Islamophobie : lorsque la gauche et Le Pen se rencontrent

DÉBAT - Journaliste au Monde diplomatique, engagée à gauche, Catherine Samary dénonce une tendance à la diabolisation des musulmans qui se répand jusque dans les mouvements progressistes.

Lorsque des associations féministes, le mouvement Ni putes ni soumises et l’extrême droite française défilent bras dessus bras dessous, Catherine Samary se dit qu’il y a quelque chose qui cloche au pays des Lumières. Cette singulière alliance existe pourtant. Elle s’est notamment réalisée en automne 2004, à la suite de l’adoption de la « loi sur le voile [1] », a rappelé la collaboratrice du Monde diplomatique, lors d’un débat organisé à Genève par le parti Solidarités. Selon la journaliste, elle-même franchement engagée à gauche, à côté du racisme « ordinaire » jouant sur la peur fantasmée de l’invasion, prospère une forme plus subtile d’islamophobie. Celle-ci traverserait toutes les couches de la société, n’épargnant ni « ses camarades de gauche » ni les intellectuels de renom, pas plus que les mouvements féministes et les associations homosexuelles. « Même des quotidiens dits de gauche [2] sont contaminés ! », ajoute une personne du public.
Si elle n’est pas nouvelle, la théorie du choc des civilisations a fait de nouvelles émules ces dernières années. S’appuyant sur une représentation caricaturale de l’islam et d’une prétendue « communauté musulmane » considérée comme homogène, cette théorie présage un conflit global entre deux mondes : Occident chrétien (« moderne ») et Orient islamique (« rétrograde et violent »).

Choisis ton camp, camarade !

Le basculement de l’opinion daterait grosso modo des années 2000 (au début de la deuxième Intifada) avec la radicalisation du conflit au Proche-Orient, conduisant à une polarisation entre pro-palestiniens et pro-sionistes. Une décennie plus tôt, la chute de l’empire soviétique aurait préparé le terrain en privant les Etats-Unis (et leurs alliés) de leur ennemi naturel, les amenant à se construire une nouvelle représentation du mal absolu, interprète Mme Samary. Après les attentats du 11 septembre 2001, « nous avons été sommés de choisir notre camp ».
Dans ce contexte ont ressurgi les vieilles angoisses liées au souvenir des sanglantes guerres de religions. C’est ainsi que la revendication individuelle de porter le voile à l’école (pour les élèves, pas pour les enseignants) a été perçue par certains comme le cheval de Troie de l’islamisme radical, menaçant les valeurs fondamentales de l’Occident.
En défenseurs d’une laïcité supposée menacée, les tenants de la loi se faisaient fort de « réaliser l’émancipation des jeunes filles musulmanes par le haut », ironise la journaliste. Sans trop se soucier par ailleurs de créer une exception à un principe républicain tout aussi fondamental : l’accès universel aux études...

Ni angélisme ni diabolisation

Pour autant, « il n’est pas question de renoncer à la critique idéologique des religions dans ce qu’elles ont de plus réactionnaire, s’exclame un syndicaliste dans la salle. Et nous devons rester vigilants envers les tentatives d’affaiblir la distinction entre État et religion ». Pas d’angélisme, approuve la journaliste, mais pas de diabolisation non plus. La juste mesure, selon elle, consiste à prendre les particularismes liés aux religions pour ce qu’ils sont et non pas comme des menaces. Admettre par exemple que certains musulmans s’abstiennent de manger du porc, comme d’autres chrétiens ont l’habitude de manger du poisson le vendredi...
A l’inverse, le risque, en cherchant à appréhender l’ensemble des questions politiques sous l’angle des « pro » ou des « anti » islam est de blesser les valeurs démocratiques les plus « sacrées » : État de droit, égalité, justice sociale.
En définitive, Catherine Samary, plaide pour la « multiplication des rencontres », les « ponts entre communautés », et le « combat des visions simplificatrices ». Bref « que l’on se mette ensemble et que l’on s’écoute ! »

Philippe Chevalier

[1Loi du 15 mars 2004, interdisant le port ostensible de signes religieux dans les écoles publiques.

[2Allusion faite au Courrier, par rapport à son traitement du procès de Charlie Hebdo (sur les caricatures de Mahomet).

Posté le 13 novembre 2008 par Equipe de rédaction

Article paru dans Le Courrier (quotidien suisse indépendant), édition du 28 avril 2007.

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