Compte-rendus de lecture

Yaïr Auron, Les juifs d’extrême-gauche en Mai 68

, par KINDO Yann

  • Yaïr Auron, Les juifs d’extrême-gauche en Mai 68, Albin Michel, Paris, 1998, 334 pages.

Voici une étude à la problématique fondatrice particulièrement intéressante, comme on aimerait en rencontrer plus souvent dans les rares travaux consacrés à l’extrême-gauche. L’auteur, un universitaire
israélien, spécialiste de l’identité juive, se propose en effet d’analyser les liens pouvant exister entre cette identité et la radicalité politique, en ce qui concerne la génération de ceux qui ont fait Mai 68 en France.
Cette problématique s’ancre dans une réalité historique tout à fait concrète, puisque, par exemple, en ce qui concerne la Ligue communiste révolutionnaire lors de sa constitution, un seul membre du Bureau Politique n’était pas juif ! Indéniablement, au-delà de cet exemple caricatural, il y avait une surreprésentation manifeste de militants juifs ou d’origine juive au sein de l’extrême-gauche française des années 60 et 70. L’auteur envisage l’exploration de cette réalité notamment au moyen d’entretiens avec les acteurs en question, avec par exemple au menu le rapport à Israël, la sensibilité à l’antisémitisme et au racisme, et surtout, véritable fil à plomb de l’ouvrage, le rapport particulier à la Shoah de ces enfants juifs nés de la guerre ou de l’après-guerre.
C’est sur ce terrain du rapport à la Shoah que le développement apparaît le plus pertinent, avec pour cette génération un double traumatisme : celui de l’événement lui-même, mais aussi, du fait de leur âge, celui de ne pas avoir pu combattre l’horreur. La présentation que fait l’auteur du cas de Pierre Goldman est de ce point de vue particulièrement éclairante.
L’idée que l’appartenance à un peuple maintes fois persécuté au cours de l’histoire pouvait prédisposer à une aspiration à l’émancipation universelle incarnée par le courant révolutionnaire est aussi convaincante, et dans la continuité de ce que d’autres auteurs ont pu décrire pour d’autres périodes. De même, lorsqu’il s’appuie sur la popularité du slogan « Nous sommes tous des juifs allemands » ou sur l’identifiaction très forte aux résistants du groupe Manouchian, l’auteur nous met de son côté dans sa volonté de démontrer que « Mai 68 revêt des spécificités juives indéniables, authentiques et profondes ».
Toutefois, on peut ne pas ressortir entièrement satisfait de la lecture de cet ouvrage, et lui trouver un certain nombre de défauts :
Quelques analyses « adjacentes » se révèlent parfois tout à fait surprenantes, pour ne pas dire plus. Ainsi, évoquer à propos de 68 « la grève générale décrétée par les organisations de gauche, le Parti Communiste et les grandes organisations syndicales », ajouté à quelques erreurs factuelles de moindre importance, semble témoigner d’une compréhension tronquée de la logique du déroulement des événements. Surtout, affirmer au détour d’une phrase que « le fascisme n’est pas le fruit des désillusions de la bourgeoisie ou du capitalisme mais le produit tronqué et tardif de la Révolution Française » peut pour le moins prêter à débat...
Mais, au-delà de ces à-côtés dérangeants, l’étude est parfois sujette à caution dans son coeur même. Le chapitre sur le lien à Israël relève parfois plus de la critique moralisatrice pro-israëlienne que de l’analyse d’idées. Plus fondamentalement, la problématique par trop « identito-identitaire » au centre de l’étude conduit à des cheminements contestables, comme par exemple le recours au concept psychologiste et arbitraire de « haine de soi » pour expliquer les critiques adressées par les juifs d’extrême-gauche au projet sioniste. L’auteur pose également comme socle à sa réflexion l’idée de transformation des « radicaux juifs » en « juifs radicaux », en décrivant un processus de retour à une judéïté plus particulariste après les années de gauchisme universaliste, idée qui revient à présenter au final celui-ci comme « une quête identitaire fourvoyée. ». La démonstration se révèle ici plus idéologique (voire « exhortatoire ») qu’analytique, et se trouve alors très peu nourrie par des éléments précis et concrets, en dehors du cas de Benny Lévy, ancien dirigeant de la Gauche Prolétarienne reconverti en rabbin en Israël, passé « de Mao à Moïse ».
En bref, cette étude est dans l’ensemble tout à fait intéressante et
stimulante, notamment lorsqu’elle colle au plus près de ses sources (à savoir surtout les entretiens et les mémoires publiées, la presse gauchiste de l’époque étant plutôt sous-exploitée), mais se révèle ponctuellement décevante lorsqu’elle repose sur des grilles de lecture largement contestables.

P.-S.

Article paru dans Dissidences, n° 1, décembre 1998, pp. 17-18.