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Saltimbanques, intermittent(e)s, une lutte qui vient de loin

samedi 16 avril 2005, par ANNEN Paule

En 1957, la société reconnaît aux saltimbanques le droit de vieillir. Elle leur ouvre le droit à la retraite et le droit d’être chômeur en pointant lorsqu’ils sont en fin de contrat. Pour la première fois les saltimbanques ont un statut social. Ils ont même le droit d’être malades et de se faire soigner. Ils sont considérés comme des travailleurs au même titre que les autres.

Dans les années cinquante, en ce qui concerne le spectacle vivant, tant au théâtre qu’à la télévision, les acteurs servent des auteurs, ils en découvrent. En province, les Maisons de la Culture instaurées par Malraux permettent de développer des troupes permanentes, la musique et l’enseignement dans les conservatoires. Le public reconnaît « ses » artistes, la critique s’empresse. La situation politique en France les sollicite : d’un côté le boom économique, de l’autre, la guerre d’Algérie. Ils revendiquent. Ils sont dans la rue. Mais leur situation reste précaire.
En 1964, les travailleurs de l’audiovisuel et du cinéma obtiennent une dérogation au régime général, c’est l’annexe 8. Les artistes du spectacle, les techniciens et les musiciens obtiendront une même dérogation en 1969, c’est l’annexe 10. Ils ont droit à une indemnisation des Assedic pendant un an, reconductible quand ils peuvent justifier de 507h salariées. Ils envoient chaque mois un récapitulatif de leurs heures travaillées à l’ANPE, ce qui leur permet de rester affiliés au régime de la sécurité sociale, même s’ils ne bénéficient plus d’indemnités journalières.

Le souffle de 68

Cette période, jusqu’à la fin des années 70 est féconde en Art et en Politique. D’autres formes vont jaillir à côté de formes plus académiques. La guerre du Vietnam, la fin du franquisme, 68, la lutte pour l’avortement mobilisent en particulier comédiens, comédiennes et techniciens de l’audiovisuel. Ils sont dans la rue. Les femmes vont s’investir dans les groupes et les commissions femmes. Elles demandent surtout un volume d’emploi plus important et une place équivalente à celle des hommes. Dans l’audiovisuel, elles sortent de l’ombre des salles de montage et des coulisses de la création. Elles vont s’emparer de la plume, de la caméra, de la scène en tant que réalisatrices.
En 1982-83, les annexes 8 et 10 sont remises en question. Elles sont reconduites de trois ans en trois ans. Puis, est instaurée la règle de la « date anniversaire ». Le droit aux Assedic est limité à un an à partir de la date d’inscription. A cette même date échue, il faut avoir atteint le taux horaire sans quoi on est radié. Ceux qui sont en deçà des 507 h ne bénéficient plus d’aucune protection sociale. Les syndicats se mobilisent pour le maintien de nos droits déjà écornés.
Les troupes permanentes disparaissent. L’ORTF éclate en plusieurs sociétés en 1974 (privatisation de TF1 en 1986...) sans aucune ambition artistique, les théâtres sont détruits au profit de fast-foods et de parkings, la radio exemptée de comédiens ; les commentateurs font tout aussi bien l’affaire et les artistes n’apparaissent plus que lors d’interviews promotionnelles à la faveur de tel film, plus rarement d’une pièce ou d’une manifestation musicale. Il reste pour les interprètes le marché abondant de la publicité, c’est à dire la culture dévoyée au profit du commerce. On parle de moins en moins de contrat, on cachetonne : une pub par-ci, un jour de tournage par-là Jouer un texte, avoir un rôle est un mirage. Compte tenu du développement technologique, se recycler est une nécessité. Les stages se multiplient dénués de sens et sans avenir. Paris-Banlieue concentre les outils de la production et arrime tant d’acteurs à ses bords : danseurs, chanteurs, comédiens, techniciens. Et les jours d’espoir éclairés d’un faible sourire sont ceux qui chantent la triste antienne : j’ai un rendez-vous, j’ai un casting, j’ai une audition.
Il y a eu, certes, les nombreuses initiatives mises en place pendant les années Lang en collaboration avec les communes et l’enseignement public. Elles ont favorisé l’éclosion de structures de création, animées par de petites compagnies faiblement subventionnées ; elles ont permis le développement de l’art et de la culture, tant auprès des scolaires, dans les sections A3, dans les lycées techniques et pour les plus petits dans les ateliers de création, qu’auprès des publics de quartier dans les villes et les banlieues. Mais de cela, on ne parle pas ou si peu.
Les années 1990, qui voient éclore une précarité grandissante dans tous les secteurs, laminent le secteur culturel. Beaucoup d’intermittents n’arrivent plus à obtenir le nombre d’heures exigées. Arrivés en fin de droit, ils n’ont plus que l’allocation spécifique de solidarité. Les plus jeunes sont le plus souvent Rmistes ; beaucoup sont déjà dans la charrette des exclus. Les professionnels, toutes catégories confondues, syndiqués, non-syndiqués se mettront à bagarrer ferme pour le maintien des annexes 8 et 10. 1991, montée nationale à Paris : dix mille dans la rue. 1992, occupation de l’Odéon, un mois de grève au Festival d’Avignon. Mais aucun soulèvement dans les villes qui vont être motrices dans la lutte de cet hiver dernier. Septembre 96, les droits sont prorogés. Mais pour combien de temps ?

La culture comme objet de consommation

La culture est devenue objet de consommation, passage obligé vers tel ou tel événement. C’est médiatique, donc c’est. Il y a les grandes manifestations culturelles, grandes parce qu’elles sont médiatisées : Festival d’Avignon, d’Automne, de Danse, de Musique, de Cinéma ; commémorations en tous genres, les choses dont on parle, quoi ! Des noms, il faut des noms, un peu de ramdam et puis... Passons à autre chose. Nous sommes devenus la caricature et le résidu d’une politique qui, à l’image des grands travaux, favorise quelques privilégiés au détriment du plus grand nombre.
Autrefois, ceux du théâtre allaient au cinéma et du cinéma à la télévision, aujourd’hui ceux de la télévision vont au cinéma, ceux-ci au théâtre et ceux du théâtre rampent et s’échinent dans l’ombre, quand ils ne disparaissent pas tout à fait. L’Etat et les villes subventionnent le sport. Le budget des communautés à la culture s’amenuise ou disparaît ; on ne sait trop où et comment. Les chaînes de télévision sponsorisent des films, les radios également, et certaines pièces de théâtre, mais elles ne produisent aucune œuvre. Mais la création existe quand même.. Elle se manifeste en dehors de l’Institution et des flons-flons On la rencontre dans de petites structures qui sont le creuset de la recherche en musique, théâtre et danse. On la trouve aussi, marginalisée, dans une succession de petits lieux, faits de bric et de broc, qui s’ouvrent soudainement à un public restreint, qu’on ne connaissait pas la veille ou l’année passée, où les acteurs et les techniciens ne sont pas payés et ne survivent que grâce aux Assedic, dans le meilleur des cas ou grâce aux petits boulots souvent érein-tants. Réalisations pauvres, réduites à un ou deux acteurs qui sont parfois l’auteur et le metteur en scène, parfois les deux.
Les metteurs en scène de théâtre ou de cinéma font le siège des instances ministérielles, des théâtre et des producteurs, leur dossier sous le bras, pour réunir une production qui permettra peut-être de payer le collectif artistique. A terme, et souvent épuisés par ce travail de représentant de commerce, ils peuvent, elles peuvent encore réaliser leur projet. Le théâtre de rue se développe, non pas, comme quelques uns le proclament, pour aller au plus près des gens, mais par besoin d’un public, parce qu’il faut bien vivre de son art comme on peut. C’est comme ça ou rien et c’est à devenir fou.
Pourtant les vocations se multiplient parce qu’il vaut mieux se donner l’illusion de faire partie de l’art pour pas un rond que traîner son angoisse et son inutilité. C’est le dernier fil qui relie à la société. La parole de l’auteur devient l’exutoire de sa propre parole bâillonnée. Et puis, quoi faire d’autre ? Tout est bouché.
Les parents auraient beau jeu de dire à leur enfant : « Tu ne vas pas faire artiste, c ’est un métier de crève-la-faim. »
1996, le 19 décembre doit avoir lieu la réunion des syndicats et des patrons pour renégocier les droits UNEDIC. Le CNPF est déterminé à harmoniser ces droits au détriment des droits spécifiques accordés aux professions du spectacle et de l’audiovisuel. Le 31 décembre sans faute, ils passeront au régime général qui est de 676h annuelles. De la moitié au deux tiers des artistes musiciens, comédiens, danseurs et techniciens qui composent ceux qu’on appelle les intermittents disparaîtront du métier et par là même des statistiques.

La résistance s’organise

Ceux qui ont bataillé pour être des citoyens à part entière, des travailleurs comme les autres, qui servent ce qu’il y a de plus vivant dans une société, l’art et la culture, redeviennent des saltimbanques. La résistance s’organise.
C’est d’abord,début novembre, l’orchestre de Toulouse qui se met en grève pour protester contre la suppression de l’abattement fiscal. A Paris, par un froid après-midi, le 14 novembre, les professionnels du spectacle se réunissent devant le Palais Bourbon. Ils sont 200. La question des Assedic est immédiatement soulevée. Et la révolte s’étend de ville en ville. Plus d’une vingtaine de villes entrent dans la danse, manifestent, occupent et, de semaine en semaine, les défilés dans la rue s’étoffent, la détermination est grandissante. Le 2 décembre, à Paris, sous le chapiteau de Pinder, nous sommes 3 500. La parole est prise qui témoigne d’un ras le bol et d’une détresse insoupçonnés du public pour qui les gens du spectacle sont des animaux étranges et fascinants.
Les voilà dans la rue. Ils ne sont pas en grève. En grève de quoi ? Ils sont en lutte. La masse dés professionnels écartés du travail salarié, les jeunes qui n’y entreront pas, les élèves des écoles qui n’espèrent plus un rôle ou une partition. Ils occupent pour une heure, une nuit, quelques jours des lieux stratégiques : Affaires Culturelles, théâtres, l’Opéra de Paris, locaux dépendant du Ministère du travail et du patronat. Les actions se multiplient. La manifestation du 10 décembre réunit en ce jour très, très froid à Paris 10 000 artistes, interprètes et techniciens, plus des élèves des écoles nationales et privées, 25 000 manifestants dans toute la France. Des théâtres, à Paris et en Province, sont le siège d’assemblées générales. Le théâtre de La Colline nous est ouvert. Des assemblées se tiennent quotidiennement. Le Ministre du La Culture rencontre le Ministre du Travail et obtient la prorogation de nos droit pour quatre mois.
Le 19 décembre sont renouvelés les droits UNEDIC, signés par tous les syndicats, sauf la CGT, les droits spécifiques à nos professions n’ayant pas été discutés. Mais nous obtenons la promesse d’une rencontre des ministres de la Culture, du Travail avec un médiateur dans le courant de janvier. Afin d’affermir cette promesse, nous occupons Les Congés Spectacles jusqu’au 23 décembre, des commissions sont mises en place. Car qu’en est-il aujourd’hui de la culture ?
Le budget du Ministère de la Culture est passé de 1 % à 0,79 %. Beaucoup de petites compagnies ont perdu leur maigre subvention, beaucoup n’y accéderont pas. Monsieur Douste Blazy va subventionner les grands cuisiniers en détresse, dit-on (France Inter, le 24.01. 96). Il est vrai que la bouffe c’est culturel, il suffit d’y mettre mettre le prix ! Alors que la notion « d’industrie culturelle » bouffe tout, alors que les galas de charité remplacent l’engagement politique et que les vedettes-animateurs (trices) s’y manifestent gratuitement, alors qu’il y a efflorescence de créateurs et de créatrices bien que beaucoup d’auteurs restent dans l’anonymat, faute d’être médiatisés. Tous ne sont pas le terreau d’une pensée et d’une expression novatrice, ils y contribuent. Cela est vrai, pour la danse, intensément créative, depuis une vingtaine d’années, grâce à des femmes en particulier. C’est vrai pour le cinéma où les femmes créent des œuvres fondées sur l’humain, plus rarement, sur des faits de société. C’est vrai aussi au théâtre où les femmes accèdent de plus en plus souvent à des postes de responsabilité : direction de lieux culturels, mise en scène.

A ce jour, sporadiquement les actions continuent et la lutte s’est élargie à une remise en question des financements et attributions de l’Etat au spectacle vivant, surtout. Marseille, Lyon et Toulouse ont mis en place, dès avant l’ouverture des négociations, une commission demandant 2% pour la culture, une distribution des subventions plus transparente, plus démocratique et une véritable politique culturelle.
Mais cette lutte dépasse le corporatisme national. La plupart des pays européens ne bénéficient même pas des droits que nous avons obtenus et que la politique des patrons et de l’Etat veut nous retirer. Cette lutte prend racine dans l’état de la société actuelle. Certains voulaient s’adresser avant toute chose à ceux qui, comme eux, vivent en deçà du Smic. Dans de nombreuses villes, à Paris de manière plus limitée, certaines actions ont été menées avec AC !, les comités de chômeurs CGT ou l’APEIS. Espérons qu’elle est le ferment qui combattra l’idéologie globalitaire qui s’instille à l’insu des gens et développe le consensus et l’inertie. Malgré l’éclosion actuelle des grèves, le gouvernement semble ferme, souhaitons qu’il soit suicidaire.
A Paris, contrairement à la lutte de 1991-92, les comédiennes, danseuses, musiciennes sont présentes mais elles ont du mal à intervenir comme si elles avaient perdu confiance dans l’action. Elles ne se proposent pas pour l’élaboration d’une commission, sauf pour la commission diffusion et médias où, leur semble-t-il, elles ont des aptitudes. Les gens du spectacle, toutes catégories confondues, n’ont pas d’entreprise à défendre, ils sont éclatés. Peu d’entre eux sont syndiqués, moins encore les femmes. Si la politique actuelle tend à s’affermir, elles seront pénalisées plus que les hommes. Elles le savent. Leur révolte est donc plus désespérée. Beaucoup d’entre elles, disent ne plus y croire. Lors de la manifestation du 10 décembre, Ariane Mnouchkine, si souvent moteur et inventive dans les luttes, ne fait aucune déclaration. Elle est là et c’est tout. Seule Anémone intervient publiquement pour rappeler que si les vedettes pointent à l’ANPE ce n’est que pour garder leurs droits sociaux, les périodes de carence sont longues et ne permettent presque jamais de toucher des indemnités. Catherine Hiegel (la comédie française) déclare : « Le spectacle, tout le monde s’en fout. Parlons de choses gaies », bien qu’elle déplore la baisse de la subvention de l’Etat. Valérie Lang interviewée, dit entre autre : « Je rêve d’une grande marche nationale et d’une grève générale de la culture, avec l’arrêt des musées, des bibliothèques, des librairies, des cinémas, de tout ce dont se nourrit l’esprit. On montrerait qu ’un pays sans culture, c’est un pays mort » (Le Monde 13. 12.96). Le temps des utopies serait-il revenu ? Comment le transformer en réalité ? La lutte doit continuer, si difficile, si fragile, soit-elle.

Paule ANNEN