Perturber « l’ordre du jour de Bush »

, par Against the Current

Nous reproduisons ici l’éditorial de la revue Against the Current n° 106 de septembre-octobre 2003, publiée par l’organisation socialiste états-unienne Solidarity (qui regroupe, entre autres, des militants de la IVe Internationale). Il reflète le point de vue collectif de la rédaction.

Le programme de l’administration Bush donne des signes de fragilité tant sur les fronts interne qu’externe. La question posée aujourd’hui est de savoir quel programme alternatif va être disponible [...]. Il est difficile d’être complètement affirmatif, mais, de plus en plus, le comportement de cette administration très droitière ressemble à une lente dégringolade, depuis les plans majestueux de domination mondiale jusqu’à la simple sauvegarde des apparences en prévision des élections de 2004.

Une apparence de reprise économique : le gouvernement espère maintenir la Bourse à flots avec des taux d’intérêt au plus bas, un dollar faible et des réductions d’impôts. Essayer de masquer la hausse du chômage derrière de stupides phrases creuses sur le « plan du président pour la croissance et l’emploi ». S’il le faut, laisser la mini-bulle financière éclater après novembre 2004.

Une apparence de sécurité : l’astuce consiste à utiliser les images du 11 septembre d’une manière ambivalente, à la fois pour jouer sur les peurs profondes des gens et pour les amener à penser que la politique de George W. Bush amène plus de sécurité. Il faut admettre que cette manipulation de l’image est ce que ce gouvernement de droite, avec la complicité des grands médias, sait faire de mieux.

Pourtant, l’administration Bush, à l’intérieur comme à l’extérieur, doit faire face à des réalités douloureuses. Voilà pour la bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, c’est la souffrance terrible qui frappe les gens ordinaires, du Moyen-Orient jusqu’au cœur des États-Unis.

Une occupation en crise

Même avant l’horrible attentat à la bombe sur le quartier général des Nations Unies à Bagdad, attentat qui inaugurait une nouvelle étape de la plongée dans le chaos de l’Irak sous occupation américaine et britannique, l’été n’a pas été de tout repos pour le gang de Bush, après une guerre triomphale au printemps. La publication des photos sanglantes des cadavres des fils de Saddam Hussein n’a pas semblé mettre fin aux attaques quotidiennes [1], que le nouveau chef de l’armée, le général Abizaid, décrivait comme « une guerre de guérilla classique ». Que la capture ou l’exécution potentielles de Saddam lui-même y parvienne ou pas restait une question ouverte.

L’évolution la plus importante a été l’émergence d’une dissidence affichée au sein des troupes US, qui ont appris, dans la douleur, ce que signifie sur le terrain maintenir l’ordre au sein de l’empire. Porter une armure par une température de 50 degrés, pour se protéger d’attaques qui peuvent venir de partout autour de vous, alors que vous abattez des journalistes et des civils irakiens (pour la libération desquels vous étiez censés vous battre) est une expérience différente de celle des stratèges civils qui, dans un bureau à air conditionné du Pentagone, planifient « la réorganisation du Moyen-Orient »

En termes militaires, à l’évidence, les pertes infligées aux troupes d’occupation états-uniennes sont insignifiantes. Tous les objectifs strictement militaires — y compris les arrestations massives de personne suspectes d’être restées fidèles au Parti Baas ou la prise de leurs stocks d’armes — sont atteignables. Mais le fait que des soldats meurent, ou la découverte que leur retour au pays sera différé, provoque des dégâts politiques croissants au fur et à mesure que les mois passent depuis que Georges W. Bush a proclamé « la fin des affrontements principaux ». La majorité chi’ite irakienne, qui ne s’est pas engagée dans la résistance armée, est de plus en plus rétive à l’occupation — et va se sentir encore plus à même de se faire entendre si elle est convaincue que Saddam et les baassistes détestés s’en sont réellement allés.

Un autre rôle assigné aux troupes US, hormis maintenir l’ordre dans un pays ingouvernable, est de servir d’étalage à l’exhibition du triomphe de Bush. Ils sont libres d’applaudir lorsque l’appareil du Président atterrit sur un porte-avions lors d’un coup de pub superflu, mais pas de critiquer les fausses promesses que Bush et Rumsfeld leur ont faites. Ceux qui s’expriment voient leur carrière ruinée. Qu’en est-il des droits démocratiques élémentaires des soldats, et de leurs familles, à qui ils ont dit qu’ils combattaient pour la démocratie ?

Un reportage stupéfiant paru dans le journal britannique l’Observer daté du dimanche 10 août rapporte la montée de la colère au sein des troupes et l’émergence de Military Families Speak Out et Veterans for Common Sense [2] parmi d’autres initiatives. Ces troupes, comme d’autres qui ont combattu lors d’aventures impérialistes précédentes, ont appris des choses sur l’empire, qui commencent doucement mais sûrement à se propager au sein d’un large public américain. Le désordre dans l’Irak « d’après-guerre » est assez proche de ce que les observateurs informés attendaient — mais très différent de ce que Bush et Cie promettaient.

Mensonge sur mensonge

Premièrement, les prétextes commodes pour déclencher cette guerre — la possession par le régime irakien d’armes de destruction massive, et son lien avec le réseau terroriste Al Qaida — étaient des inventions. Il est maintenant clair que la menace d’Al Quaida à l’échelle internationale est plus grande aujourd’hui qu’elle ne l’était avant la conquête de l’Irak. Bush et Blair ont directement menti à leur population — et la sonnette d’alarme a été tirée par les professionnels du renseignement, qui pensent que leur travail a été travesti par la propagande et la politique menées.

Deuxièmement, il y a des mensonges sur la facture. Si le gouvernement de Lyndon Johnson (1963–1968) a menti durant son intensification de la guerre du Vietnam, il n’a pour autant jamais prétendu qu’il n’y aurait pas besoin de payer pour la guerre. Le gouvernement actuel, qui allège considérablement les impôts des riches tout en déversant l’argent dans la machine de mort, a porté la déception des masses à un autre niveau. À l’échelle fédérale, étatique ou locale, les budgets souffrent de déficits qui menacent d’avaler la faible reprise économique. Dans l’état actuel des choses, la croissance économique est trop faible pour empêcher le développement du chômage – et les chiffres du chômage des Afro-américains, après s’être beaucoup améliorés dans les années 1990, retrouvent leur tendance historique consistant à être deux fois supérieurs à la moyenne nationale.

Troisièmement, les coûts de la reconstruction interne de l’Irak apparaissent. Ils excèdent largement les capacités de financement de ce pays exportateur de pétrole, même en cas de pic de production — soit bien au-delà de ce que cette industrie peut produire dans sa situation de démembrement actuelle. Alors que les entreprises comme Halliburton ou Bechtel, qui ont gagné des contrats lors de la guerre, vont engranger de gros bénéfices, les autres vont être payées dans un avenir prévisible par le budget des États-Unis (c’est-à-dire par nous).

Le quatrième mensonge a été fabriqué devant nos yeux : la guerre en Irak, nous ont expliqué Wolfowitz et Cheney, est « au cœur de la Guerre contre le Terrorisme ». Au moment où la première cible de cette guerre, l’Afghanistan, se meurt dans l’indifférence et doit faire face à un retour en force des Talibans, cette invention spectaculaire ressemble plus à de l’improvisation qu’à une réelle politique.

Il faut trouver quelque chose pour justifier une occupation dont les coûts, financiers et humains, s’allongent au-delà de l’horizon. Les souvenirs traumatisants qui résonnent encore depuis le massacre du 11 septembre 2001 peuvent être invoqués encore une fois, alors que les autres prétextes s’évanouissent.

Le bout de la feuille de route

À toutes les apparences ci-dessus, il faut rajouter les apparences de paix au Moyen-Orient : la « feuille de route pour le processus de paix israélo-palestinien », mise en avant pour affermir le soutien britannique à la guerre de Bush en Irak, pourrait aussi avoir été conçue comme l’étape suivante d’un plan plus large pour isoler la Syrie et tempérer l’hostilité arabe à la prochaine tentative états-unienne de « changement de régime ». Au point où nous en sommes, cela semble bien insuffisant. En absence de pression états-unienne sur l’État d’Israël pour mettre fin aux assassinats, à la colonisation et aux annexions de terres — les conditions minimum nécessaires pour simplement envisager un état palestinien viable —, Bush a simplement adopté l’objectif d’Ariel Sharon d’imposer une défaite totale à l’Autorité Palestinienne, et de provoquer une guerre civile du côté palestinien.

Si une quelconque petite chance a jamais existé de créer une solution viable autour de deux États par le biais de la feuille de route, elle sombre chaque jour, alors que le gouvernement israélien érige le « mur de la Apartheid » à travers la Cisjordanie. Cette barrière s’élève avec la plus grande brutalité possible, séparant les villages palestiniens de leurs terres, détruisant l’agriculture et le commerce, prenant au piège 200 000 Palestiniens « du mauvais côté », lorsqu’elle coupe carrément plus de 50 villages.

Tout le monde au Moyen-Orient sait que l’acceptation passive par l’administration Bush d’un nouveau crime contre l’humanité fait de tous ses discours de « paix » une rhétorique inutile. La question est de savoir combien de temps cette comédie pourra se prolonger pour des raisons de politique intérieure.

Un débat nécessaire

Comment alors stopper cette dynamique droitière de la politique américaine — cette combinaison écoeurante d’aventurisme militaire unilatéral, de destruction des droits civiques, de mesures anti-écologiques, de bradage de cadeaux fiscaux à l’Amérique opulente et capitaliste, que l’on appelle l’« ordre du jour de Bush » ?

Une approche qui se développe dans le mouvement pour la paix et la justice consiste à affirmer que « l’ordre du jour de Bush » représente une telle menace pour le monde que toutes les énergies progressistes doivent être consacrées à en finir avec ce gouvernement. Mais si ce que nous avons avancé ici est à peu près exact, alors le programme droitier qui se déchaîne sera mis en échec — et, en effet, il commence à l’être — non par les démocrates, et certainement pas par des militants du mouvement social qui rouleraient pour les démocrates, mais bien par ses propres fiascos.

Dans ce cas, les questions essentielles pour le mouvement social et pour le mouvement anti-guerre deviennent : alors que la faillite de la droite commence à faire monter la colère, de quelles options disposons-nous ? Y aura-t-il uniquement l’alternative capitaliste, représentée par les démocrates — ou bien y aura-t-il également une expression politique indépendante, un programme qui affronte le pouvoir des capitalistes ?

Cette série de questions devrait être le cadre d’un débat absolument nécessaire à propos de la manière dont les militants de gauche se positionnent et s’organisent en vue des élections de 2004.

Nous avons déjà expliqué que dans le cadre de relations « normales » entre les événements politiques et les problèmes économiques, ce gouvernement serait déjà en crise. Les réalités de la situation économique et de l’impossibilité de diriger le monde par la puissance militaire états-unienne devraient toutes deux être de plus en plus évidentes pour les gens ordinaires. Sur la base d’expériences passées consistantes, on peut également s’attendre à ce que le Parti Démocrate mène la campagne la plus inefficace, la plus lâche et la plus creuse qui puisse être. Quel que soit le candidat Démocrate qui émergera de la ruée actuelle pour le financement de la campagne, il soutiendra certainement l’occupation de l’Irak (sous la bannière de l’ONU, selon son argumentation probable), le pouvoir des multinationales, sous couvert de « libre-échange » (enrobé sans aucun doute d’un : « asseyez-vous à la table ! » à destination des syndicats et des ONG), et la « guerre contre le terrorisme », incluant le camp de détention illimitée de Guantanamo, l’intervention en Colombie et aux Philippines, ainsi que (avec peut-être un ravalement de façade cosmétique) l’US Patriot Act [3].

La question centrale pour le mouvement social et anti-guerre ne devrait pas être de savoir si ce bazar est « mieux que Bush ». Et alors, si c’était le cas ?

La vraie question est de savoir s’il est possible de proposer un choix qui rompe avec le cycle de l’alternance au pouvoir entre d’une part le centre-droit, qui contrôle dans les faits le Parti Démocrate à travers le Democratic Leadership Council, et d’autre part les factions de la droite dure qui contrôlent le Parti Républicain.

Les différences entre ces deux centres de pouvoir sont significatives. Il est compréhensible que ceux qui sont attaqués par la droite, les Afro-américains et le mouvement ouvrier en particulier, votent à une très large majorité Démocrates — aussi longtemps que ceux-ci sont le seul choix. Mais le mouvement social, selon nous, devrait offrir l’espoir d’une guérison plutôt que de soins palliatifs.

Nous ne connaissons pas encore la forme que pourrait prendre une campagne des Verts ou une autre campagne anti-guerre /mouvement social — par exemple, si Nader va se présenter encore une fois aux présidentielles, ou si d’autres options existent. Mais souvenez-vous de ceci : si ceux qui étaient d’accord avec le message de Nader en 2000 avaient voté pour lui, le Parti Vert aurait été bien au-dessus du seuil des 5 % nécessaires pour obtenir le statut de parti à l’échelle du pays [4]. Ce sont ces gens — les millions qui n’ont pas osé voter pour leurs convictions, qui auraient dû voter pour Nader mais qui ont plutôt voté « contre Bush » — qui ont véritablement gaspillé leurs voix. Nous vivons aujourd’hui le résultat de cette tragédie politique, avec des démocrates qui ne sont soumis à aucune pression « de la gauche », et des Verts sous pression intense, de la part de progressistes même, qui devraient pourtant comprendre que s’il saute l’étape de 2004, le Parti Vert disparaîtra de la scène nationale.

C’est aujourd’hui qu’il faut argumenter contre la répétition de la tragédie de 2000.

Notes

[1Ce texte a été rédigé avant la vague d’attentats contre les troupes américaines en Irak, au cours des mois d’octobre et novembre.

[2Organisations pacifistes d’anciens combattants ou de familles de soldats. Cf. le site : www.bringthemhomenow.org

[3Cette loi sécuritaire, adoptée après les attentats du 11 septembre, restreint considérablement les libertés civiles.

[4Ce statut offre la possibilité d’un financement public à l’échelle fédérale. Toutefois, les partis Démocrate et Républicain n’utilisent pas cette possibilité, afin de pouvoir continuer à bénéficier à plein de leurs financements privés...