Il faut un nouveau pacte entre la nation et son école

, par JOHSUA Samuel

Samuel Joshua est professeur en sciences de l’éducation à l’université de Provence. Il a publié cette année l’École entre crise et refondation.

  • Le mouvement lycéen vous a-t-il surpris, dans son démarrage et ses revendications ?

Samuel Joshua. Dans ses revendications, sûrement pas, parce qu’elles étaient déjà présentes l’année dernière, ce qui montre que la nature du mouvement de l’an dernier était durable. La domination des questions d’encadrement et matérielles s’affirme. Mais je ne m’attendais pas si tôt dans l’année à une mobilisation si forte. Cela révèle une situation dans certains établissements proche de la saturation, avec des obstacles difficiles majeurs à une bonne scolarité. Avec, comme l’année dernière, la solidarité générale lycéenne pour protester contre les conditions de travail imposées à une partie des jeunes.

  • Pourquoi les professeurs ne suivent-ils pas ?

Samuel Joshua. C’est encore trop tôt pour savoir s’ils vont se mobiliser. Mais la question se pose. Déjà, l’an dernier, ce fut difficile. Les enseignants comprennent le mouvement lycéen, mais ils ont du mal à concevoir que les lycéens, si jeunes, puissent être porteurs d’un véritable mouvement radical et digne d’intérêt. Cela ne date pas d’hier. En 1968, la réaction des enseignants fut la même : c’est culturel. Pourtant, les revendications sont très semblables. J’espère que, cette fois, des choses pourront se faire en commun au sein d’une coordination, et que les enseignants pourront s’allier aux lycéens sur des bases similaires.

* Ces revendications sont parties de lycées professionnels. Quelle explication y apportez-vous ?

Samuel Joshua. La formation professionnelle est dans un état de délabrement terrible dans pas mal d’établissements. Ces lycéens ont déjà le sentiment d’être relégués par rapport au système général. Subir, en plus, des conditions encore plus mauvaises du point de vue de l’encadrement professoral apparaît comme un vrai déni de justice. Un traitement au moins égal au reste du pays est une revendication claire, à mettre en rapport avec celle qui était portée par le mouvement de la Seine-Saint-Denis. L’exigence d’égalité est comparable. La solidarité des autres lycéens est remarquable : des lycéens pas particulièrement mal lotis entrent en lutte précisément sur cette question d’égalité.

  • Les revendications sont-elles seulement matérielles, ou vont-elles implicitement plus loin ?

Samuel Joshua. Les mouvements de jeunesse sont toujours porteurs de plus que ce qu’ils disent. Dans notre société, le succès scolaire est devenu indispensable à la réussite, compte tenu de la tension qui vient de l’extérieur de l’école. Si en plus les moyens de la réussite ne sont pas donnés à l’école, les gens protestent de manière très vive. C’est une grogne contre l’avenir qui leur est offert, et dans lequel la pression qui vient de tous côtés est trop forte.

  • Quelle est la part de responsabilité du ministre de l’Éducation nationale, Claude Allègre ?

Samuel Joshua. Curieusement, le ministre n’a pas joué son jeu de provocation habituel, par déclarations interposées. Mais son incapacité, son manque de volontarisme est évident : il encaisse quand même deux mouvements lycéens en deux ans. Il n’a pas l’air de comprendre qu’une déclaration d’en haut ne suffit pas, mais que des moyens doivent être accordés pour mettre en ouvre les réformes. Par exemple, il a dit qu’il fallait des locaux supplémentaires, mais il n’a pas mis un sous dans les structures. Il a dit qu’il fallait une formation particulière des enseignants, il n’a rien prévu. Croire que des réformes utiles et intéressantes sont possibles à moyens constants est une aberration. Les moyens constants, ajoutés au gel de l’emploi public, rendent insolubles la problématique de l’amélioration qualitative demandée par les lycéens. L’exigence qualitative dans la jeunesse est montée à un tel niveau que même si, statistiquement, la rentrée n’a pas empiré, tout ce qu’il a promis sur le zéro défaut — je ne sais pas ce qu’on peut dire des précédents ministres — n’a pas suffi : il ne maîtrise pas la situation.

  • Quant aux difficultés du système scolaire, comment faut-il reprendre le problème, et envisager quelles solutions ?

Samuel Joshua. L’école est un défi général pour la nation. Nous voulons réussir une formation de masse d’une ampleur inédite — 80 % des jeunes sont scolarisés à dix-huit ans, c’est tout à fait nouveau dans l’histoire de l’humanité — mais nous n’avons pas pris la mesure de ce que cette conception signifiait, en moyens accordés par le pays à l’école, et en réflexion sur les nouveaux contenus de l’enseignement, sur l’organisation des savoirs. Il est nécessaire de réfléchir à la défense de notre système scolaire et à sa transformation. Sachant que la transformation du système passe par sa défense.

Un débat généralisé est nécessaire, et il doit inclure tous les concernés. Qu’un nouveau pacte soit passé entre la nation et son école ! L’exigence actuelle des lycéens est qualitative, mais une issue positive ne peut être trouvée sans moyens supplémentaires. Allègre dit : « On a déjà donné pas mal. » Peu importe : il faut d’abord savoir combien il faut. C’est un choix politique, un choix de société.

P.-S.

Propos recueillis par Anne-Sophie Stamane.
Entretien paru dans L’Humanité, édition du 1er octobre 1999.

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