Lettre à Il Manifesto, en réponse à Bernard Cassen

, par CRINON Monique, DREANO Bernard, SAMARY Catherine

Paris, le 28/04/2005.
Redazione : Il Manifesto

Chers amis, chères amies et camarades,

Excusez nous d’écrire en français.

Dans votre édition du 12 avril 2005, l’interview faite par Anna Maria Merlo de Bernard Cassen soulève la « question » suivante : « pourquoi, au Forum social de Paris, il y a deux ans, la gauche a-t-elle ouvert la boîte de Pandore du relativisme culturel ? » Votre journaliste précise que « l’occasion » de reposer cette question « est donnée par l’interview donnée par Tariq Ramadan dans le Manifesto dans laquelle il parle de sa proposition d’un « moratoire » sur la lapidation » - c’est-à-dire la possibilité de se mettre autour d’une table pour discuter de l’opportunité ou non d’un crime contre l’humanité »

Nous qui sommes engagéEs dans des associations, fronts et dialogues avec Tariq Ramadan (TR) et d’autres partenaires musulmans, hommes et femmes souvent proches de ses idées, récusons la formulation même de la question de même que le « résumé » de la démarche de TR : il s’agit de déformations majeures des enjeux.

De quelle « tolérance » sommes nous coupables... ?

1°) Tendre vers l’universalisme à partir de plusieurs démarches.

« N’est-il point possible de stipuler des valeurs universelles dont le respect est non négociable (intégrité de la personne humaine, égalité de droit, refus des traitements dégradants, etc.), tout en reconnaissant la diversité et la spécificité des références (religieuses et culturelles) et les histoires qui peuvent mener à les exprimer et à les revendiquer ? » : telle est la question de base posée par Tariq Ramadan à propos de son Appel au Moratoire (Le Monde du 31 mars 2005).

C’est parce qu’avec lui nous répondons à cette question : « oui, c’est possible », que nous nous retrouvons au sein de mêmes fronts et forums... et sommes taxés de « relativistes culturels ». Nous partons de l’hypothèse que le monde que nous voulons construire ne réalisera un universalisme concret qu’en assurant la convergence d’une pluralité d’acteurs, de mouvements autonomes enracinés dans des combats spécifiques pour l’émancipation humaine ; en tirant le bilan de toutes les expériences, de leurs apports comme de leurs échecs nous voulons trouver les moyens de réduire les grands écarts entre valeurs proclamées et réalisées...

2°) Rejeter les approches binaires de l’Occident et de l’islam

Pas plus que nous n’acceptons les approches de l’Occident (ou de la République française) qui en gomment les conflits, l’histoire réelle et les contradictions, nous n’acceptons l’essentialisation de l’islam et du monde musulman ! Nous rejetons les diabolisations de l’islam. Mais nous ne sommes pas pour autant de ceux qui, par solidarité contre l’Occident impérial voudraient gommer la critique du monde musulman, ou qui, au nom de la lutte contre le racisme renonceraient à celle pour l’égalité des droits entre hommes et femmes. Et si telle était la démarche de nos partenaires musulmans dans les fronts ou nous sommes, nous ne les suivrions pas. Et aucun d’entre nous n’adhère à la vision des conflits mondiaux présentés comme « guerre de civilisations Occident contre Islam ».

On trouve notamment ce rejet des approches binaires dans l’Appel de Tariq Ramadan... « Le monde islamique traverse une crise très profonde dont les causes et les aspects sont multiples et parfois contradictoires. Les systèmes politiques du monde arabe sont le plus souvent verrouillés, la référence à l’islam est le plus fréquemment instrumentalisée et les opinions publiques sont soit muselées soit aveuglément passionnées (au point d’adhérer, voire même de revendiquer, l’application la plus répressive et la moins juste de la « sharî’a islamique » et des hudûd ». (cf. son Appel que l’on peut consulter intégralement sur son site ou Oumma.com).

3°) Nous acceptons que des combats politiques progressistes puissent être menés « en tant que » croyant, et au nom de l’islam...

Les théologiens de la libération en Amérique latine s’engagent politiquement parce que croyants et non pas en mettant leurs croyances en « veilleuse »... Est-ce que le « je » musulman de Tariq Ramadan « devance » le « je » politique ? C’est un « reproche » qui lui est fait. Est-ce que cette critique est pertinente ? La notion de « premier ou « second » est absurde, comme l’a souvent écrit TR : « Je n’ai eu de cesse de répéter que la question « Etes-vous d’abord français/suisse ou musulman ? » est une question très mal formulée. La seule réponse d’un individu normalement constitué devrait être d’affirmer : « Cela dépend du sujet dont vous parlez ! ». (Politis, mi-février 2005).

Il n’y a aucune raison de nier l’articulation de plusieurs « je » qui se combinent selon des géométries variables, dépendant de la question posée, de la lutte engagée... On ne perd pas une partie de son identité, de ses valeurs, en route... Au plan philosophique large, la foi est évidemment « structurante » dans la diversité des situations, surtout si, être fidèle aux valeurs de l’islam, c’est justement, comme le défend Tariq Ramadan, s’engager socialement et politiquement comme citoyen. Mais cela n’implique pas la confusion des angles d’approches ou la fusion des sphères : il y a place pour une approche citoyenne, une réflexion sur l’Etat de droit, la séparation de l’Etat et de la religion, etc... Rien n’empêche de moduler l’articulation des facettes individuelles articulées selon la nature de la question posée...

Dans son Appel au moratoire, TR mène évidemment un combat particulier « en tant que » musulman, parce qu’il estime que « la réflexion et l’évolution des mentalités ne sont possibles qu’à partir de dynamiques endogènes aux sociétés ».

Serait-il « relativiste » de vouloir peser sur les dynamiques d’une société donnée à partir de ses propres valeurs de références ?

Ou bien peut-être s’agirait-il d’accepter des crimes par « relativisme culturel » ? En l’occurrence, la démarche est inverse : l’Appel rejette ces violences comme contraires à l’essence de l’islam. De surcroît, contrairement à la présentation qui en est faite dans le chapeau de l’article, loin de préconiser simplement un débat « autour d’une table », ou seulement entre « savants », il en appelle à la conscience et à la mobilisation de tous les musulmans.

Alors, devrait-on rejeter T. Ramadan et ses amis parce qu’ils introduiraient frauduleusement un impensable islam à visage humain ?

Pour certains l’islam ne saurait en effet être porteur de courants progressistes, mais seulement, à la rigueur, de musulmans qui se fondent comme individus dans la République en adhérant aux discours dominants d’un universel « imposé »...

Discutons-en, à partir de débats réels. Et sans déformation des points de vue.

Tariq Ramadan préconise systématiquement, y compris dans cet Appel, les dialogues et écoutes des critiques « externes ». Pas n’importe quelle critique, certes. Mais nous qui nous sommes mobiliséEs contre les discours et pratiques « civilisatrices » et impériales du monde occidental, ne sommes nous pas en mesure « d’entendre » et de soutenir le rejet des comportements arrogants et l’exigence des démarches autonomes ? En tous les cas, ni dans les pratiques associatives, ni dans la démarche de cet Appel il ne s’agit de pousser les musulmans à un repli sur eux-mêmes ou de renoncer à des combats universels...

4°) Les « dérives relativistes » en France ?

Bernard Cassen ne prouve pas réellement le fondement de la question posée- la supposée acceptation du « relativisme culturel ». Il se contente d’affirmer, sans préciser quels ont été les enjeux et débats réels.

Sont de fait désignés, derrière de supposées dérives, ceux et celles, dont nous sommes, qui considèrent que les principes de la laïcité ne sont pas respectés quand les religions sont traitées de façon inégalitaires (la Loi de mars 2004 a bien été en pratique une loi contre le foulard islamique ; et il faut voir en Alsace Moselle « l’égalité de traitement » des religions !). Nous demandons l’abrogation de cette loi de 2004 au nom de l’esprit de la laïcité qu’elle trahit à nos yeux et parce qu’elle a libéré bien des pratiques discriminatoires. De même, sommes-nous opposéEs à l’exclusion des élèves voilées de l’école publique, non pas en renonçant au féminisme, mais en son nom : parce que l’éducation dans l’école publique et mixte est une condition d’émancipation ; parce que l’exclusion signifie le renvoi au foyer ou aux écoles confessionnelles ; et parce qu’enlever de force le voile n’a jamais été émancipateur... Nous sommes en même temps solidaires des femmes qui résistent au port d’un foulard imposé...

Nous soutenons également l’appel des « indigènes » contre le post-colonialisme par devoir de mémoire sur le passé et le présent post-colonial de la France et contre des discriminations spécifiques réelles envers les populations éternellement « issues de l’immigration » post-coloniale.

Autrement dit, alors que les divergences portent sur la non réalisation des principes et valeurs de la laïcité, de la démocratie, du féminisme et de l’universalisme, Bernard Cassen et cet interview décrètent qui a le droit de se revendiquer de ces valeurs - tous les autres étant des « relativistes culturels ».

Dans le « mouvement des mouvements », lieu de confluences de multiples autonomies, engager des combats en tant que communauté particulière (femmes, paysans, musulmans...) ne signifie pas nécessairement s’enfermer de façon « relativiste », mais peut signifier au contraire l’obligation pour tous les autres d’« entendre » ce qui a été étouffé, d’élargir les horizons de pensée des unEs et des autres... Ce sont là autant de préconditions à des convergences substantielles autour de valeurs devenant universelles.

Nous vous remercions de bien vouloir publier cette contribution comme droit de réponse et composante de débats nécessaires.

Avec nos salutations sincères et cordiales,