En souvenir de Ngô Văn Xuyet (1912-2005)

, par PETIT Jean-Paul

Ngô Văn s’est éteint à l’aube de l’an 2005, le 2 janvier. Il est né en 1912 en Cochinchine. Sa vie est l’aventure d’un enfant des rizières, dédié par les Génies du village et par la volonté de ses parents plus probablement, aux choses de l’esprit, aux lettres. Dernier d’une fratrie, ses parents crurent sans doute à la devise d’une république égale, libre et fraternelle et l’enfant alla à l’école où il s’empara de la langue vietnamienne et de la langue française.

Cependant les devises, aussi solennelles soient-elles, ne valent que pour ceux qui y croient. Bien vite, malgré la réussite, les obstacles devinrent insurmontables. La colonisation a ses règles, non écrites, implacables.

Alors Văn se rendit à la ville, Saigon à l’époque, et gagna son riz dans diverses entreprises où sa maîtrise du français était fort utile. Sa volonté d’apprendre et de comprendre ne prirent pas fin avec l’école et la question sociale, aux contrastes saisissants pour des yeux qui veulent voir, s’imposa. Sa lecture des œuvres d’intellectuels vietnamiens, tels Phan von Truong, Nguyen an Ninh, Phan chau Trinh, Phan boi Chau, Ta thu Thau et de bien d’autres ainsi que des auteurs des Lumières et des œuvres de la pensée socialiste occidentale, en particulier marxiste, lui donna des outils. Il faut dire que ces lectures n’étaient pas sans risques et que pour y accéder il y fallait du courage et de l’énergie, car la police et la censure ne fermaient pas les yeux et ne s’embarrassaient pas des « Libertés et Droits de l’Homme », réservés aux maîtres et ne concernant pas les coolies.

Văn organisa des « amicales » clandestines, car il n’était pas question de droits syndicaux, et se livra à un travail de formation et d’information des travailleurs avec lesquels il partageait ses jours.

Cette activité l’amena à s’engager plus particulièrement dans un courant politique lié à l’Opposition de gauche trotskyste dont la figure emblématique était Ta thu Thau.

Văn a combattu pour la dignité de « l’Annamite » et pour la fin de toutes les dominations, sociale ou coloniale, sans pour autant être aveuglé par le soleil moscovite. Il publia en effet en 1937 en langue vietnamienne, une brochure sur les procès de Moscou de 1936, qui précédèrent ceux de 1938.

De cet engagement il paya le prix, la torture dans les prisons de Saïgon, comme il le raconte sobrement dans son livre Au pays de la cloche fêlée (en hommage à Nguyen an Ninh).

La fin de la seconde Guerre Mondiale, la déroute de l’occupation japonaise et la décomposition du pouvoir colonial français resté fidèle à Pétain, vit le soulèvement de l’Indochine, du Vietnam, de Saigon auquel Van participa. Pour lui et son organisation l’objectif était la libération de l’oppression sociale et coloniale ; d’autres forces politiques avaient une pratique plus gradualiste et pour s’imposer elles ne se limitaient pas aux arguments de la raison.

Après le retour des forces coloniales, Van et ses camarades se retrouvaient dans la situation de devoir lutter sur deux fronts, pourchassés d’un côté par l’armée française, de l’autre par les partisans de l’Oncle Ho. Celui-ci dans une lettre avait écrit qu’il fallait « éliminer (politiquement bien sûr !) les trotskystes », qui étaient en France des « hitléro-trotskystes », et là-bas des « Mikado-trotskystes » sans doute. Dans cette lutte de nombreux camarades de Van disparurent.

C’est en 1948 que Văn arriva en France définitivement, mais avec la ferme intention de sauver la mémoire de ses camarades engloutis. Cet engagement sera tenu cinquante ans plus tard avec la publication de ses livres Viêt-nam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale et Au pays de la cloche fêlée. Ce dernier se termine par des biographies succinctes d’un certain nombre de ses camarades disparus et ainsi sauvés du néant. Ce travail lui demanda dix ans de recherches dans les archives du ministère des colonies, auxquelles il pu accéder grâce à un ami historien universitaire (Il ne connut l’identité véritable de certains camarades qu’après ce travail).

Entre temps il faut vivre. Sans la rechercher, mais sans la repousser non plus, c’est l’usine qui attend Văn. Après des cours au CNAM, il acquiert des compétences dans le domaine électrique. Simultanément la réflexion et l’action militante se poursuivent dans le cadre de la IVe Internationale où il rencontrera Sophie Moen, sa compagne qui sera un soutien et une lectrice critique de son travail de mémorialiste et d’historien. Cependant un retour critique s’imposait à Van sur cet engagement qui se manifesta plus particulièrement après un voyage en Yougoslavie titiste post-rupture Belgrade Moscou, dans le cadre d’une brigade de solidarité. La théorie trotskiste de « l’État ouvrier bureaucratiquement dégénéré » ne lui semblait plus satisfaisante avec ses conséquences pratiques de défense des « États ouvriers » qui revenaient, à son avis, à une défense des pouvoirs sur les ouvriers. Cette démarche lui fera rencontrer Maximilien Rubel et Socialisme ou Barbarie, il participa par des contributions pertinentes et souvent humoristiques à diverses revues du mouvement ouvrier libre de tout maître à penser comme Informations et correspondances ouvrières (I.C.O) entre autres.

Cependant Văn n’était pas concerné uniquement par le social ou le politique. De son histoire personnelle, un événement l’amena à s’engager dans des études de sinologie à l’Ecole Pratique des Hautes Études tout en travaillant à l’usine. De ces études et de la recherche qui s’ensuivit, il écrivit une thèse sur La divination, magie et politique dans la Chine ancienne qui fut publiée aux P.U.F. A l’usine ses amis le voyaient parfois à son poste de travail tracer des idéogrammes chinois, cherchant à en découvrir la signification.

Dans cette activité Van était toujours cet homme de plusieurs mondes, l’ancien et le l’actuel, de l’Orient comme de l’Occident. Il était également sensible à toutes les formes de la beauté, ému aussi bien par une fresque Minoénne que par une mésange dans son jardin à la campagne ou par un poème de son enfance. Tout cela il le gravait dans de multiples carnets qu’il portait toujours sur lui, remplis de croquis, d’esquisses, de notes et réflexions ainsi que sur les toiles qu’il a peintes.

Van, tu as franchi « le col des nuages » mais comme tu le disais dans un éclat de rire « Je suis immortel ». En effet tu l’es, par tes enfants et petits-enfants, par tes livres dont tu n’as pas pu voir la sortie du dernier, Le joueur de flûte et l’oncle HO, à paraître ce mois-ci, avec l’aide d’Hélène. Le temps t’a manqué pour donner une suite finalisée Au pays de la cloche fêlée. Les Génies tutélaires du village peuvent contempler l’œuvre accomplie, malgré les obstacles, avec la participation de quelques « Insomniaques ».