Débat

Retour sur le vote Chirac, la lutte contre le fascisme et les leçons de l’histoire

, par DIVÈS Jean-Philippe

Différents articles l’ont, chacun à leur manière, explicité dans le dernier numéro de Carré Rouge : « nous ne sommes pas dans les années trente », et se rallier le 5 mai au vote Chirac préconisé par les partis de la gauche plurielle en faillite avait d’autant moins de justification qu’il n’y avait, vraiment, aucun risque de victoire de Le Pen, aucun danger à terme prévisible d’instauration d’un pouvoir fasciste ou fascisant.
Cela ne signifie pourtant pas que nous n’ayons rien à apprendre des grands débats qui ont traversé le mouvement ouvrier à l’époque des fascismes. D’ailleurs, s’il y avait vraiment une menace fasciste en France, il serait d’autant plus indispensable de s’y référer, ne serait-ce pour critiquer, ou expliquer en quoi cette partie intégrante de notre patrimoine théorique ne pourrait plus nous inspirer aujourd’hui.

De façon surprenante, c’est néanmoins parmi ceux des militants qui insistent ou insistaient sur l’actualité d’un danger fasciste, donc sur les ressemblances avec la situation des années trente, que l’on observe le plus de désinvolture envers les grandes controverses qui ont opposé les révolutionnaires aux staliniens et aux sociaux-démocrates sur la question de la lutte contre le fascisme. Les arguments qu’ils avancent dénotent même, parfois, une méconnaissance de la réalité historique elle-même.
C’est tout particulièrement le cas de la phrase qu’en avril et mai dernier
on nous assénait en guise d’argument massue, « Hitler est arrivé au
pouvoir par les élections », et de la croyance, qui lui était associée, selon laquelle le refus de voter Chirac contre Le Pen aurait pu s’apparenter « à la politique stalinienne de la troisième période » (argument en fait décalqué de l’invective « munichois » lancée par les politiciens de feu la gauche plurielle).
Il se trouve que l’auteur qui a le plus élaboré sur la question, du point de vue de la défense de la révolution, est Léon Trotsky, notamment à travers ses écrits sur l’Allemagne. On aura donc la faiblesse de penser qu’il n’est pas inutile de s’y référer, non pour se prosterner devant de quelconques « textes sacrés », mais, entre autres, pour nourrir la réflexion sur les moyens de combattre aujourd’hui le FN, quand bien même ce dernier n’est pas un parti réellement « fasciste » [1]. L’un de ses articles les plus connus est celui du 6 février 1933 intitulé « Devant la décision » [2]. Il y critique, à la fois, la politique dite de la « troisième période » et les illusions, tout aussi mortelles, selon lesquels le fascisme pourrait être freiné au moyen de combinaisons électorales sans principes :

« Quand le Parti communiste officiel déclare que la social-démocratie est le support le plus important de la domination bourgeoise, il ne fait que répéter l’idée qui était la position de départ, au moment de l’organisation de la IIIe Internationale. La social-démocratie vote pour le régime capitaliste, quand la bourgeoisie l’associe au pouvoir. La social-démocratie tolère n’importe quel gouvernement bourgeois, qui tolère la social-démocratie. Même complètement écartée du pouvoir, la social-démocratie continue à soutenir la société bourgeoise, en recommandant aux ouvriers de ménager leurs forces pour des combats auxquels elle n’est jamais prête à appeler. En paralysant l’énergie révolutionnaire du prolétariat, la social-démocratie donne la possibilité à la société bourgeoise de vivre, alors qu’elle n’a déjà plus la force de vivre, et fait par là-même du fascisme une nécessité politique. L’appel d’Hitler au pouvoir émane du feld-marchal des Hohenzollern, élu grâce aux voix des ouvriers sociaux-démocrates ! La chaîne politique qui mène de Wels [dirigeant du SPD, social-démocrate] à Hitler a un caractère personnel tout à fait évident. Il ne peut y avoir deux opinions différentes à ce sujet entre les marxistes. Mais le problème n’est pas d’interpréter la situation politique, mais de la transformer de manière révolutionnaire. »

« La faute de la bureaucratie stalinienne n’est pas d’être intransigeante vis-à-vis de la social-démocratie ; elle tient à ce que son intransigeance est politiquement impuissante. »

L’auteur précise ensuite la nature de cette « faute » et de cette
« impuissance » : le refus du front unique ouvrier contre le fascisme, refus incarné dans « l’ultimatum » de Thaelmann (chef du KPD, le PC allemand) qui « dit en substance : tant que les ouvriers allemands ne reconnaîtront pas la direction communiste, à l’avance, a priori et inconditionnellement, ils n’oseront même pas penser à des combats sérieux », et dans le rejet de la proposition « que toutes les instances et les organisations du Parti communiste, du comité central à la petite cellule provinciale, adressent rapidement aux organisations parallèles sociales-démocrates et syndicales une proposition concrète d’actions communes contre la liquidation imminente de la démocratie
prolétarienne »
. « Si la lutte contre les nazis s’étaient développée sur
cette base, Hitler ne serait pas aujourd’hui chancelier, et le Parti communiste aurait un rôle dirigeant dans la classe ouvrière. »
Cette « politique audacieuse de front unique » s’oppose à l’électoralisme bourgeois social-démocrate : « les élections de mars, auxquelles se raccroche la social-démocratie pour paralyser l’énergie des ouvriers, ne résoudront, évidemment, rien. » Et « le Parti communiste est perdu si, à la suite de la social-démocratie, bien qu’en termes différents, il transforme l’agitation électorale en un battage purement parlementaire, en un moyen de détourner l’attention des masses de leur impuissance actuelle et de la préparation de la lutte. »
Précisons le contexte politique (Trotsky n’y faisant ici qu’une référence rapide) dans lequel ces lignes ont été écrites.

  • 10 avril 1932 : Hindenburg est réélu président du Reich avec 19,4 millions de voix, contre 13,4 millions pour Hitler et 3,7 millions pour Thaelmann. Le SPD, qui à ce moment était toujours le premier parti parlementaire (8,5 millions de voix au Reischtag [chambre des députés] en septembre 1930, contre 6,3 millions aux nazis qui faisaient alors leur grande percée), avait appelé à voter Hindenburg « contre Hitler », « pour barrer la route au fascisme », et avait ainsi assuré la réélection du président sortant.
  • 30 janvier 1933 : Hindenburg appelle Hitler au poste de chancelier (premier ministre) du Reich. A la suite des élections législatives de novembre 1932, le parti nazi demeurait minoritaire au Reischtag, tant dans l’absolu que face aux seuls partis ouvriers (SPD et KPD).

Quiconque affirme que « Hitler est arrivé au pouvoir par les élections »
doit donc préciser, s’il veut respecter les faits historiques, que Hitler est arrivé au pouvoir par les élections du 10 avril 1932, lorsque la social-démocratie a appelé à voter Hindenburg contre Hitler, 10 mois avant qu’Hindenburg ne nomme Hitler premier ministre.
Il est certes très peu probable que Chirac en vienne à appeler Le Pen
au poste de premier ministre... Mais il est tout aussi improbable que le vote Chirac ait représenté le moindre « rempart », même potentiel, même très mauvais ou fragile (« vote escroc, pas facho »), contre l’extrême-droite.
On terminera cette brève contribution en invitant à relire (toujours dans
le but de nourrir une réflexion actuelle) l’ouvrage que les marxistes révolutionnaires non ossifiés considèrent généralement comme la meilleure synthèse jamais produite sur le sujet, à partir d’une analyse détaillée des fascismes allemand et italien. Il s’agit du livre de Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, récemment réédité [3]. Dans son introduction, Guérin « cadre » programmatiquement et politiquement la façon dont toute notre tradition a toujours envisagé, compris, mené la lutte contre le fascisme :

« L’antifascisme ne triomphera que s’il cesse de traîner à la remorque de la démocratie bourgeoise. Défions-nous des formules “anti”. Elles sont toujours insuffisantes, parce que purement négatives. On ne peut vaincre un principe qu’en lui opposant un autre principe, un principe supérieur. Le monde d’aujourd’hui, au milieu de ses convulsions, ne recherche pas seulement une forme de propriété qui corresponde au caractère collectif et à l’échelle gigantesque de la production moderne ; il recherche aussi une forme de gouvernement capable de substituer un ordre national au chaos [ce « national » est bien le seul terme qui est ici dépassé, N.D.L.R.], tout en libérant l’homme. Le parlementarisme bourgeois ne lui offre qu’une caricature de démocratie, de plus en plus impuissante et de plus en plus pourrie. Déçu et écoeuré, il risque de se tourner vers l’Etat fort, vers l’homme providentiel, vers le “principe du chef” ».

C’est aussi pourquoi ce que Raffarin a récemment appelé, à l’Assemblée
nationale, « l’esprit de mai qui fait que nous avons la République en
partage », est tout sauf un instrument pour réduire l’influence de l’extrême droite.

Notes

[1Ainsi qu’Alain Bihr le signale à juste raison dans son article du numéro précédent de Carré Rouge.

[2Republié dans « Comment vaincre le fascisme, Ecrits sur l’Allemagne 1930-1933 », Les Éditions de la Passion, 1993, voir ici pages 208 à 210.

[3Syllepse / Phénix Editions, 1999, voir ici pages 23-24.