Contre l’Europe libérale

Les Etats-Unis socialistes d’Europe

, par AGUIRRE Léonce

Le mouvement ouvrier européen est confronté à un défi majeur : celui d’offrir une alternative anticapitaliste et émancipatrice à la construction de l’Europe libérale et à la politique néoconservatrice menée par l’Union européenne, qui vise à ratiboiser l’ensemble des acquis sociaux.

La construction de l’Europe libérale vient de faire un nouveau pas en avant avec l’élargissement de l’Union européenne (UE). Au mois de juin, les chefs d’Etat de l’UE adopteront ce qui est baptisé frauduleusement Constitution, alors qu’il s’agit en fait d’un supertraité interétatique qui synthétise et légitime l’ensemble des traités et des textes réglementaires adoptés ces dernières années dans le cadre de l’UE. Face à cette nouvelle offensive qui vise à bannir toute entrave à la concurrence dans le cadre « d’une économie sociale de marché hautement compétitive », il est essentiel que se fasse entendre dans ces élections une voix qui s’efforce de donner crédibilité à la perspective d’une Europe démocratique au service des travailleurs et des peuples.
Pendant des dizaines d’années, de la victoire de la contre-révolution stalinienne à la chute du mur de Berlin, l’internationalisme a été obscurci par la division du monde en deux camps :
— celui dit des démocraties occidentales, soutenu par la social-démocratie et les organisations syndicales qu’elle influençait et qui ont abandonné toute perspective de rupture avec le système capitaliste ;
— celui de l’URSS, des pays de l’Est, de la Chine, qualifié abusivement de socialiste ou de communiste, soutenu par les partis communistes et la partie du mouvement syndical contrôlée par ces derniers, et qui ne représentait en aucune manière une perspective émancipatrice.

Socialisme ou barbarie

Ce temps-là est révolu. Les bureaucraties des pays de l’Est ont été balayées et l’impérialisme a montré son incapacité à mettre en place un monde où régneraient la paix, la démocratie et la justice. Jamais les inégalités n’ont été aussi importantes entre pays du Nord et pays du Sud, mais aussi, au sein de chaque pays, entre exploités et exploiteurs. Jamais les droits démocratiques n’ont été aussi menacés et jamais les guerres n’ont été aussi nombreuses. L’alternative « socialisme ou barbarie » est plus que jamais d’une brûlante actualité.
Il n’y a rien à attendre du côté de la social-démocratie, qui a été un élément actif de la construction européenne libérale. Les gouvernements sociaux-démocrates, lorsqu’ils étaient pourtant ultramajoritaires dans les conférences intergouvernementales des chefs de l’Etat de l’UE, ont initié et mis en application des politiques contraires aux intérêts du plus grand nombre, que ce soit en privatisant les services publics ou en étant les partisans de l’indépendance de la Banque centrale européenne. Il en est de même pour l’élaboration de la nouvelle Constitution pour laquelle certains de ses membres ont joué un rôle de tout premier plan. Les députés européens du Parti socialiste français ont toujours voté sur les questions essentielles comme leurs « camarades » de la social-démocratie allemande de Schroeder, ou britannique de Blair, mais aussi comme leurs « adversaires » mais néanmoins « collègues » des partis de la droite libérale.

Il n’y a pas plus d’opposition conséquente de la part des partis verts et des partis communistes. Les premiers n’hésitent pas (le parti vert allemand de Cohn-Bendit et de Fischer étant à la pointe de cette orientation) à défendre la nouvelle Constitution sous prétexte qu’elle comporterait des éléments progressistes en permettant notamment de contester l’hégémonie politique, économique et militaire des Etats-Unis. Comme si l’Europe elle-même n’était pas impérialiste, ne participait pas au pillage économique des pays du Sud et n’était pas source de guerre de par le monde. Quant aux partis communistes et à leurs différents courants, si leur orientation est hétéroclite, allant de l’acceptation du cadre institutionnel de l’Europe tel qu’il existe aujourd’hui à des positions franchement nationalistes et réactionnaires, tous se retrouvent, dès qu’ils en ont la possibilité, pour conclure des accords de gouvernement avec la social-démocratie. Ce qui donne d’ailleurs peu de crédit à leurs critiques sur la construction d’une Europe libérale.
Du côté des grandes organisations syndicales, le constat est dramatique. La Confédération syndicale européenne (CES), qui regroupe les principales confédérations des pays membres de l’Union européenne, n’a impulsé, au-delà d’initiatives ponctuelles et sans lendemain, aucune mobilisation, aucune lutte conséquente à l’échelle de l’Europe, que ce soit sur la privatisation des services et des entreprises publiques, le démantèlement des retraites et de l’assurance maladie ou contre les licenciements. Ses dirigeants préfèrent collaborer quotidiennement avec la Commission de Bruxelles et avec les organisations patronales européennes, se contentant des prébendes que ces dernières leur accordent pour acheter leur inaction et leur acceptation de l’ordre établi.

Clarification indispensable

Cette campagne électorale doit être l’occasion d’opérer des clarifications politiques nécessaires pour donner tout son sens à l’aspiration largement partagée qu’une autre Europe est possible et à la perspective d’une Europe des travailleurs.
La première des clarifications est d’affirmer sans ambiguïté que toute avancée dans ce sens implique la remise en cause des traités de Maastricht, d’Amsterdam ou de Nice et le refus de la nouvelle Constitution, qui est totalement inamendable. En effet, elle systématise la politique libérale de remise en cause du droit du travail, du démantèlement des services publics, de leur ouverture à la concurrence et de leur privatisation déjà réalisée ou planifiée, des droits collectifs, à quoi il faut ajouter, complément indispensable, l’hypertrophie de l’appareil de répression légitimé au nom de la lutte contre le terrorisme. Enfin, elle inscrit la politique étrangère européenne on ne peut plus clairement dans le cadre de l’Alliance atlantique et dessine les contours d’une Europe puissance, basée sur le développement de ses capacités militaires. Et si l’on ajoute à cela que l’élaboration et la mise en place de ce traité constitutionnel se sont faits de manière totalement antidémocratique, sans possibilités de choix entre divers projets débattus publiquement et soumis au vote populaire dans chacun des pays de l’UE, tous les éléments sont réunis pour rejeter ce projet de Constitution qui allie libéralisme économique et militarisme impérialiste.
Mais un « non » de gauche ne saurait à lui seul donner consistance à une orientation conséquente face aux partisans du libéralisme. Il est tout autant nécessaire de définir un plan de revendications d’urgence à l’échelle de l’Europe qui permette la satisfaction des besoins et des aspirations de tous les exploités et de tous les opprimés et de déterminer « les moyens nécessaires à leur application effective, qu’il s’agisse du contrôle des moyens nécessaires à leur mise en oeuvre ou de la définition des leviers de pouvoir permettant leur réalisation » [1]. C’est une manière de redonner corps en quelque sorte à « un début de concrétisation dans les conditions politiques et économiques actuelles de la perspective des Etats-Unis socialistes d’Europe ».

La logique qui doit soutenir ce plan d’urgence (lire encadré ci-dessous) est celle « du primat du droit à l’existence sur le droit de propriété, du service public et de l’appropriation sociale sur l’intérêt égoïste et la propriété privée, de la solidarité sur la guerre de tous contre tous » [2]. Cela implique une (ré)appropriation non seulement des services publics qui doivent être étendus et organisés à l’échelle du continent mais aussi des grands groupes industriels et financiers, tout puissants dans des secteurs décisifs comme l’énergie, l’armement, la santé, les transports ou le crédit. Une telle appropriation, sans laquelle il est illusoire de croire qu’il serait possible de mettre fin à l’exploitation, à la concurrence des travailleurs entre eux-mêmes, aux désastres écologiques, aux guerres, implique l’expropriation sans indemnité des détenteurs de gros paquets d’action et des grandes fortunes familiales qui décident du sort des habitants de la planète. Ce qui ne serait que justice puisque, comme nous le chantons dans la rue, « tout ce qu’ils ont, ils l’ont volé ».

Rupture nécessaire

Une telle orientation de rupture avec le cadre des institutions et des traités européens et de remise en cause du droit sacré à la propriété privée ne pourra être mise en oeuvre que si les salariés prennent réellement leurs affaires en main, s’emparent des lieux de pouvoir et de décisions et mettent en place un gouvernement qui soit à leur service. Une telle perspective peut paraître illusoire ou hors de portée dans l’immédiat. Elle est pourtant la seule réaliste et la pire des illusions serait de laisser croire que la reconduction de gouvernements sociaux-démocrates, qu’ils soient ouverts ou non à d’autres composantes de la gauche, permettrait de donner un coup d’arrêt à la politique de régression sociale qui s’aggrave chaque jour un peu plus.
Depuis quelques années, des embryons d’alternatives émergent. Les Forums sociaux européens ont permis la constitution d’un cadre de débat, de confrontation mais aussi d’action à l’échelle de l’Europe. Des réseaux se sont mis en place comme les marches européennes, les « sans-voix » (sans-papiers, sans-logis, sans-emploi), la Marche mondiale des femmes, des coordinations d’organisations syndicales dans des secteurs comme les transports, l’énergie ou la santé souvent initiées par des syndicats comme SUD en France ou les Cobas en Italie. Les premières eurogrèves ont vu le jour. Sur le plan politique, les réunions de la gauche anticapitaliste, qui se tiennent régulièrement maintenant depuis trois ans, témoignent d’une compréhension commune de l’importance d’initier des mobilisations européennes mais aussi de construire à cette échelle cette nécessaire alternative anticapitaliste.

Un plan d’urgence

Une Europe des droits sociaux : convergence et unification par le haut des droits sociaux concernant les salaires, les conditions de travail, les retraites et la législation sociale, développement des services publics européens, mise en place d’un programme de grands travaux, garantie pour toutes et tous du droit à l’emploi, diminution du temps de travail, mise en place d’une fiscalité fortement redistributive.
Une Europe démocratique : citoyenneté fondée sur le seul critère de résidence (ce qui signifie notamment droit de vote et éligibilité de tous les résidents extracommunautaires, égalité des droits), libre circulation et libre installation pour tous les immigrés, respect du droit d’asile, égalité des droits entre les sexes (égalité professionnelle et salariale, service public de la petite enfance, droit à l’avortement, législation réprimant les violences faites aux femmes...), égalité entre homosexuels et hétérosexuels.
Une Europe écologiste : soutien à l’agriculture paysanne et biologique, moratoire sur les OGM, arrêt immédiat du nucléaire militaire et organisation de la sortie du nucléaire civil par une politique de diversification énergétique, refus d’un marché du droit à polluer, ratification des accords de Rio et de Kyoto et mise en place d’un plan européen de sauvegarde des grands équilibres écologiques, refus du brevetage du vivant.
Une Europe solidaire et pacifique : annulation de la dette des pays du Sud, arrêt des subventions aux exportations agricoles, accès des pays du Sud aux médicaments nécessaires pour lutter contre les épidémies, destruction unilatérale des armes de destruction massive et réduction drastique des budgets militaires.

L.A.

Notes

[1François Chesnais, article à paraître dans le prochain numéro (29) de la revue Carré rouge : http://www.carre-rouge.org

[2Introduction du numéro 9 de ContreTemps : « L’Autre Europe, pour une refondation sociale et démocratique ».