Sur le mouvement anti-guerre et ses perspectives

, par ACHCAR Gilbert

La rédaction de Mouvements m’a demandé un commentaire sur l’article de Perry Anderson, « Casuistique de la paix et de la guerre ». Je réponds à cette invitation avec quelque réticence, ne souhaitant pas apparaître comme « censeur » attitré de Perry Anderson que j’ai déjà eu l’occasion de critiquer [1] et dont j’estime hautement les travaux par ailleurs. Il est évident cependant que l’article de la London Review of Books mérite discussion, comme du reste la plupart des écrits de son auteur qui — au-delà de tout accord ou désaccord possible — sont toujours stimulants.

« Casuistique de la paix et de la guerre » est un article conçu en trois parties : la première analyse et réfute impitoyablement les critiques de l’administration Bush émanant de ses partenaires politiques et intellectuels dans le système de domination, en montrant l’incohérence, sinon l’hypocrisie des « structures de justification intellectuelle » des « médias dominants » (mainstream media) et des « cercles politiques respectables » qui ont soutenu, souvent chaleureusement, les trois précédentes guerres menées par Washington. La seconde partie de l’article se propose d’analyser les motivations du mouvement populaire qui s’est développé de manière spectaculaire en réaction à la guerre projetée contre l’Irak. Dans la troisième et dernière partie, l’auteur résume la « perspective alternative » qui lui semble indispensable afin que le mouvement populaire anti-guerre puisse devenir durable, en partant de l’idée — exprimée indirectement, par prudence — selon laquelle ce mouvement se résorberait après le début des hostilités.

Je précise d’emblée que j’approuve, pour l’essentiel, la première partie de l’article. Perry Anderson est un fin connaisseur et critique des diverses variantes de l’idéologie dominante, et l’incohérence qu’il souligne me semble tout à fait certaine. Je ne saurais en dire autant des deux autres parties : l’auteur connaît beaucoup moins bien le mouvement populaire réel, étant conditionné de surcroît par le diagnostic exagérément pessimiste qu’il a formulé, il y a plus de trois ans, sur le triomphe du néolibéralisme, qui « en tant qu’ensemble de principes, règne sans partage sur toute la planète : la plus grande réussite idéologique de l’histoire mondiale  [2] ». Anderson écrivait dans le même article : « Pour la première fois depuis la Réforme [la Réforme protestante du XVIe siècle], il n’y a plus d’oppositions significatives – c’est-à-dire des perspectives systématiques rivales – dans le monde de la pensée occidentale ; et à peine en trouvera-t-on à l’échelle mondiale, si l’on exclut les doctrines religieuses en tant qu’archaïsmes largement inopérants ».

Le développement du « mouvement réel » contre le néolibéralisme et la guerre a déjà largement infirmé ce diagnostic. Et s’il reste vrai que le mouvement manque d’unité autour d’une même perspective systématique anti-systémique  [3], ce n’est pas la « perspective alternative » que Perry Anderson suggère dans son article, qui résoudra ce problème. Elle est, à mon sens, trop dénuée d’efficacité politique pour cela.

Sur quoi se fonde ce jugement ? Commençons par l’analyse des motivations du mouvement populaire contre la guerre. Partant de la différence d’ampleur évidente entre l’opposition populaire à l’agression contre l’Irak et les mobilisations précédentes contre les guerres menées par les États-Unis et leurs alliés ces dernières années, Perry Anderson explique la mobilisation actuelle par trois raisons : l’hostilité à l’équipe républicaine en place à Washington, un sentiment qui relève d’une antipathie culturelle fondée sur une différence d’image, ayant acquis une « rigidité hystérique » d’autant plus forte que la différence réelle entre Bush et ses détracteurs au sein du système est minime ; la moindre visibilité médiatique des victimes de Saddam Hussein, par contraste avec celles des guerres des Balkans ; et la peur des conséquences de l’agression contre l’Irak, dont on craint qu’elle attise le terrorisme moyen-oriental représenté par le spectre d’Al-Qaida et le souvenir du 11 septembre.

Cette analyse, valable pour l’opposition interne aux sphères dirigeantes du système, ne l’est pas pour la mobilisation populaire contre la guerre. Pourquoi l’hostilité spécifique à l’équipe Bush ne s’est-elle pas manifestée avec la même ampleur au moment de la guerre contre l’Afghanistan ? L’argument ne tient pas la route, d’autant plus que la guerre de Bush jouit du soutien de la grande majorité des élus démocrates aux États-Unis. Par ailleurs, les atrocités commises par Saddam Hussein sont autant connues du grand public (qui n’a pas entendu parler du gazage des Kurdes ?) que celles imputables à Slobodan Milosevic, et beaucoup savent pertinemment qu’elles sont beaucoup plus importantes et que le régime irakien est incomparablement plus tyrannique (les images « totalitaires » du culte de la personnalité en Irak n’avaient aucun équivalent en Serbie). Enfin, pourquoi la peur de représailles de la part d’Al-Qaïda ne s’est-elle pas manifestée au moment où Washington attaquait directement l’organisation en Afghanistan ? Pourquoi n’entraîne-t-elle pas un mouvement mondial d’ampleur équivalente contre Ariel Sharon, auteur d’atrocités dont les images ont été largement diffusées, quoiqu’on puisse dire, et responsable certain d’un renforcement majeur de la propension au terrorisme au Moyen-Orient ? Serait-il plus sympathique sur le plan « culturel » que George W. Bush ?

Ces quelques objections suffisent à montrer la fragilité des arguments avancés par Perry Anderson en guise d’explication de l’ampleur atteinte par le mouvement anti-guerre depuis l’automne 2002. Mais on ne saurait juger son explication insuffisante sans en avancer une autre. Elle réside d’abord, me semble-t-il, dans certains des éléments relevés par Perry Anderson au sujet des divergences internes au système. Paradoxalement, certains des éléments qu’il n’attribuait qu’aux classes dirigeantes — « les vices de l’unilatéralisme », « les dangers de la prévention » et « les coûts humains de la guerre » — n’ont pas seulement entraîné une discorde dans les rangs des médias dominants et des establishments, mais ont également alimenté l’opposition dans les couches populaires. Si l’on prend au sérieux la notion d’idéologie dominante, on doit comprendre que l’affaiblissement de l’emprise idéologique des classes dominantes passe par la crise de leur propre idéologie.

Le dépassement — tout à fait partiel, comme l’on s’en rend bien compte à présent — du « syndrome vietnamien » s’est opéré depuis 1990, aux États-Unis, sur la base de deux arguments majeurs : la légitimité internationale (au sens de la « cause juste », et non de la légalité stricte) qui se traduit par l’ampleur du soutien international à la guerre menée par Washington, et le mythe de la « guerre propre » — non pas tant le « zéro mort » du côté des assaillants, que celui du nombre très limité de « dommages collatéraux ». En effet, l’opposition mondiale à la guerre n’est pas tant motivée par la peur de se faire tuer — même dans les rangs de la jeunesse états-unienne, directement concernée — que par le refus de voir un grand nombre de civils se faire massacrer. Perry Anderson a certainement raison de souligner le rôle du spectacle médiatique des horreurs commises par les uns ou les autres dans la motivation des opinions publiques. C’est bien là une indication du refus humaniste de la boucherie, qui s’applique tout autant lorsqu’elle est commise par les troupes occidentales — comme ce fut le cas, de façon déterminante, au Vietnam.

Or, de toutes les guerres de l’après-guerre froide, la guerre contre l’Irak est la moins légitime, parce que la plus contestée du sein même du système sur le plan international — au point de rencontrer l’opposition de deux gouvernements clés du dispositif occidental, l’Allemagne et la France. Et c’est celle qui a été perçue comme potentiellement la plus meurtrière, car elle visait non pas à forcer un retrait, comme le retrait irakien du Koweït en 1991 ou le retrait serbe du Kosovo en 1999, mais à renverser un régime beaucoup plus fort que celui des Talibans et dont on n’a pas cessé d’expliquer qu’il prenait sa population civile en otage, et serait même capable de la massacrer lui-même pour se défendre.

Tel fut le point de départ de l’opposition à la guerre annoncée par l’équipe de George W. Bush. Cela se traduisit, dès l’été 2002, par des sondages indiquant qu’une majorité de la population des États-Unis était opposée à une guerre « unilatérale » menée par son gouvernement. Cette opposition s’est manifestée jusque dans les rangs du parti républicain et de la famille Bush elle-même (les collaborateurs de Bush père sont montés au créneau). C’est ce qui a contraint George W. Bush à s’adresser en septembre à l’ONU, à contrecœur, afin d’obtenir en octobre le feu vert du Congrès. Il mit ainsi le doigt dans un engrenage politique qui s’avéra fort coûteux pour son projet. La contradiction manifeste entre la reprise des inspections de l’ONU et les préparatifs de guerre entrepris par Washington, au nom de la menace que représenteraient les « armes de destruction massive » que Bagdad est censée détenir, ruina la crédibilité politique de l’administration.

Par ailleurs, l’ampleur plus que flagrante des intérêts pétroliers en jeu en Irak, en rapport avec une administration dont l’odeur de pétrole est beaucoup plus forte que celle de la moyenne des locataires de la Maison Blanche (tous liés pourtant, d’une façon ou d’une autre, à ces mêmes intérêts), a achevé de convaincre une grande majorité de l’opinion publique mondiale, et une fraction non négligeable de l’opinion publique américaine, du fait qu’il s’agissait d’une guerre meurtrière pour la mainmise des États-Unis sur un grand pays pétrolier (« No Blood for Oil » !). Par contraste, celle de 1991 avait pu être perçue majoritairement comme une guerre pour la libération d’un « petit État pétrolier », le Koweït, de la mainmise de son puissant voisin irakien, censé détenir la « quatrième armée du monde ».

Tels sont les points de départ de l’opposition massive que suscita cette guerre annoncée. Le mouvement prit dès lors son envol, et acquit une dynamique propre, propulsée par les mouvements politiques qui l’ont organisé — mouvements islamiques dans certains pays et mouvements de gauche dans la plupart des autres. Dans une grande partie du monde, ce mouvement anti-guerre a fusionné avec le mouvement contre la mondialisation néolibérale qui n’a pas cessé de croître depuis décembre 1999 (après la guerre du Kosovo). De cette fusion, consacrée par la condamnation de la guerre d’Afghanistan au Forum social mondial de Porto Alegre en janvier 2002, a résulté une puissante dynamique d’amplification et de radicalisation politique. Celle-ci suit son cours et les militant-es du mouvement réel savaient que celui-ci ne risquait pas de se dégonfler comme une baudruche au premier missile lancé sur Bagdad. Il faudrait des événements véritablement exceptionnels pour bloquer la dynamique enclenchée. Pour l’instant, les vents de l’histoire lui sont plutôt favorables.

La conscience la plus diffuse dans le mouvement — en dehors des régions où prévaut l’hostilité à la domination occidentale — est de nature pacifiste, comme dans l’opposition à la guerre du Vietnam. Ce pacifisme est à mettre en rapport avec la protestation à caractère éthique contre les affres du néolibéralisme, très répandue dans la jeunesse des pays occidentaux. Ce sont là deux excellents points d’appui d’une contestation du système capitaliste, une contestation qui ne saurait fleurir en dehors de la protestation massive dans laquelle elle doit pouvoir évoluer « comme un poisson dans l’eau ». Et c’est là que la « perspective alternative » qu’esquisse Perry Anderson serait tout à fait contre-productive si elle était mise en avant.

Il ne faut pas entretenir d’illusions sur le fonctionnement actuel des Nations unies, certes, de même qu’il ne faut pas en entretenir sur le fonctionnement des tribunaux bourgeois. Mais de là à expliquer que la société se porterait mieux s’il n’existait pas de tribunaux bourgeois, et si la loi de la jungle régnait à l’état pur, on saisit facilement l’absurdité de la déduction. Or, c’est ce que fait Perry Anderson, en quelque sorte, lorsqu’il affirme que « le monde se porterait mieux » sans le Conseil de sécurité de l’ONU et qu’il serait ainsi « une arène d’États plus honnête et plus équitable » (sic). Le Conseil de sécurité fonctionne au consensus entre ses cinq membres permanents. Cette égalité des cinq au regard du droit de veto est jugée totalement obsolète par Washington, qui estime détenir le seul droit de veto justifié dans le monde contemporain, tant sa force militaire est supérieure à celle des autres. Abolir le Conseil de sécurité ne déboucherait pas sur un monde plus égalitaire, mais signifierait la suppression d’une des rares inhibitions, toute relative bien entendu, qui subsiste encore face à la liberté d’action de Washington. On a vu dans cette guerre à quel point le problème de l’ONU a compliqué et retardé l’entrée en guerre de Bush et Blair. Ce sont les George W. Bush et autres Rumsfeld qui pensent, en toute logique, que le monde irait mieux sans le Conseil de sécurité de l’ONU.

Ce qui est nécessaire, en revanche, pour l’éducation du mouvement anti-guerre contre l’approbation béate des « guerres légales », c’est de bien expliquer ce que rappelaient récemment les professeurs de droit international qui ont signé une déclaration anti-guerre publiée dans le Guardian du 7 mars dernier : « La décision de mener une action militaire en Irak sans autorisation expresse du Conseil de sécurité sapera gravement l’état de droit sur le plan international. Bien sûr, même avec une telle autorisation, des questions importantes resteraient posées. Une guerre légale n’est pas nécessairement une guerre juste, prudente ou humanitaire ».

De la même façon, Perry Anderson tire de prémisses justes deux autres conclusions erronées. En soulignant le fait évident que le traité de non-prolifération nucléaire avantage les États qui disposent déjà de cet armement, il en appelle à la suppression de ce traité et en arrive à juger préférable la prolifération de cet armement, en suivant une argumentation « néoréaliste » des plus douteuses (en suivant cette logique, il faudrait appeler les États signataires – par leur propre choix – du TNP à retirer leur signature et à se doter de l’arme atomique). Il ne vient pas à l’esprit de Perry Anderson que plus les armes nucléaires prolifèrent dans le monde, plus la probabilité de leur usage s’accroît fatalement, et que ce qu’il faudrait déduire des prémisses sur lesquels il s’appuie, c’est plutôt que le mouvement anti-guerre doit combattre pour le désarmement nucléaire généralisé – chacun commençant par son propre pays, comme l’a illustré la tradition britannique de la lutte pour le « désarmement nucléaire unilatéral ». Au Moyen-Orient, il faut exiger le désarmement nucléaire de l’État d’Israël et la dénucléarisation de la zone, comme le revendiquent les États arabes eux-mêmes, plutôt que de défendre le droit de Saddam Hussein ou des mollahs iraniens à se doter de cet armement, le plus sinistre d’entre tous.

L’évolution de l’attention portée à la notion de crime contre l’humanité, bien que de manière éminemment variable selon les intérêts des puissants, ainsi que la création d’un Tribunal pénal international, dont Perry Anderson critique les modalités à juste titre, ne sauraient pas non plus être des prémisses validant une attitude de rejet de toute argumentation « humanitaire ». Il faudrait plutôt, là aussi, retourner cet argumentaire contre ceux qui l’utilisent de façon cynique, hypocrite et selon des poids et des mesures fort variables. C’est ce qui fait toute la force de l’argumentaire d’un Noam Chomsky, par exemple [4].

Enfin, les efforts que déploie Perry Anderson pour expliquer, de façon très peu convaincante, que le terrorisme du type pratiqué par Al-Qaïda n’est pas une menace sérieuse sont tout autant contre-productifs. D’une part, il se trompe lourdement en minimisant le danger que font peser sur les populations occidentales des actions entreprises par des réseaux de ce type [5]. D’autre part, il se tire dans les jambes : si l’une des sources de l’ampleur du mouvement anti-guerre est, comme il le prétend lui-même, la peur de tels attentats, ce n’est certainement pas en minimisant ce risque que l’on renforcera le mouvement comme il se propose de le faire. Au contraire, le risque de la contre-barbarie terroriste, tout à fait réel, est à mettre sur le compte de ce qui la suscite au premier chef : la barbarie impérialiste, bien plus meurtrière, des puissances occidentales et de leurs alliés. La seule façon efficace de mettre un terme au choc des barbaries est d’arrêter celle, originelle, des plus forts, les principaux oppresseurs.

Le 30 mars 2003

P.-S.

Achcar Gilbert, « Sur le mouvement anti-guerre et ses perspectives », Mouvements, 2003/3 (n° 27-28), p. 142-146. URL : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2003-3-page-142.htm

Notes

[1G. Achar « Le pessimisme historique de Perry Anderson » dans Actuel Marx, n° 28, 2e semestre 2000.

[2P. Anderson, « Renewals », éditorial du premier numéro de la nouvelle série de la New Left Review, janvier-février 2000. L’article cité dans la note précédente contenait une critique de cet éditorial.

[3La radicalisation de la jeunesse dans les années 1968 était tout aussi diversifiée. Et si l’on tient compte du pluriel qu’utilisait Perry Anderson, il y a certainement des « perspectives systématiques » rivales du néolibéralisme à l’œuvre dans le mouvement réel d’aujourd’hui.

[4N. Chomsky, Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo, p. 2, Lausanne, 2000.

[5À cette occasion, Perry Anderson s’abrite derrière un argument d’autorité : il désigne Olivier Roy et Gilles Kepel, hérauts du « déclin de l’islamisme » (en fait, Olivier Roy parle plutôt d’« échec », ce qui est sensiblement différent du « déclin » dont parle Gilles Kepel) comme « les deux meilleures autorités en matière d’islamisme contemporain », afin d’établir qu’Al-Qaïda n’est que « la survivance isolée d’un mouvement de masse de l’intégrisme islamique dont le tournant vers le terrorisme est le symptôme d’une faiblesse et d’une défaite plus grandes », à l’instar de la RAF allemande et des Brigades rouges italiennes. Outre l’énorme différence entre la popularité de ces deux derniers exemples et celle d’Oussama Ben Laden, on trouvera une critique argumentée de la thèse de Gilles Kepel dans G. Achcar Le choc des barbaries. Terrorismes et désordre mondial, Complexe, Bruxelles, 2002.