Un débat au sein de la LCR

Réponse à l’appel post-colonialisme

, par Majorité de la Direction Nationale

Depuis quelques semaines circule un appel pour des « assises de l’anticolonialisme post-colonial » et une « marche des indigènes de la République » le 8 mai prochain. Cet appel a reçu plusieurs centaines de signatures, dont celles de membres de la LCR. Avec nombre de signataires, nous partageons des combats communs. Le débat en est d’autant plus nécessaire. Nous publions cette semaine une explication de la position majoritaire au sein de la direction nationale. La position minoritaire s’exprimera dans notre prochain numéro.

D’emblée, disons clairement que nous ne saurions partager la problématique dont est porteur l’« Appel pour les assises de l’anticolonialisme post-colonial », et que nous choquent certaines de ses formulations : « Frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de la citoyenneté et du féminisme, cette offensive réactionnaire s’empare des cerveaux et reconfigure la scène politique. Elle produit des ravages dans la société française. Déjà, elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein même des forces progressistes, comme une gangrène. Attribuer le monopole de l’imaginaire colonial et raciste à la seule extrême droite est une imposture politique et historique. L’idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique français. » « Frauduleusement », « imposture », « gangrène »... Autant de termes qui conduisent à considérer que l’ennemi principal est à débusquer au plus proche. On ne peut pourtant faire table rase de l’histoire du mouvement ouvrier et démocratique, des dramatiques divisions qui l’ont traversé, opposant aux compromissions et trahisons des uns les résistances et combats héroïques des autres... Le souci d’éclairer le présent par les leçons du passé ne saurait s’appuyer sur une lecture unilatérale de cette histoire.

Où sont les divergences ?

Nous ne devons pas oublier le passé colonialiste, pas oublier les massacres de Sétif et Guelma, ni ceux du Cameroun, ni ceux (deux ans plus tard) de Madagascar. Comme le dit l’appel, dans un pays comme la France, l’héritage du colonialisme pèse dans la perception et l’attitude par rapport aux populations venues de pays précédemment colonisés et présentes sur son sol. On le voit encore avec la scandaleuse décision du gouvernement d’imposer une « histoire officielle » vantant les « vertus civilisatrices » de la colonisation.

Nous sommes également d’accord avec l’idée qu’il est indispensable et légitime que des fractions de la population spécifiquement discriminées se mobilisent et s’organisent de manière autonome pour défendre leurs intérêts et leurs droits.

Mais prétendre ramener toute la réalité à cette seule dimension « post-coloniale » est restrictif, et par là même erroné. C’est théoriser à partir du référent unique que serait « une France et une République post-colonialistes », sans prendre en compte des régimes passés et présents qui ont commis des crimes racistes, ni au nom de la République, ni du colonialisme. La réalité du monde actuel, plus encore que par le passé, est à comprendre à partir des notions de capitalisme et d’impérialisme. Au-delà des divers régimes politiques, des passés différents, le capitalisme mondialisé ne se réduit pas à une opposition entre des colonisés et des colonisateurs, il provoque des flux de populations (les immigrés sans papiers en Europe sont africains et maghrébins, mais aussi roms, turcs, kurdes, albanais et asiatiques..., comme ils ont été hier italiens, espagnols, portugais, polonais, issus de pays eux-mêmes colonisateurs, et tout autant victimes du racisme et des discriminations), il produit massivement des surexploités, des pauvres, des exclus, génère sans fin des inégalités, des injustices et des scandales.

Ce système, on ne le combattra pas en pariant sur la division. Division irréductible entre, d’une part, des « colonisés » livrés à l’infériorisation et à l’enfermement dans le ressentiment, et, d’autre part, des « colonisateurs » qui n’auraient d’autre choix pour échapper à la complicité que de tomber dans la culpabilité et l’expiation. Si l’on suit l’appel, il y aurait une sorte d’héritage héréditaire de l’oppression subie (et par contrecoup de la culpabilité des oppresseurs). Cette invocation du « nom du père » introduit une sorte de droit du sang dans le combat contre les discriminations, elle rejoint une quête des origines qui, pour être à la mode, n’en tend pas moins à ethniciser ou confessionnaliser les conflits politiques et à flatter le communautarisme.

Construire de l’unité

L’impératif politique est de partir des convergences politiques sur lesquelles peuvent se retrouver les résistances à diverses oppressions sociales, nationales ou ethniques. Car ce système, on le combat en construisant de l’unité : l’unité du combat commun contre le racisme, l’exploitation et l’oppression, pour la solidarité et l’égalité des droits. Un combat contre le racisme qui a son histoire et sa dignité, qui proclame : « Travailleurs français, immigrés, mêmes patrons, même combat ! »

L’appel risque de rétablir la « contradiction principale » que l’on reproche parfois aux marxistes à propos de la lutte des classes : le clivage « victime discriminée du passé colonial/agent inconscient de la représentation coloniale » prenant le pas sur toutes les divisions politiques et de classe. Par un jeu de miroir, on en viendrait ainsi à une position symétrique de celle de la droite, qui cherche à occulter la place de l’exploitation et de la justice sociale au profit d’une opposition national/étranger, et à jouer des divisions communautaires et religieuses. La dérive est aujourd’hui d’autant plus menaçante que la lutte des classes pèse trop peu.

Une chose est d’être en désaccord et de s’affronter sur telle ou telle décision, en particulier la loi sur l’interdiction à l’école des signes religieux ostensibles. C’est inévitable et légitime. Autre chose est de la stigmatiser comme « discriminatoire, sexiste, raciste ; [...] loi d’exception aux relents coloniaux », alors même qu’on connaît le clivage qui partage les antiracistes quant à l’appréciation du port du voile.

Pour notre part, nous avons condamné la loi Chirac sur « les signes ostensibles » comme discriminatoire. Nous n’avons pas pour autant renoncé à combattre le port du voile comme signe et instrument d’oppression des femmes, ni à la nécessaire solidarité avec les femmes qui le combattent. Il y a à gauche un débat à propos de questions de la laïcité, et sur la signification que prend le port du voile présenté comme traduction indiscutable d’une injonction religieuse. Comment admettre cependant le retour de ces pratiques si détestables qui assimilent à l’ennemi (ici au racisme colonial) ceux et celles qui s’opposent sur cette question à l’analyse de l’appel ?

Il est également problématique d’insinuer, comme le fait l’appel, que toute critique de l’intégrisme et du fondamentalisme religieux obéit nécessairement à une logique de « guerre des civilisations », se met au service du néoconservatisme américain et se fait l’agent de Bush. Ces ambiguïtés sont regrettables et dangereuses, et elles n’aident pas au combat commun. À l’heure où les plus grands dangers menacent le monde, la tâche de l’heure n’est certainement pas d’aviver les divisions au sein des forces progressistes et démocratiques, de porter la démoralisation et la confusion dans leurs rangs. Mais, bien au contraire, d’unir, renforcer, mobiliser celles-ci autour de valeurs partagées, afin de porter une volonté commune d’émancipation.

La majorité de la direction nationale