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Marc Bloch (1886-1944) : la quête des origines

jeudi 19 mars 2009, par CORCUFF Philippe

Billet écrit pour Charlie Hebdo et non publié dans Charlie Hebdo par un démissionnaire de Charlie Hebdo poussé vers la porte de sortie.

« Dans le vocabulaire courant, les origines sont un commencement qui explique. Pis encore : qui suffit à expliquer. »
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, 1940-43.

Marc Bloch (1886-1944) est le cofondateur, avec Lucien Febvre, de la grande école historique française dite des « Annales ». Résistant et juif, il fut fusillé le 16 juin 1944. Dans son dernier livre, il appelait à une auto-analyse critique des historiens, trop dominés selon lui par « la hantise des origines ». « L’explication du plus proche par le plus lointain a parfois dominé nos études jusqu’à l’hypnose », ajoutait-il. Or, ce point originel supposé tout expliquer lui apparaissait trop « fuyant ». Car pourquoi ne pas remonter toujours plus loin dans la vaine quête d’une explication qui se voudrait définitive et totale ? C’était pour lui une des formes que prenait « la superstition de la cause unique », cette prétention de tenir dans sa main ce qui clarifierait l’ensemble de nos obscurités. L’intervention d’une vérité divine exclusive dans le domaine plus partiel, pluraliste et provisoire de la raison humaine.

On trouve des mises en garde similaires en philosophie. Ainsi, quand Ludwig Wittgenstein (1889-1951) s’interrogeait sur l’explication des rêves fournie par Freud (1856-1939), il empruntait des chemins analogues. Le philosophe viennois reconnaissait certes que le théoricien de la psychanalyse pouvait éclairer de manière neuve certains aspects de la réalité. Mais c’était son ambition totalisatrice, autour de l’association rêves/sexualité, qui coinçait. « Il voulait trouver une explication unitaire qui montrerait ce que c’est que rêver. Il voulait trouver l’essence du rêve. Et il aurait écarté toute idée qui aurait tendu à suggérer qu’il pouvait avoir raison partiellement, sans avoir raison absolument », indiquait Wittgenstein (dans Conversations sur Freud, 1942-1946).

Dans la philosophie, dans les sciences ou dans la vie ordinaire, nous restons encore souvent fascinés par l’explication unique. Et cette explication unique renvoie fréquemment à la recherche de « l’origine ». Ce n’est pas étonnant, tant la culture contemporaine est nourrie d’usages approximatifs et sauvages de la démarche historique et du vocabulaire psychanalytique. Nous sommes donc invités à regarder sans arrêt dans le rétroviseur, pour tout comprendre (enfin !), au risque de ne plus voir la route qui s’ouvre devant nous. Nous avons la nostalgie de la simplicité : une fois la fameuse « origine » identifiée, tout se déroulerait de manière limpide. Les enfants nés sous x qui veulent absolument connaître leurs « parents biologiques » s’inscrivent dans ce fantasme de « l’origine ». Comme Catherine Allégret, qui croit avoir porté au jour « l’événement fondateur » qui rendrait tout transparent. Les angoisses, les doutes, les ambivalences, les hésitations, la pluralité des fils qui se nouent en nous comme la diversité des circonstances que nous traversons : tout cela serait aplani par le bulldozer de « l’origine ».

Cette attente d’un apaisement simplificateur fait fi des acquis des sciences sociales : les humains seraient, au contraire, des êtres pluriels constamment travaillés par l’histoire. Chaque humain se présenterait comme un processus continu. Ce serait une erreur, intellectuel et pratique, de se focaliser sur des points initiaux de nos parcours. Ce serait une impasse de vouloir nier les composantes d’incertitude et d’ambiguïté de nos itinéraires, et donc de refuser de vivre avec nos fragilités.