Communiqué du 24 septembre

Un néostalinisme de papier dans la critique des médias

, par CORCUFF Philippe

De la résurgence d’un néostalinisme de papier dans la critique des médias :
Serge Halimi et Arnaud Rindel reconnaissent le caractère erroné de leur accusation, mais persistent dans la diffamation.

« Le mépris des groupes est un mépris grégaire dispensé selon les préjugés, selon ce qu’on croit exigé par l’intérêt ou pour le bon renom du corps, ou ce qu’on fait semblant de croire tel. Le mépris de groupe est un mépris rancunier, vindicatif, qui ne lâche jamais son homme (…) On méprise celui qui fait bande à part, se soustrait à l’esprit de corps... »

Georges Palante, La Sensibilité individualiste, 1909.

Dans un article de la revue Agone, Serge Halimi et Arnaud Rindel (« La conspiration – Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias », n°34, Marseille, 2005, pp.43-65) ont porté une accusation erronée particulièrement grave du point de vue de la déontologie du travail intellectuel : j’aurais un usage « coutumier de l’administration d’une preuve par voie de citation trafiquée » (note 24, p.52). Pour appuyer cette accusation globale, ils n’ont mobilisé qu’un unique exemple : une citation extraite d’un livre de Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent – The Political Economy of the Mass-Media (1ère éd. américaine : 1988 ; traduction française sous le titre La fabrique de l’opinion publique américaine – La politique économique des médias américains, Le Serpent à plumes, 2003), que j’aurais ainsi « trafiquée » dans un de mes textes. Dans un communiqué du 31 octobre 2005 (« Une accusation infondée inacceptable : à propos d’un article de Serge Halimi et Arnaud Rindel dans la revue Agone », http://calle-luna.org/breve.php3?id_breve=50), j’ai prouvé qu’il n’y avait rien de « trafiqué » dans mon usage de cette citation, et qu’à l’inverse Halimi et Rindel livraient une lecture pour le moins fantaisiste du passage de Chomsky et Herman concerné. Je leur demandais alors, en cas d’erreur de bonne foi, deux choses simples pour tout esprit raisonnable : 1) « un honnête correctif », et 2) « des excuses publiques ». Et j’ajoutais : « s’ils ne le font pas, l’hypothèse d’une intention malveillante et mensongère se verrait confirmée ».

Aucune excuse publique n’est venue, et, à la place d’« un honnête correctif », l’intention diffamatrice des deux auteurs s’est vue confirmer. Ainsi une version légèrement modifiée du texte d’Halimi et Rindel a pris place dans une publication prestigieuse au sein du monde intellectuel : Les Cahiers de l’Herne consacrés à Chomsky (n°88, Paris, Éditions de l’Herne, 2007, pp.233-243) ; la date d’écriture de leur texte étant août 2005 pour la version Agone et janvier 2006 pour la version Les Cahiers de l’Herne. Dans cette dernière version, l’exemple supposé démontrer mon « trafiquage » généralisé des citations a disparu. Ce qui constitue une confirmation implicite de la justesse de ma démonstration d’octobre 2005 contre leur accusation initiale. Toutefois, leur injuste dénonciation de « citation trafiquée » est maintenue, mais sans aucun exemple précis à l’appui cette fois (note 27, p.242). La suppression de l’exemple associée au maintien de l’accusation apparaît alors comme une preuve flagrante de la visée diffamatrice des deux auteurs. La malhonnêteté intellectuelle le dispute à la malveillance.

Le texte d’Halimi et Rindel comporte un autre mensonge me visant. Les auteurs écrivent ainsi à mon propos : « Il découvre pourtant à son tour en Pierre Bourdieu, en Noam Chomsky (mais aussi en Acrimed et en PLPL) une « rhétorique du ‘complot’ » qui valorise « l’intentionnalité de quelques acteurs ‘puissants’ » » (Les Cahiers de l’Herne, p.236) ; les citations renvoyant à mon texte, « De quelques aspects marquants de la sociologie de Pierre Bourdieu », octobre 2004, http://calle-luna.org/article.php3?id_article=136). Or, dans cet article, j’oppose au contraire la sociologie à tonalité structurale de Pierre Bourdieu (que je suis sur ce point) aux tendances intentionnalistes de la dénonciation des médias par Noam Chomsky (que je critique). J’y écris ainsi notamment : « Or, justement la sociologie de Bourdieu fourmille de mises en garde contre les explications par « le complot » ». Dans des textes ultérieurs, j’ai précisé cet appui sur la sociologie de Bourdieu contre la critique des médias de Chomsky : « Chomsky et le « complot médiatique » – Des simplifications actuelles de la critique sociale » (revue ContreTemps, Paris, Éditions Textuel, n°17, septembre 2006, pp.147-158 ; version longue mise en ligne sur http://calle-luna.org/article.php3?id_article=169), ainsi que « Rester critique à l’égard de la critique des médias », entretien, avril 2007, http://dissidence.libre-octet.org/rencontrer/corcuff.html). On peut légitimement être en désaccord avec mon point de vue et, partant, chercher à le combattre, mais on ne peut pas sans malhonnêteté écrire que j’associe Bourdieu, comme je le fais par contre pour Chomsky, à la rhétorique du complot.

Ces pratiques couronnent de quelques détritus supplémentaires une série d’accusations ad nominem, de ragots, d’insultes et de mensonges diffusés par l’ancien organe de l’anti-journalisme de poubelle, PLPL (2002-2005), auquel collaboraient Halimi et Rindel. J’avais commis le sacrilège originel d’émettre des réserves critiques vis-à-vis de PLPL d’un point de vue radical dans une revue alternative (dans « De quelques problèmes des nouvelles radicalités en général et de PLPL en particulier », par Philippe Corcuff, Le Passant Ordinaire, n°36, septembre-octobre 2001, http://www.passant-ordinaire.com/revue/36-272.asp, alors que PLPL semblait s’être arrogé le monopole de « la radicalité critique » sur le terrain des médias. S’en suivit procès de papier sur procès de papier... Comme le notait déjà le philosophe libertaire Georges Palante, « l’esprit de corps », « rancunier » et « vindicatif », « ne lâche jamais son homme » !

Avec ce type de méthodes, on déborde largement les légitimes désaccords et les saines polémiques au sein des gauches radicales. Dans le cas précis des textes d’Agone et des Cahiers de l’Herne, c’est comme si Halimi et Rindel justifiaient le recours aux moyens les plus illégitimes pour la promotion des fins « critiques » qu’ils se sont assignés, y compris les moyens qu’ils dénoncent dans le fonctionnement ordinaire des médias dominants : face à ce qui est dénoncé comme « propagande » une contre-propagande semble acceptable, face à ce qui est dénoncé comme « truquage » un contre-truquage semble acceptable, face à ce qui est dénoncé comme « mensonge » un contre-mensonge semble acceptable, etc. Et il apparaît particulièrement malvenu de la part d’Halimi et Rindel de s’abriter derrière l’autorité indirecte de Noam Chomsky pour recourir à de telles fabulations diffamantes, alors qu’on doit reconnaître au linguiste et au militant américain, quelles que soient les divergences qu’on puisse avoir avec ses analyses (et j’en ai toute une série), d’être toujours demeuré sur le ferme terrain de la discussion rationnelle et argumentée.

Un cancer néostalinien de papier contribue à affaiblir, depuis quelques années, les organismes naissants des nouvelles gauches radicales et altermondialistes. Les risques passent en général inaperçus, car ils sont recouverts des apparences « libertaires » et de l’ironie attrayante de ce qui s’autoproclame péremptoirement « critique radicale des médias », dont Halimi et Rindel constituent deux des promoteurs français. Une partie des milieux militants et intellectuels radicaux font preuve d’une grande tolérance vis-à-vis de la résurgence de telles méthodes néostaliniennes de papier, se pinçant légèrement le nez au nom du « tous ensemble ». Le recours à de telles pratiques au sein de la galaxie altermondialiste et le silence gêné qui l’accompagne ne font que souligner l’importance de l’intégration des garde-fous conjoints du rationalisme des Lumières, des acquis du libéralisme politique, de la critique libertaire des orthodoxies et des combats des gauches antistaliniennes au sein des radicalités réémergentes.

A court terme, il n’y a pas grand-chose à faire face aux rumeurs calomnieuses du type Halimi-Rindel et à ses relatifs succès. Á long terme, les voies de la raison critique et du débat contradictoirement argumenté apparaissent les seules thérapies légitimes, bien que leurs effets soient aléatoires. Cela participe des fragilités de la production humaine de la vérité comme de celles du pluralisme démocratique, toujours susceptibles de profiter à leurs adversaires. Ceux qui sont attachés à la vérité et au pluralisme comme idéaux intellectuels et politiques régulateurs en tireront une certaine mélancolie.

P.-S.

Le titre et le surtitre sont du comité de rédaction des Editions La Brèche Numérique. Cet article est paru initialement sur le site Dissidences.