Electronic Tamazgha@Maghreb
Bulletin politique, syndical et culturel

La ligue de tous les abus

, par EL RHAZOUI Zineb, HOUDHAÏFA Hicham

Accumulation de déchets nucléaires, mauvais traitement et licenciement abusif du personnel, non respect des normes d’hygiène et exclusion des malades indigents… Tout cela dans le cadre d’une ligue « illégale », mais pourtant censée être exemplaire.

Mardi 10 février au CHU Avicenne de Rabat à 10h du matin, devant l’entrée de la Ligue Nationale de Lutte contre les Maladies Cardiovasculaires, un attroupement d’employés organise un sit-in contre le licenciement abusif de 12 de leurs collègues et plus généralement contre le traitement réservé aux salariés par le président de la ligue, le professeur Mohamed Benomar, ancien médecin particulier de Hassan II, et son administrateur actuel, M. Taoufiq Khalifa, ancien comptable au sein de la ligue. En effet, la ligue, plus communément appelée « clinique Benomar », pourrait tout aussi s’appeler « clinique Khalifa », qui règne en maître absolu sur les lieux depuis 2006, comme en témoignent ses employés. « Il centralise toutes les fonctions, depuis son arrivée à la tête de la fondation, il a évincé les chefs de secteurs les uns après les autres » rapporte Oussama Nokrou, infirmier et Secrétaire général du bureau syndical local, également licencié de son poste. « Khalifa gère tout, de l’achat du matériel à l’admission des malades, en passant par la gestion du personnel et du budget, la distribution des médicaments et même des produits de nettoyage » poursuit-il. En tout, l’administrateur centraliserait 14 fonctions à lui seul.

Gestion féodale

L’action de protestation encadrée par la syndicat la C.D.T. (Confédération Démocratique du Travail) se poursuit depuis plusieurs mois, mais pour toute réponse, 80 avertissements et blâmes ont été distribués aux salariés. « J’ai reçu un avertissement alors que j’étais en congé » affirme l’un d’entre eux pour souligner le caractère abusif du « tour de vis » de la direction. Les employés licenciés qui ont entre 8 et 22 ans d’ancienneté, estiment qu’ils sont victimes de « l’hostilité » de Khalifa au travail syndical. En effet, celui-ci déclare que cette vague de licenciements n’est que juste réponse aux sit-in menés par les salariés : « Il n’y a pas de dialogue possible avec eux, nous avons écrit ces licenciements noir sur blanc et nous assumerons notre décision jusqu’au bout ». Il justifie ce coup de balai par les « insultes graves des employés à l’encontre du président de la ligue et de l’administration » et par « le désordre occasionné par les sit-in qui constitue un danger pour la vie des malades ». Outre le traitement des salariés, les manifestants dénoncent de graves disfonctionnements au sein de la ligue, aussi bien sur le plan de la gestion financière que sur celui du respect des normes en matière de maintenance du matériel et de soins prodigués aux patients.

Danger radioactif ?

Plus loin derrière l’attroupement d’employés, dans le hall d’entrée de l’hôpital, devant l’ascenseur qui mène au 5e étage où se situent les locaux de la ligue, une simple porte en bois cache un autre scandale… Des tonneaux de déchets nucléaires sont stockés dans un dépôt de fortune en attendant d’être « débarrassés » vers une destination inconnue. « La ligue n’a rien à voir avec cela, il s’agit de la responsabilité de l’hôpital » affirme un médecin avec une gêne apparente. En réalité, la ligue qui possède un département de médecine nucléaire n’a pas de convention avec le Centre National de l’Energie, des Sciences et des Techniques Nucléaires (CNESTEN), censé coordonner le traitement des déchets. « C’est le CNESTEN qui est habilité à superviser l’activité des départements de médecine nucléaire au sein des hôpitaux, mais dans le cas de l’hôpital Avicenne et de la Ligue Nationale de Lutte contre les Maladies Cardiovasculaires, c’est l’arsenal juridique qui n’a pas suivi » précise une chercheuse au sein du centre. En attendant, les déchets nucléaires s’accumulent dans un local adjacent à un lieu de passage très fréquenté.

Bricolage nucléaire

Importés d’Europe, les produits radioactifs utilisés en médecine nucléaire permettent notamment d’établir certains diagnostics ou de traiter des maladies comme le cancer.
À titre d’exemple, un élément comme le Technétium, à faible radioactivité, a une période de vie qui ne dépasse pas 6 heures. Il est injecté au patient à très petite dose et directement éliminé par voie urinaire. Les urines sont censées être maintenues dans une cuve de rétention vidée, une fois dix périodes écoulées. Ces déchets sont alors considérés comme non radioactifs. Quant aux déchets solides tels que des gants ou les seringues, ils doivent être entreposés pendant une vingtaine de périodes. Ainsi, ils deviennent non radioactifs et rejoignent le cycle des déchets dits « classiques ». Par contre, d’autres types de déchets solides qui résultent de la médecine nucléaire nécessitent une gestion plus draconienne. La réglementation française, par exemple, voudrait qu’ils soient repris par le fournisseur. A voir les conditions dans lesquelles sont stockés les déchets à Avicenne, et en l’absence d’une convention avec le CNESTEN, des questions se posent sur le respect de telles normes par les responsables de l’hôpital et de la ligue. En effet, même lorsqu’ils perdent leur radioactivité, les déchets restent quasi stables pour une durée qui peut atteindre des centaines d’années.

Payer d’abord

La ligue n’en est pas à son premier scandale. Il y a une dizaine d’années le juge Mejdoubi a été foudroyé par une crise cardiaque alors qu’il s’y rendait avec un proche malade. Il est décédé lors des tractations de « marchandage » qui précèdent toute admission. A défaut de s’être baladé avec son carnet de chèque ou le montant de l’hospitalisation en liquide dans ses poches, il a rendu l’âme devant le personnel soignant qui regardait la scène les bras croisés. Bien qu’il ait fait les choux-gras de la presse à l’époque, l’incident n’a nullement contribué à changer les mœurs de la ligue. Aujourd’hui, son entrée est surveillée par un service de sécurité qui « filtre » les visiteurs et vérifie paperasse et rendez-vous. Il s’agit d’une véritable clinique privée nichée au cœur de l’hôpital public. Ici, les certificats d’indigence ne sont pas admis : soit on est affilié à une mutuelle, soit on règle sonnant trébuchant le montant des prestations reçues. En effet, bien qu’elle soit hébergée dans les locaux d’un établissement public, les prix pratiqués sont nettement plus onéreux que ceux de l’hôpital et avoisinent même ceux du privé, alors que son administrateur soutient qu’ils sont 30 % moins chers. À titre d’exemple, une analyse de Troponine qui coûte environ 370 dhs dans un laboratoire d’analyses privé est facturée à 350 dhs, sachant qu’elle ne coûte que 100 dhs dans le public.

Médecine et clientélisme

Selon les employés, les tarifs dépasseraient même, dans certains cas, ceux des cliniques. « Je voulais hospitaliser ma mère, mais on m’a demandé 30000 dhs à la ligue. J’ai fini par l’emmener dans une clinique privée de la capitale où la facture était moins salée », confie un membre du personnel. D’autre part, contrairement aux cliniques privées qui rémunèrent la totalité de leur personnel, la ligue bénéficie d’un personnel détaché du ministère de la santé (30 % de l’ensemble des employés) auquel elle attribue officiellement une prime supplémentaire. Toutefois, les employés et représentants syndicaux affirment que ces primes de détachement sont loin de bénéficier à l’ensemble du personnel concerné. En effet, si certains ne perçoivent pas un kopek de plus que ce que leur alloue le ministère, d’autres, notamment quelques médecins, bénéficient de rétributions généreuses qui peuvent aller jusqu’à 100 000 dhs. Cette « zone de non droit » en santé publique n’aurait sans doute pas pu devenir la « clinique bananière » qu’elle est aujourd’hui, sans son président, le pr. Benomar. Entouré de son aura de médecin particulier du roi, celui-ci a régné en dictateur depuis la fondation de la ligue en 1977, politique que poursuit son successeur Khalifa.

Une ligue illégale ?

En effet, si les avis de licenciement et les décisions sont toujours signés par Benomar, les quelque 350 employés de la ligue savent que celui-ci, très âgé, ne se rend plus que très rarement sur les lieux, et que c’est T. Khalifa qui « exerce le pouvoir » de facto. Licencié par Benomar en 2006, il a réintégré la fondation un mois plus tard et commencé son ascension vers le sommet de la structure, alors qu’il ne possède aucune formation médicale. Au moment de la création de la ligue, les malades cardiaques étaient envoyés à l’étranger, Hassan II a donc voulu alléger cette dépense et favoriser la recherche dans le domaine cardiovasculaire sur le plan national. Placée sous la présidence d’honneur du roi, sa gestion a été confiée à un comité directeur constitué d’éminents responsables de l’époque, comme Benomar lui-même, Driss Basri, Moulay Ahmed Alaoui, André Azoulay, Omar Benchemsi, Karim Amrani, Ahmed Bensouda, Reda Guédira, Hajj Hakam, etc. Ce comité qui devait se réunir au moins une fois par trimestre, comme le stipule le dahir fondateur, ne l’a jamais fait depuis la création de la ligue en 1977. Sachant que la quasi-totalité d’entre eux sont passés à trépas, et que le dahir stipule qu’un quorum de 5 membres est nécessaire à toute délibération, la ligue peut-elle être considérée comme légale ? Flou juridique, violation de la réglementation nucléaire, non respect du droit des salariés, tout cela pour une ligue qui ne profite même pas aux plus pauvres et qui de surcroît officie sous la présidence d’honneur royale.

Entretien avec Dr Bouya Mohamed, ex-responsable du service de radio analyse à l’institut Pasteur à Casablanca

  • Qui est habilité à gérer les déchets nucléaires médicaux au Maroc ?

Normalement, c’est le Centre national de l’énergie des sciences et des techniques nucléaires (CNESTEN) qui est habilité à le faire.

  • Les déchets qui ne sont plus radioactifs sont-ils inoffensifs ?

Ils le deviennent après une période de stockage bien déterminée. Cela dépend bien sûr du type de chaque radioélément. Pour l’iode 125 par exemple, il a une durée de deux mois. Et ce n’est qu’après une période de stockage de deux ans qu’il devient automatiquement inoffensif.

  • Dans le cas d’Avicenne, peut-on parler de scandale ?

On peut dire que ce n’est pas normal de stocker des produits de cette nature dans un hôpital. L’usage voudrait qu’ils soient entreposés dans un endroit loin de la population.