Coup et crise

, par ALMEYRA Guillermo

Le capitalisme cherche à utiliser la crise actuelle pour se recomposer et s’étendre. Pour concentrer son capital, il détruit des milliers de millions de capitaux (dont la plupart fictifs) et des milliards des banques comme des entreprises. Et il jette au chômage des centaines de millions de travailleurs. Il profite de l’occasion pour leur imposer des baisses de salaire, la perte de leurs protections syndicales, la prolongation des heures de travail, l’annulation des lois sociales.
L’emploi est soumis à un danger perpétuel, et le travail lui-même s’effectue dans des conditions de plus en plus mauvaises. Le capitalisme accroît l’extraction de plus-value relative en augmentant la productivité (donc en abaissant la valeur des biens liés à la reproduction de la force de travail), tout en maintenant des salaires pratiquement gelés. A cela s’ajoute une plus-value absolue due à l’extension de la journée de travail, et au travail gratuit que la famille ouvrière et chacun de ses membres doivent accomplir pour réunir le nécessaire pour la reproduction de la force de travail.
Dans les pays industrialisés, une telle politique exige la complicité des directions syndicales bureaucratisées qui vendent les droits de leurs « affiliés » ainsi que des mesures répressives contre les tendances syndicalistes combatives dans le monde du travail et contre les immigré•e•s et sans-papiers qui forment une grande partie de la classe travailleuse, avec l’objectif de la diviser, de l’affaiblir et de la désorganiser.
Dans les pays moins industrialisés, par contre, le gros du capitalisme se fonde sur un amalgame entre l’oligarchie terrienne à « vision féodale » et les entreprises transnationales. Il s’appuie sur le racisme des classes aisées urbaines (blanches et métisses) contre les classes rurales et urbaines pauvres (indigènes ou noires pauvres). Et là, pour maintenir les marges bénéficiaires, le capital doit réduire la part des revenus qui revient aux travailleurs. Cette tâche ne peut être accomplie qu’en empêchant toute résistance au moyen d’un pouvoir dictatorial. Les tentatives de coup d’État (golpe) de la part de ceux qui contrôlent la Justice, le Congrès, les médias d’information et les forces armées sont donc à l’ordre du jour, et elles continueront à l’être.
En 2002, il y a eu la tentative de renverser le président Hugo Chavez par l’oligarchie vénézuélienne avec le soutien de G. W. Bush et du gouvernement espagnol ainsi que des classes moyennes aisées des villes. La mobilisation populaire a divisé politiquement et socialement les forces armées, et le coup a échoué.
L’année dernière, les grands producteurs de soya et les éleveurs de Santa Cruz, en Bolivie, ont tenté un coup contre Evo Morales, coup qui a échoué grâce à la mobilisation des paysans contre cette ville et la prompte réaction des gouvernements de l’Unasur (L’Union des nations sud-américaines créée en 2008).
Récemment, la brutale bourgeoisie guatémaltèque a crû opportun d’organiser un coup d’État contre le président timidement réformiste Alvaro Colom, qu’elle avait espionné et surveillé depuis le début. La mobilisation paysanne et indigène a créé une situation incertaine : un autre coup de griffe de gorille avec l’appui des classes moyennes qui craignent que l’ascension sociale des secteurs populaires ne leur fasse perdre leurs maigres privilèges, reste possible.
Et maintenant il y a ce coup contre le président Manuel Zelaya, qui a conduit le Honduras dans l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques (ALBA). C’est un coup des maîtres des médias d’information, des juges classistes et corrompus, des politiciens au service des grands propriétaires terriens, et le prétexte qu’ils donnent à leur intervention est ridicule.
En effet, personne n’est obligé de participer à une consultation qui n’est même pas contraignante. Et si à l’avenir on posait éventuellement aux électeurs la question de savoir s’ils souhaitent réformer la Constitution, il suffirait, alors, de répondre Non (et gagner la votation) pour maintenir la Carta Magna actuelle.
Mais l’armée hondurienne est intervenue à l’aube pour séquestrer et expulser du pays le président ainsi que plusieurs ministres et a frappé des ambassadeurs de pays de l’ALBA. Après coup, le Congrès a falsifié une lettre de démission de Zelaya et, sur cette base, 20 heures après l’avoir fait à coups de baïonnettes, ils l’ont destitué et nommé un usurpateur de la présidence en tant que président intérimaire.
L’OEA (Organisation des États Américains), l’ONU, les pays d’Amérique Centrale et même le président des États-Unis ont immédiatement déclaré qu’ils ne reconnaissaient que Zelaya.
Comme dans le cas de la Bolivie, les présidents du groupe ALBA, mais aussi beaucoup d’autres présidents plus modérés — Lula (Brésil), Tabaré Vazquez (Uruguay), Cristina Fernandez de Kirchner (Argentine), Michelle Bachelet (Chili), Oscar Arias (Costa Rica), craignent un retour des années 1970, avec des coups d’État et des dictatures, car dans tous ces pays la droite veut défendre ses énormes marges bénéficiaires menacées par la crise et par les revendications des travailleurs.
Même Obama ne peut plus faire ce que George W. Bush aurait fait (soutenir les gorilles) car il perdrait ainsi l’appui des Hispaniques (aux États-Unis) et d’une partie des travailleurs des États-Unis ; et celui des démocrates du monde entier, ainsi que les fruits récents de sa campagne personnelle d’ouverture à l’égard de l’Amérique latine.
On ne peut donc pas parler d’un nouveau coup « de l’ambassade gringa [états-unienne] », ni du « premier coup d’Obama », même si une bonne partie des transnationales états-uniennes et de leurs représentants à l’intérieur de l’establishment des États-Unis (Otto Reich, Negroponte et Cie) peuvent être derrière les putschistes.
Il est cependant évident qu’il ne suffit pas que les gouvernements les répudient pour les renverser. Il est nécessaire de les écraser de manière exemplaire avant que leur exemple ne devienne un précédent, vu que le capitalisme ne peut se relever en maintenant les marges de démocratie et les conquêtes sociales qui lui ont été arrachées par les travailleurs après la seconde Guerre mondiale.

Guillermo Almeyra enseigne à l’UNAM (Mexico City) et écrit régulièrement dans le quotidien La Jornada.