Retour sur février 1934

Le fascisme en embuscade

, par KRIVINE Jean-Michel

Les journées de février 1934 ont marqué l’histoire du mouvement ouvrier français en démontrant la pertinence de la construction d’un front unique ouvrier face au développement du fascisme qui, de tous temps, s’est nourri du terreau du chômage et de la misère...

L’année 1934 a laissé le souvenir de trois journées qui ont marqué l’époque et dont on parle encore 70 ans plus tard. La fameuse crise économique qui a frappé les Etats-Unis et nombre de pays capitalistes en 1929, n’a atteint la France qu’en 1931. Il s’agissait alors d’une crise sans précédent où se sont conjugués chômage, misère des travailleurs, faillites et chute des prix agricoles. La crise économique avait frappé l’Allemagne avant la France : poussé par la colère d’une petite bourgeoisie exaspérée par le chaos économique, Hitler était arrivé au pouvoir le plus légalement du monde en janvier 1933. L’Italie avait tracé la voie dès 1922 avec l’avènement de Mussolini.

Division du mouvement ouvrier

En 1933, une série de scandales financiers — dont l’affaire Stavisky a été le plus retentissant — ont éclaboussé le gouvernement français. Comme en Allemagne, les ligues factieuses se sont développées et ont tenté de dresser la masse des mécontents contre le régime parlementaire et les organisations ouvrières. La plus importante était celle des Croix-de-feu, dirigées par le colonel de la Rocque. Celles-ci présentaient toutes les caractéristiques d’un mouvement fasciste. Face à cette extrême droite musclée et agissante, le mouvement ouvrier est demeuré passif et divisé. D’un côté, le Parti socialiste et la CGT, de l’autre, le Parti communiste français et la CGTU — issue de la scission de la CGT en 1922. Le Parti socialiste tenait un discours certes plus à gauche que son actuel héritier mais, dans la pratique, partageait le pouvoir avec les radicaux ; et sa politique concrète consistait toujours à satisfaire les intérêts de la bourgeoisie. Lors du procès de Riom où il fut jugé en 1942 — en pleine Occupation — et dont le compte-rendu a été publié par le PS en 1945, Léon Blum affirmait : « J’étais au gouvernement comme représentant d’un parti qui, des années durant, pour des raisons d’ordre rituel, avait voté contre les crédits militaires, sauf cependant lorsque son vote était nécessaire pour les faire passer. » On ne saurait mieux dire ! Le discours « de gauche » du PS était nécessaire pour ménager sa base électorale mais ne présentait aucun programme d’action qui soit susceptible de mettre la théorie en pratique.
Le PCF, quant à lui, était encore dans ce qu’il appelait alors la « troisième période » révolutionnaire : il fallait mener la lutte « classe contre classe » et dénoncer la social-démocratie que l’on a par la suite accusée de frayer la voie au fascisme. Les socialistes deviendront alors des « sociaux-fascistes » : le front unique n’était possible qu’avec la base du PS, pas avec ses dirigeants, qu’il fallait dénoncer comme traîtres.
L’extrême gauche trotskyste ne représentait pratiquement rien — une centaine de militants (essentiellement « intellectuels ») — mais bénéficiait de la présence temporaire de Trotsky en France et de ses percutantes analyses.
C’est dans ce contexte que se sont déroulées les trois journées mémorables de février 1934. Le 6 février, les ligues fascistes et les organisations d’extrême droite attaquaient le Palais-Bourbon. Aux cris de « À bas les voleurs ! » et « Vive Chiappe ! » (le préfet de police qui venait d’être destitué), des milliers de Parisiens et d’anciens combattants (encadrés par l’Union nationale des combattants) donnaient l’assaut. Toute la soirée, les combats ont fait rage, place de la Concorde, entre les fascistes et la police et les gardes à cheval. Il y aura vingt morts et des centaines de blessés.
Le PCF, quant à lui, envoyait à la bagarre les membres de l’Association républicaine des anciens combattants (Arac), qu’il contrôlait (déjà !) : ils se sont battus contre les flics aux côtés des fascistes. Dans la foulée, il appelait à manifester le 9 février, place de la République, conviant les militants socialistes de base à s’y joindre, mais sans leurs « traîtres » de chefs. Ce jour-là, tout le quartier de la République était en état de siège : des barricades étaient érigées tandis que de violents combats se déroulaient entre les forces de l’ordre et les militants communistes. Il y aura six morts dans leurs rangs.
Dès le 7 février, pendant que le PCF affichait son sectarisme stalinien, la CGT appelait à une grève générale pour le lundi 12 février. Apprenant cette décision, le PS appelait à manifester le même jour. Quant au PCF et à la CGTU, c’est seulement la veille qu’ils ont appelé à s’y rendre.
Le succès de la grève dépassera toutes les prévisions. La CGT estimait à un million le nombre de travailleurs de la région parisienne qui avaient répondu à son appel. En province, le mouvement a eu une ampleur identique. À Paris, l’après-midi, les deux cortèges, socialiste et communiste, sont arrivés l’un en face de l’autre pour se fondre et avancer en rangs serrés sur toute la largeur du cours de Vincennes.

Cavaliers de la garde républicaine mobile contre émeutiers sur la place de la Concorde le 7 février.
Wikimedia Commons (domaine public).

Le tournant du Front populaire

C’est alors que le PCF effectuait un incroyable tournant. Ayant exclu le député-maire (et futur fasciste...) de Saint-Denis, Jacques Doriot, qui réclamait depuis des mois le front unique avec le PS, le PCF reprenait à son compte l’essentiel de ses positions. L’origine de ce tournant venait, bien entendu, de Moscou, via son envoyé spécial, Fried. Staline commençait à comprendre qu’Hitler était installé pour longtemps et pouvait devenir une menace pour l’URSS. Il était donc nécessaire de préparer une alliance avec les « démocraties » européennes. Maurice Thorez obéissait et, dès le 23 juin 1934, la conférence nationale du PCF donnait mandat au bureau politique pour proposer à la SFIO un « pacte d’unité d’action pour la lutte contre le fascisme et la guerre ». Le 9 octobre, au cours d’un meeting, Thorez lançait le premier appel pour la constitution d’un « front populaire du travail, de la liberté et de la paix ». Le 24 octobre, il allait jusqu’à proposer aux radicaux de le rejoindre.
Les élections de 1936 verront la victoire de la gauche et la formation d’un gouvernement socialiste dirigé par Léon Blum. Une semaine après, et de façon totalement imprévue, démarra le plus fantastique mouvement de grève que la France ait connu et qui permettra à la classe ouvrière d’obtenir en quelques jours davantage qu’en plusieurs décennies de luttes revendicatives traditionnelles.
Dès 1933, Trotsky avait très correctement commenté les événements en reprochant au PC français de commettre la même erreur que le PC allemand qui avait refusé le front unique avec le parti social-démocrate et ainsi permis à Hitler de triompher. Il insistait sur le fait qu’il fallait préparer minutieusement l’offensive ouvrière contre les groupes fascistes, mais également contre le pouvoir bourgeois qui les nourrissait : il fallait d’urgence organiser des milices ouvrières de protection, élaborer un programme de transition pour entamer la toute-puissance de la bourgeoisie et se battre pour qu’un gouvernement de coalition entre les socialistes et les communistes commence à le mettre en œuvre.
La même assemblée qui avait voté la loi sur les quarante heures ou les quinze jours de congés payés en 1936 devait introniser quelques années plus tard le maréchal Pétain. Comme quoi, Trotsky avait vu juste...

P.-S.

Rouge, n° 2050, 5 février 2004.