le Front national reste une exception. Non que l’espace n’existerait pas ailleurs ; au contraire, les crispations nationalistes, autant que les crises sociales et politiques sont de nature à favoriser dans d’autres pays le développement de l’extrême droite. Mais le phénomène Le Pen, ce fut la rencontre de la crise française déjà évoquée d’une thématique au départ centré sur l’immigration mais qui a très vite affiché sa cohérence d’ensemble, et d’un homme capable, jusqu’au plan physique, d’incarner le rejet du présent et un authentique projet de société. Ailleurs, des flambées électorales ont existé mais les systèmes politiques ont globalement résisté aux dynamiques de désagrégation, empêchant que se produise une cristallisation autour de l’extrême droite. D’où le fait que le FN a très vite été confronté à un problème de partenaires. Il lui a ainsi été difficile de trouver des représentants de trois pays pour former un groupe au Parlement européen ; actuellement, ses députés ne siègent d’ailleurs dans aucun groupe.

La deuxième difficulté, c’est qu’il n’y a pas de référence « internationaliste » chez les nationalistes ; les considérants nationaux prennent toujours le dessus. En 1984, lorsque le FN entre à l’Assemblée de Strasbourg, il a la possibilité de construire un cadre de coopération des extrêmes droites à l’échelle européenne. Mais les tentatives en ce sens viennent s’échouer sur des préoccupations nationales contradictoires.

Le projet existe sur le papier, il verra peut-être le jour, mais les difficultés sont telles que cela prendra du temps.

René Mouriaux
Un dernier mot, peut-être, sur les dimensions de la lutte à mener aujourd’hui...

Éric Osmond
D’un point de vue pratique pour une association qui lutte contre le FN, dans les cinq mois qui viennent, je voudrais juste énumérer quelques règles de conduite et non pas en tant que telle une perspective stratégique. Premièrement, une vigilance accrue parce que l’objet que l’on observe et contre lequel on lutte vient de se complexifier. La scission, en effet, n’est pas totale : nous avons deux chefs, deux mouvements mais un seul discours. Ensuite, il nous faut redécouvrir une des fonctions qui doit être la nôtre, en plus de la mobilisation et de la lutte, la fonction d’information. je ne considère pas qu’un citoyen a une compréhension politique des enjeux parce qu’il a vu le journal de 20 heures le 5 décembre 1999 ou Jean-Marie Le Pen lors de l’émission Public. Sur ces images, il faut que nous mettions du son. Il s’agit de trouver les mots très simples qui font comprendre les enjeux d’une situation. Puis il nous faut mettre en pratique la reconnaissance de la pluralité et de la complémentarité des acteurs - la pilule miracle contre le FN n’existe pas, seule une « multithérapie » à base d’actions différentes portera ses fruits. Ce sont des tâches qui se répartissent selon des segments temporels. Seuls les syndicats étaient en capacité de s’opposer a l’offensive sociale de Front national. Les associations ont quant à elles des missions de mobilisation, de mise en mouvement du corps social. Ce qu’il a fallu faire après le 28 mars 1998, que nous avions déjà mis en oeuvre lors du congrés de Strasbourg. Quant aux politiques, ils ont une sacrée responsabilité dans la phase qui s’ouvre avec les élections européennes.

Par contre, je me garderai bien dans la période actuelle d’appeler du matin au soir à descendre dans la rue. Un exemple : nous étions à Strasbourg lors du dernier congrès du FN. Fallait-il être à Marignane où s’est tenu un autre vrai congrès du FN puisque les idées y étaient les mêmes ? Ce fut une décision politique que de ne pas appeler à manifester nationalement. Que les locaux l’aient fait, c’était légitime, mais un mot d’ordre national aurait rendu service au parti de Bruno Mégret. A notre manière, nous serions venus lui apporter à cet instant crucial, la légitimité dont il avait besoin. En conclusion, je résumerai ainsi notre ligne de conduite : vigilance militante, information des citoyens, unité d’action dans le respect des spécificités de chaque organisation, et surtout, enfin, pragmatisme absolu dans les modalités d’action.

Christian Picquet
Au cours des quinze ans écoulés, nous avons finalement gagné sur un point et perdu sur l’essentiel. Nous avons gagné sur la diabolisation démocratique du Front national. Nous sommes parvenus à faire passer ce message que le Front national n’était pas un parti comme les autres ; quelque part, l’éclatement qui vient de survenir en est la traduction. En même temps, nous avons perdu sur l’essentiel, impuissants à enrayer le processus d’enracinement du FN dans la réalité française et à nous opposer pied à pied à des idées qui ont amené une partie substantielle de la population à voter, au moins une fois, pour ce parti. Or, du fait même de l’entreprise de diabolisation que nous menions, les électeurs concernés ne pouvaient ignorer qu’ils votaient en faveur d’une formation éminemment dangereuse. Cela confronte, me semble-t-il, le mouvement antifasciste à un premier défi : comment rebondir ? Comment faire de la politique adaptée aux nouvelles dimensions d’une recomposition qui s’amorce à peine ? Comment rendre intelligibles des processus encore souterrains ? Comment, à travers cela, jouer ce rôle de vigilance et de mobilisation démocratique, lequel suppose absolument la poursuite d’une action de diabolisation démocratique ? Premier défi qui devrait être débattu largement, dans les réseaux associatifs, les syndicats, les partis de gauche.

Au-delà, la réponse ne peut être que politique et porter sur les trois crises dont je parlais tout à l’heure. Je me situerai, cela ne vous étonnera pas, du point de vue d’une gauche qui entend toujours transformer la société. Le problème lui est posé du modèle social et politique qui émerge en même temps qu’un capitalisme parvenu à un nouveau stade de son développement historique. Ce modèle s’avère très cohérent, quoiqu’il génère un véritable chaos sur la planète. Si l’on prend, par exemple, la construction européenne, il n’existe pas, comme on l’entend souvent, une Europe économique à laquelle il manquerait simplement un volet social et politique. Non, il émerge bel et bien une norme sociale, une vision de la place du politique dans ce cadre, et des institutions transnationales soustraites à tout contrôle des peuples. La norme sociale, C’est le chômage de masse, le développement de la précarité, la déréglementation tous azimuts. La vision politique, elle, enregistre la rupture du lien citoyen, la destruction d’une série d’acquis démocratiques que la République était, en France tout particulièrement, censée garantir. Le pendant, C’est la montée de l’autoritarisme. Dès lors que se disloquent les prérogatives hier dévolues aux Etats, ce qui constituait notamment l’État social et exprimait un rapport de forces établi par le monde du travail, il faut bien que surgissent d’autres mécanismes de contrôle social ; dans la conception libérale du monde, là prérogative majeure que conservent les États, c’est la coercition. Quant aux constructions supranationales, l’Europe fait la démonstration qu’elles disposent bien d’une dimension politique en cohérence avec le modèle social évoqué : le pouvoir suprême en est le conseil de la Banque centrale ; sa Constitution est le pacte de stabilité !

Pour la gauche qui veut transformer la société, dans des conditions bien plus difficiles qu’auparavant, dans la mesure où des repères se sont altérés au fil du siècle, ou des défaites majeures ont été infligées au camp progressiste, où des expériences historiques se sont achevées tragiquement, le défi à relever est bien d’empêcher la démagogie fasciste de dévoyer le désarroi des populations et d’apparaître comme la seule opposition radicale aux méfaits du système. D’où l’importance d’une alternative qui récuse les logiques d’accompagnement social du mode libéral, pour mettre l’économie au service des besoins sociaux. En d’autres termes, il s’agit de faire en sorte, qu’au sein d’une gauche nécessairement diverse, existe et pèse une gauche radicale, travaillant à la reconstruction d’un rapport de force politique et social, d’un projet crédible d’émancipation humaine.

René Mouriaux
Il ne s’agit pas de clore le débat mais de le suspendre momentanément. Le fascisme est une grave menace qu’il convient de regarder en face, d’analyser avec rigueur, sans faux-fuyant devant les responsabilités. Les contradictions sont énormes dans son électorat. Le fondement irrationnel de la race, le tropisme fondamental vers un monde mythique indoeuropéen empochent toute véritable cohérence au projet même modernisé. La chance du fascisme réside dans la faiblesse de ses opposants, dans les besoins du libéralisme à assurer l’ordre social. Le débat entre Éric Osmond et Christian Picquet a permis de mieux connaître où en est le courant fasciste en France et de mieux comprendre ses chances et ses possibles infortunes. Qu’ils en soient remerciés ?

P.-S.

Article paru sur le site Ras l’Front Strasbourg, le 17 février 1999.