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30 ans d’occupation marocaine au Sahara occidental : baraka !

mardi 25 avril 2006, par Courant alternatif

Au chapitre des luttes oubliées, le mois de janvier 2006 a été l’occasion de « fêter » trois décennies d’occupation du Sahara Occidental par le Maroc. Mais le silence général n’a pas eu raison de la lutte séparatiste malgré l’éloignement des faveurs capricieuses de l’actualité. Ce triste anniversaire de plus est l’occasion de revenir sur le contexte et les aboutissements de ce conflit qui opposa les sahraoui-e-s aux colons espagnols depuis 1880, puis au royaume chérifien depuis 1976.

La position du Maroc vis-à-vis des « provinces sahariennes » est intéressante car elle s’inscrit dans les débats contemporains sur le colonialisme comme technique de domination encore en cours, et non pas seulement comme épisode historique révolu. On peut parler à propos du régime en place de continuité coloniale depuis l’indépendance, dont les cinquante ans coïncident avec les trente ans de la « récupération » du sud sahraoui. Pour résumer, rappelons la succession de quelques événements qui n’ont rien d’anodin. La passation de pouvoir entre le protectorat français et la monarchie se fera relativement « à l’amiable », de manière à installer une autorité conservatrice qui bénéficiera des infrastructures mises en place durant la colonisation, débutée officiellement en 1912. Cette option était évidemment jugée souhaitable compte tenu du risque que représentait le vaste mouvement populaire de libération nationale. On connaît l’éviction de la gauche revendicative du pays, fraîchement indépendant, à travers l’épisode du meurtre de Mehdi Ben Barka. En revanche, d’autres jalons de la prise en main dictatoriale du territoire sont oubliés : en 1958, deux ans après l’indépendance, les Forces Armées Royales, dirigées par le futur sultan Hassan II alors chef d’état-major, répriment dans le sang le soulèvement du Rif, ex-colonie espagnole aux ambitions séparatistes. En 1961, « notre ami le roi » succède à son père Mohamed V et nomme au ministère de l’intérieur un sinistre inconnu qui s’illustrera comme boucher en chef du pouvoir. D’où vient le général Oufkir ? Ce brave homme était issu des troupes impérialistes françaises, où il a notamment servi comme colonel pendant la campagne d’Indochine. Il y a fait sensation. C’est dire si le concept de décolonisation trouve ses limites au sujet du Maroc de cette période. Ces limites, les sahraoui-e-s en feront les frais à leur tour lorsque l’Espagne encore imprégnée de franquisme choisira, pour des raisons de stabilité (réactionnaire) bien entendu, de « rétrocéder » ses colonies de la côte atlantique et du désert au jeune royaume.Or le mouvement indépendantiste était déjà bien structuré au départ des Espagnols. Les militaires marocains prendront le relais dès janvier 1976, après la fameuse Marche Verte, épreuve de force destinée à inverser les tendances anticolonialistes de l’époque (avec l’assentiment assidu des grandes puissances impérialistes). Une guerre opposant le Frente Polisario aux Forces Armées Royales, décidément spécialisées dans le maintien de l’ordre intérieur, se terminera en 1991. Entre ces deux dates, je soulignerai quelques grandes tendances. Du côté de la monarchie, on développe tout un argumentaire sur l’intégrité territoriale du « Grand Maroc », projet expansionniste puisé dans la mythologie des sultanats précédents. Pas d’alternative possible pour les marges territoriales toujours insoumises au pouvoir central. Deuxièmement, on mobilise la rhétorique paranoïaque du complot intérieur fomenté par les ennemis de la patrie (algériens et communistes). Les sahraoui-e-s en lutte n’ont aucune existence ou volonté propre. Le meilleur qu’on puisse leur concéder est une attitude paternaliste et infantilisante, ce qui tranche avec la situation militaire nettement défavorable pour le Maroc et qui oblige à prendre la situation au sérieux. L’inflexibilité du régime s’explique, outre l’éternelle vanité du civilisateur, par l’importance qu’a revêtu la conquête en politique intérieure. Pour une grande nation régionale humiliée par un demi-siècle de colonisation franco-espagnole, la question de « l’intégrité » du territoire revêt une importance décisive. D’autant qu’une fois jouée la carte de la fibre patriotique, les autorités se lanceront dans une surenchère dont le but était (et reste) l’union sacrée autour d’un trône plus fragile que jamais. En effet le soulèvement du Sahara Occidental s’articule à la très virulente contestation d’extrême-gauche dans tout le pays : syndicalisme, féminisme, émeutes populaires et mouvements étudiants s’ajoutent à l’insoumission de l’armée, que l’on mobilise dans le désert alors qu’elle a tenté de renverser le régime décadent de Hassan II. Ces années soixante-dix et quatre-vingt sont donc explosives à bien des égards, la subversion prend de multiples formes. C’est pour cela que le consensus pro-marocain sur la question sahraouie, aujourd’hui quasi-inébranlable bien que la population soutienne massivement le peuple palestinien, doit être considéré dans sa dimension relativement récente et artificielle. Les Années de Plomb au Maroc ont su briser par la répression impitoyable la solidarité naissante entre luttes sociales internes et revendications séparatistes. Leurs acteurs et actrices se reconnaissaient jusque récemment dans un même élan centrifuge et émancipateur, alors que l’expansion capitaliste et coloniale converge vers la docilité, l’insignifiance et l’homogénéité culturelle. L’emprise politique et la dépendance économique vont de pair. Cette communauté de désirs entre extrême gauche marocaine et indépendantistes sahraoui-e-s, la monarchie ne pouvait la tolérer et a donc employé tous les moyens pour y mettre un terme : de la propagande à la torture jusqu’aux assassinats, tout ceci pratiqué à une échelle souvent insoupçonnée (l’Instance Équité et Réconciliation planche sur le sujet en ce moment, malgré beaucoup d’imperfections et une tentative flagrante de pacification des mémoires). Qu’en est-il aujourd’hui ? De nouveaux enjeux se dessinent sur divers fronts parallèles après le cessez-le-feu de 1991 et la stagnation pathétique d’un règlement diplomatique du conflit. La surenchère sécuritaire touche la région sous prétexte de lutte antiterroriste et de croissance des mouvements islamistes. Le spectre d’une répression implacable réapparaît dans tous les secteurs en lutte de la société marocaine, temporairement optimiste après l’arrivée de Mohamed VI sur le trône en 1999. Mais la vieille solidarité avec les indépendantistes sahraoui-e-s ne joue plus, infligeant une division entre opprimé-e-s et une fraternisation sur la question nationale avec l’État réactionnaire. Depuis l’automne dernier, on assiste à un regain de la mobilisation dans les territoires occupés, à une multiplication des manifestations et des affrontements avec la police et l’armée... La nouveauté, c’est le retour des positions explicitement séparatistes dans la population. Celles-ci apparaissent sous certaines conditions au grand jour, alors qu’elles s’exprimaient au travers des seules luttes à caractère social, par sous-entendu, sous peine de sanction. Malgré le prix élevé à payer, c’est une véritable victoire symbolique pour les sahraoui-e-s. Au-delà des frontières du « Sahara utile » annexé par le Maroc, la région revient sous les feux de la rampe pour les questions migratoires. Sans doute avez-vous suivi les récents événements de Ceuta et Melilla, enclaves coloniales espagnoles au nord du Maroc, dont les barbelés ont été assaillis par les migrant-e-s à l’assaut de la forteresse Europe. Or, le Sahara Occidental est l’une des routes privilégiées par les trans-saharien-ne-s pour accéder en Espagne. On constate un problème concret qui ne doit pas échapper aux personnes soutenant les étrangers et étrangères originaires du tiers-monde en Europe. Ce problème, c’est la permanence des infrastructures de contrôle et de coercition : militarisation de la zone, fermeture des frontières, omniprésence policière, à tout cela on peut ajouter le mur de 2 700 kilomètres de long, entouré de champs de mines... dans le but originel de contenir la guérilla sahraouie. 150 000 réfugié-e-s sahraoui-e-s croupissent en outre dans des camps entre le Maroc et l’Algérie, apatrides oublié-e-s là après avoir fui la guerre. Permanence meurtrière de l’ordre ethnique et national. Continuité de l’exploitation capitaliste et coloniale. Absorption contre leur gré des sahraoui-e-s. Rejet contre leur gré des noir-e-s subsaharien-ne-s.
Alors que par le passé on a pu déplorer une intervention du président de la République Arabe Sahraouie qui monnayait une gestion plus ferme des flux migratoires contre l’indépendance auprès des grandes puissances, la tendance s’inverse : le Polisario a recueilli et hébergé des migrant-e-s abandonné-e-s dans le désert par les troupes marocaines (combien de décès dans les sables en plus des noyades dans la Méditerranée ?). Si on ne peut croire à un complet désintéressement de cet acte, cette rencontre est intéressante à plus d’un titre. Est-il permis d’espérer une convergence des « ennemis » intérieurs et extérieurs de l’État marocain ? Sahraoui-e-s en lutte pour l’autodétermination de leur peuple d’un côté. Noir-e-s africain-e-s en lutte pour la liberté de circulation et d’installation de l’autre. L’adhésion des sujets de la monarchie marocaine nécessitant quant à elle un combat contre l’idéologie civilisatrice, coloniale, raciste et xénophobe.

HAMDI LAMBARKI

  • Hamdi Lambarki a été abattu par la police marocaine le 30 octobre dernier

Article paru dans Courant Alternatif, mensuel édité par l’OCL (Organisation Communiste Libertaire) n°158, édition d’avril 2006.

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