Cuba. D’espoirs en désillusions, la difficile survie

, par PIERRE Sylvain

En ces premiers jours de janvier 1999, Cuba fête le quarantième anniversaire du renversement de Batista. La Révolution cubaine paraît aujourd’hui au bord de l’épuisement, à l’image d’un peuple qui n’a pas ménagé efforts et sacrifices tout au long de ces quarante années.

Les dangers qui menacent la Révolution cubaine, loin de s’éloigner, s’aggravent. À l’extérieur avant tout, avec l’acharnement de l’impérialisme américain à abattre un régime qui le défie insolemment depuis quatre décennies, mais à l’intérieur aussi, avec le durcissement du régime, la bureaucratisation, la démoralisation et la corruption. Si Cuba résiste encore, c’est à la profondeur et à l’originalité de son expérience révolutionnaire qu’elle le doit.

1959

Premier janvier 1959. Batista s’enfuit. La dictature s’effondre. Santa Clara vient de tomber aux mains du Che et de sa colonne de guérilla. Fidel Castro a pris Santiago. Quelques jours plus tard, il entre dans la capitale.

En quelques mois, cette révolution atypique affirme résolument son cours anticapitaliste : expropriation des grandes entreprises et des gros propriétaires terriens, nationalisation de la banque, réforme agraire radicale, organisation du pouvoir populaire. Devant l’intransigeance des Etats-Unis et leur implication dans la tentative de renverser le pouvoir révolutionnaire lors du débarquement de la baie des Cochons, la rupture est consommée. En avril 1961, Fidel Castro proclame le « caractère socialiste » de la révolution. Kennedy décrète l’embargo.

Premières années d’enthousiasme révolutionnaire : campagne d’alphabétisation, réorganisation complète de l’économie et de la société appuyée sur de puissantes mobilisations populaires, engagements internationalistes aux côtés des mouvements de guérilla en Amérique latine et des mouvements de libération nationale dans le tiers monde. Premières difficultés aussi, qui culminent avec l’échec de la guérilla que dirige le Che en Bolivie et son assassinat par l’armée en 1967.

Mais l’année 1968 relance beaucoup d’espoirs, même si, à Cuba, Fidel Castro, qui ne ménage pourtant pas ses critiques au « socialisme réellement existant », approuve l’intervention des troupes du pacte de Varsovie pour écraser le « printemps de Prague » en Tchécoslovaquie.

1969

À la recherche d’un second souffle, Cuba se trouve engagée dans un nouveau défi volontariste : mobilisation générale pour les 10 millions de tonnes de sucre, la zafra exceptionnelle de 1970 qui doit témoigner des capacités de la révolution à dépasser son sous-développement économique. L’échec ­relatif mais hautement­ symbolique conduit à des révisions draconiennes. En Amérique latine, les dictatures militaires détruisent toute forme de résistance. L’éphémère expérience de l’Unité populaire au Chili est brutalement interrompue en septembre 1973 par le coup d’Etat de Pinochet. Cuba se trouve dans une situation de dépendance accrue vis-à-vis de l’URSS. En 1975, le 1er congrès du Parti communiste, créé 10 ans auparavant, institutionnalise une conception du pouvoir révolutionnaire où ne trouvent place ni le pluripartisme ni le droit de tendance.

1979

La victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua, à laquelle Cuba a contribué, soulève de nouveaux espoirs. C’est en quelque sorte une revanche posthume du Che. L’étau qui étrangle la révolution cubaine s’en trouve desserré, et les possibilités de victoire d’une révolution socialiste en Amérique latine réouvertes. Alors que la révolution des œillets au Portugal a mis fin en avril 1975 à la plus vieille dictature d’Europe, les mouvements de libération des anciennes colonies portugaises, Angola et Mozambique, se heurtent à l’armée sud-africaine du régime de l’Apartheid et à ses alliées. Cuba s’engage et envoie un contingent soutenir le MPLA en Angola. Sur le plan intérieur, cette troisième décennie de la révolution cubaine permet de mesurer l’ampleur des conquêtes sociales, en matière d’éducation et de santé en tout premier lieu, mais aussi les problèmes récurrents liés aux échecs économiques et aux phénomènes de bureaucratisation. Nouveau tournant après l’échec de l’expérience sandiniste, le retrait des troupes cubaines d’Angola, ­le procès Ochoa en est un tragique épilogue­, et la chute du mur de Berlin, prélude à la désintégration du « camp socialiste ».

1989

Les 10 années qui s’ouvrent voient les épreuves s’accumuler. Après l’effondrement du bloc soviétique, alors que les Etats-Unis renforcent encore leur embargo avec la loi Helms-Burton, l’économie cubaine plonge dans une très grave récession. La « période spéciale » qui s’ouvre alors tient de l’opération survie. Le niveau de vie de la grande majorité de la population subit une réduction très sensible. Seul un développement spectaculaire du tourisme permet de garder la tête hors de l’eau, mais à un coût social élevé. Économie dollarisée, développement du marché noir et de nouveaux mécanismes de corruption, accroissement des inégalités. Pourtant, au prix de mille difficultés, la résistance s’organise, témoin d’une adhésion encore massive dans la population cubaine à une politique qui refuse de se plier au libéralisme triomphant d’un monde unipolaire.

L’affaire Ochoa

Juillet 1989 : au terme d’un procès public, aussi spectaculaire qu’expéditif, le général Ochoa et trois officiers de haut rang, dont Antonio de la Guardia, sont condamnés à mort et fusillés [1]. De lourdes peines de prison frappent de nombreux militaires. Les têtes tombent au ministère de l’Intérieur, pratiquement démantelé. C’est une crise sans précédent qui frappe au coeur la direction castriste.

Tout a commencé avec l’accusation, portée par les Etats-Unis, de l’implication de hauts responsables cubains dans les réseaux de trafic de drogue transitant par le Panama. Très vite l’accusation paraît fondée et particulièrement grave pour Cuba. F. Castro décide d’en faire un procès public spectaculaire et de prendre des sanctions implacables, d’autant plus sévères qu’elles frappent certains de ses plus proches lieutenants.

Les principaux accusés reconnaissent avoir organisé ou autorisé la recherche de financements dans des trafics de devises, d’armes ou de drogue ­et la gravité pour Cuba des risques induits.

Mais rien dans le déroulement même du procès, dont les images transmises à l’époque par la télévision cubaine ont quelque chose de glaçant, avec un Ochoa incomparablement plus digne que ses accusateurs, tout à leur zèle et à leur médiocrité serviles, rien ne permet de croire qu’ils aient agi pour d’autres motifs que les « intérêts de la révolution », et la recherche de solutions aux problèmes inextricables posés par le financement du contingent cubain engagé en Angola ou le contournement du blocus économique imposé par les USA.

Finalement, le chef d’accusation le plus « grave » retenu contre eux ­et qu’ils reconnaissent, sans forcément convaincre­, est d’avoir agi de leur propre chef, à l’insu des instances supérieures du parti et de l’Etat, c’est-à-dire de Fidel Castro.

« El día que comenzó a morir el General Arnaldo Ochoa »
Por Ramón Fernández Larrea / © ADN Cuba.

« Des événements de l’été 1989, il nous est parvenu des images et des échos sinistres. Des cadres de l’appareil du parti parmi les plus anciens et les plus fidèles, les plus haut placés dans la confiance de Fidel Castro, se sont soudain trouvés accusés des pires crimes et exécutés. Qu’ils aient ou non commis ces crimes est une question. Qu’ils aient pu les commettre en dehors de tout contrôle, de tout aval, en est une autre. Dans tous les cas il y a dans l’appareil quelque chose de pourri. Ou bien le discours d’humanisme et d’intégrité qui fait le fond de l’idéologie castriste n’était qu’un paravent cynique ; ou bien il est complètement déconnecté de la réalité quotidienne de la pratique du pouvoir, de la réalité quotidienne de ses exécutants. Il ne s’agit donc pas d’une affaire sur laquelle on pourrait refermer une parenthèse comme si elle était close par la mise en scène d’un procès sommaire. Il s’agit d’un flash brutal qui éclaire soudain dans sa vérité le fonctionnement sordide déréglé d’un appareil d’Etat qui se referme de plus en plus sur ses secrets, sur ses luttes où, classiquement, bureaucratie devient synonyme de féodalité. »

Ce jugement de François Maspero [2], écrit quelques mois après les événements, dans sa préface au livre de notre camarade Janette Habel, Ruptures à Cuba, garde dix ans après toute sa pertinence.

Cuba et la IVe Internationale

La révolution cubaine occupe une place singulière dans l’histoire de la IVe Internationale [3]. Elle permet d’abord le regroupement de ses forces vives lors du congrès de réunification de 1963, après la scission intervenue en 1952-1953. La IVe Internationale ­et le SWP aux Etats-Unis­ se rassemble sur une analyse commune du processus de révolution permanente en oeuvre à Cuba, et une solidarité active avec cette révolution originale. En France, la JCR créée en 1965, se dit volontiers « trotsko-guévariste ».

Depuis, il n’est guère de congrès de la IVe Internationale où le débat sur la révolution cubaine n’ait rebondi. Appréciation de l’ampleur du processus de bureaucratisation et de ses conséquences politiques, caractérisation de la direction castriste, du Parti communiste cubain, ces questions sont posées dès la fin des années 1960.

Si tous s’accordent pour maintenir une solidarité inconditionnelle avec Cuba face à l’impérialisme, les positions sont très diverses quant à la caractérisation de la direction cubaine, de sa politique, l’appréciation des chances de survie de la révolution, les risques accrus de dégénérescence bureaucratique.

P.-S.

Rouge, 1999.

Les liens hypertextuels sont de la rédaction (LBn).

Notes

[1Une plainte vient d’être déposée en France contre Fidel Castro pour « crimes contre l’humanité » et « trafic de drogue », à l’initiative, notamment, de la fille de Antonio de la Guardia, qui vit aujourd’hui à Paris. À la demande légitime de révision d’un procès inacceptable, demande qui avait reçu à l’époque le soutien de personnes peu suspectes d’hostilité envers la révolution cubaine ­Gilles Perrault ou Daniel Bensaïd, entre autres­, fait suite aujourd’hui cette plainte d’une tout autre nature, qui se mêle aux appels d’un Alain Madelin ou d’un Vargas Llosa à traîner en justice « tous les dictateurs, Castro comme Pinochet ».

[2Janette Habel, Ruptures à Cuba, le castrisme en crise, éditions la Brèche (1992). Le chapitre VII, « Fusillés pour l’exemple », est entièrement consacré à l’analyse du procès Ochoa et de ses implications politiques.

[3Inprecor vient de publier un numéro spécial, consacré au 60e anniversaire de la IVe Internationale (n° 430/431, décembre 1998/janvier 1999, 60F) qui reproduit notamment la résolution adoptée sur Cuba lors du VIe Congrès, en janvier 1961. En vente à la Brèche (9, rue de Tunis, 75011 Paris) ou sur correspondance (chèque à l’ordre de PECI, adresser à : PECI, BP 85, 75522 Paris Cedex 11). E-mail : 100641.2324acompuserve.com