Paroles présidentielles

, par NEVEUX Olivier

À quoi tenait le malaise à l’issue de l’intervention d’Emmanuel Macron sur la culture, le 6 mai 2020 ? Au flou des engagements ? Aux innombrables laissés-pour-compte ? Ou à la vulgarité infantilisant de la mise en scène ? Il faut être honnête, toutefois, et prendre acte du symbole : il est peu probable que Bolsanaro, Trump ou, pour la France, Fillon voire Hollande (si l’on se souvient de son inexistant bilan culturel) aient, dans des circonstances similaires, pris le temps d’une telle parole.
L’été sera donc, sauf contrordre, apprenant et culturel... et il unit, pour cela, que les artistes, à l’image du Président, se retroussent les manches. Donnant-donnant, pas question de rester les bras ballants. Le travail d’écriture, d’élaboration, de composition, de répétition parce qu’il est invisible, n’est pas considéré. Pourtant, un théâtre sans spectacles n’est pas toujours un théâtre sans art. On aurait pu, à cette sinistre occasion, imaginer une autre vie pour les lieux, partagés, dégagés de l’urgence et de la centralité des représentations. C’est d’ailleurs probablement ce qui se produira ici ou là. Mais le Président ne l’a pas abordé. La culture pour y croire il doit la voir.
Et pour voir il avait vu : une illumination. De « nouveaux publics ! » s’exclama-t-il, en manager de la Start up nation. Comme si personne ne s’en était jusque-la soucié. Que cette mission requiert probablement d’autres formes, avec des moyens enfin conséquents n’enlève rien à ce fait : depuis des années des équipes de relations publiques, de professeurs, d’artistes s’y consacrent dans un pays où l’éducation nationale, les associations, l’animation, les compagnies subissent simultanément mépris, humiliations et quelques robustes attaques. Il est probable que lui et ses conseillers n’en savent rien. Ils sont ignorants de ce qui se passe. Ce n`est pas une question de personne. Ils ne savent pas parce que leur monde se fonde sur intelligence du « haut » qui douche la bêtise du « bas », sur la rigidité de tableaux excel, le management du vivant et le fanatisme dans l’infaillibilité de la concurrence et du marché. Ils n’ont pas idée de la façon dont partout les gens tiennent les murs, rusent, « inventent » pour faire exister leurs métiers contre cette destruction du sens des vies et des pratiques.

Macron ne sait pas mais, naturellement, il sait. C’est à cela qu’il reconnaît. II faut des artistes dans les colonies de vacances, dans les écoles. Si la proposition n’est pas neuve, elle n’est pas scandaleuse. Au contraire. Ce n’est évidemment pas déchoir que d’aller travailler auprès de la jeunesse, de créer avec et grâce à d’autres, en dehors des théâtres. À condition que la démarche soit volontaire, non le résultat d’un insidieux chantage ; qu’elle ne vienne pas se substituer aux manques criants de personnels, qu’il ne s’agisse pas de catéchisme civique mais d’art, aussi flous soient ses contours.
Alors on réécoute le Président énoncer fièrement sa nouvelle vieille idée. L’art et la culture n’y sont que bienveillance et résilience. La mise en contact des artistes avec la jeunesse ne soulève, à l’évidence, aucune crainte pour la construction du monde d’après. Pourquoi en aurait-il ? En quelques décennies, confier ses enfants à des artistes ne semble même plus trop effrayer les parents...
Et si, pourtant, telle jeune personne ne pouvait plus jamais, après avoir découvert quelques textes, écouter un discours présidentiel ou d’autorité sans rire ou maudire. Et si une autre en venait à déserter la vie qui lui est destinée pour jouer et continuer à improviser, écrire, construire, éclairer après avoir fait l’expérience, bouleversante et parfois cruelle, de ce que créer implique ? S’organiser, comploter, prendre le risque d’être précaire plutôt que de sacrifier quoi que ce soit au désir nul d’être millionnaire.
Le Président s’enthousiasme. Plus il parle, plus l’art semble inoffensif. Cette tolérance démocratique est en partie un soulagement : on ne se risquera pas à souhaiter le retour des clichés romantiques sur l’artiste rebelle, à imaginer immanquablement subversif ni à trop parier sur la fréquence des vies que l’art bouleverse. Elle est « en même temps » une incitation à interroger ce qu’est devenu l’art dans l’imaginaire des dominants et les possibilités de venir « chamailler » un peu, concrètement, cette salissante quiétude.