Mai 68 — Pourquoi tant de haine ?

, par SITEL Francis

« Quarante ans après, le combat obsessionnel contre Mai 68 trouvait enfin son porte-parole »
(François Léotard in Ça va mal finir).

De Sarkozy on ne sait jamais trop ce qui est de son cru ou échappé de la plume d’un conseiller, ni dans ses débordements ce qui relève du dérapage ou de l’aveu... Mais peu nous importe sa relation personnelle à Mai 68. On laissera au narquois Dany l’art du pied de nez, pour souligner que, sans les changements de moeurs provoqués par un certain esprit soixante-huitard, Sarkozy, multi-divorcé et fleuron de la famille recomposée, n’aurait jamais accédé à la magistrature suprême ! Nous intéresse en revanche, au cours de cette phase sinistre de montée en puissance du sarkozysme, jusqu’à sa victoire de mai 2007, et participant de celle-ci, la bouffée de haine à l’égard de Mai 68 qu’il a relayée du plus profond de la classe dont il s’est voulu l’administrateur en chef.
Voici donc balayées les velléités commémoratives rassemblant droite apaisée et gauche domestiquée, où chacun pour enrober la momie apporte sa bandelette. Et recadré l’enjeu : cette haine, à droite, traduit l’obsession de fournir un mauvais objet aux passions politiques bourgeoises.
Face à ce rappel, que valent, à gauche, les analyses répétitives expliquant
Mai 68 comme étape dans la montée de l’individualisme et de la libération des moeurs, ou en tant qu’ajustement structurel de la société au regard d’un retard français dans le mouvement de modernisation du monde ?
Toutes choses qui peuvent contenir une parcelle de vérité, mais qui ne sauraient expliquer la haine de classe contre Mai 68 que clament ces porte parole. À ceux-là, y compris ceux qui, de ce temple vide, furent les marchands, monnayant en prébendes et carrières leurs prétendus exploits soixante-huitards, opposons le simple rappel de ce que fit événement : Mai 68, c’est d’abord la grève générale. Donc la classe ouvrière.
Au premier rang, les ouvriers des grands moyens de production, qui ont totalement paralysé l’économie capitaliste, et de la sorte posé le problème
d’une alternative à celle-ci. Et la classe ouvrière au sens large, l’ensemble
des salariés, employés, techniciens, ingénieurs, professions intellectuelles...
Un prolétariat multiple, déjà fortement féminisé, incluant une puissante composante immigrée, pièce centrale de la reconstruction et de l’élan des « trente glorieuses », et en plein rajeunissement avec l’entrée sur le marché du travail de l’imposante génération de l’après-guerre, dont nombre de jeunes d’origine rurale... Une classe ouvrière forte de 7 700 000 salariés, dont 3 5000 000 ouvriers de l’industrie (une croissance qui atteindra son apogée en 1975, avec 8 200 000 salariés, avant d’entamer ensuite sa décrue). Voilà la puissance qui s’est levée en mai 1968 : entre 7 et 8 millions de grévistes, certains évoquent le chiffre de 10 millions.
Et c’est cette grève générale qui a donné son formidable retentissement
au soulèvement de la jeunesse étudiante, qu’elle est venue relayer. Sans cette combinaison féconde, Mai 68 serait resté une révolte étudiante étudiante, et les mobilisations ouvrières des grèves revendicatives. Ces deux mois furent bien davantage.

Souvenirs de la France gaullienne

Les étudiants, du moins ceux qui étaient politisés, aspiraient à s’inscrire
dans le mouvement ouvrier, à rejoindre les travailleurs, quitte parfois
à revendiquer un ouvriérisme exacerbé. Et dans leur majorité, quoiqu’en aient pu dire les caricatures staliniennes les taxant d’être des petits bourgeois, se savaient promis à un avenir salarié.
Le thème des « trente glorieuses » est trompeur, en ce qu’il peut présenter ces générations comme des favorisées de l’Histoire, n’ayant connu ni les privations de la guerre, ni les drames de la colonisation, et jouissant les premières des fruits de la « société de consommation » [1]. C’est oublier qu’ils ont grandi dans une société dure, marquée par une certaine misère sexuelle, où les détresses et les violences étaient inscrites dans les consciences et transmises aux plus jeunes. L’autoritarisme régnait de la tête de l’État et
dans tous les espaces sociaux, jusqu’aux salles de classe... L’impétueux
développement capitaliste s’opérait non seulement sur la base d’une exploitation forcenée de cette main d’oeuvre massivement absorbée par les entreprises, mais ses fruits étaient fort inégalement répartis, maintenant de fortes poches de pauvreté et une grande précarité pour beaucoup de ceux qui campaient aux frontières de la « société de consommation ». Malgré les possibilités offertes par l’accroissement de la scolarisation, les positions gagnées par les études apparaissaient fragiles.
On tend à oublier la violence sous jacente qui régnait dans cette société.
Le caractère spectaculaire des images du Quartier latin en feu tend à faire croire que des noyaux radicalisés ont su faire preuve, comme dans une fête impromptue, d’une audace créatrice. Illusion entretenue, à droite, par la thèse chère à Raymond Aron du psychodrame : des jeunes saisis de folie dans une société heureuse et pacifiée.
Pourtant, comment expliquer le saut qui s’est opéré brutalement entre des manifestations étudiantes que des policiers savaient disperser à coups de pèlerines, et des affrontements d’une grande violence entre des étudiants dépavant les rues pour affronter des forces de répression surarmées ? Ou la multiplication des blessés qui, au jour le jour, faisaient fleurir leurs pansements blancs comme autant de signes affichant leur détermination à continuer ? Sinon par ce fait que la rigidité de la vie politique contenait et masquait une colère des opprimés qui n’attendait que l’occasion d’exploser. Ce malaise
dans la société évoqué par certains analystes pour tenter d’expliquer l’inexplicable : ce fait qu’en l’absence de crise économique et de guerre, a
surgi une explosion de type révolutionnaire [2].
Une violence également héritée des guerres coloniales, qui avaient constitué le foyer de la politisation au long de cette période : la grande douleur de la guerre d’Algérie marquait les mémoires, avec la répression sauvage des manifestations, et la honte indélébile d’avoir été du mauvais côté dans cette tragique aventure. Une colère anticolonialiste qui s’est transmuée en combat contre un impérialisme américain s’acharnant à écraser le Vietnam, et un militantisme appelé à radicaliser les mobilisations étudiantes de ces années, constituant un vecteur des prémices de Mai 68.
Ainsi la dimension internationaliste allait se trouver inscrite au coeur de Mai 68, réactivant des traditions socialistes fort malmenées par la SFIO, et arrachant l’internationalisme prolétarien des ornières de la coexistence pacifique entre l’impérialisme et la bureaucratie soviétique. Ce pourquoi sans doute le Mai français est apparu comme au centre d’un vaste mouvement secouant la planète entière, de Mexico à Prague, de Dakar à Berlin...

L’explosion

Ce soudain éclatement des carcans sociaux et culturels, qui d’un coup a permis d’entrevoir la possibilité d’une autre vie — métamorphosant la réalité et libérant la parole —, toutes choses nées d’une grève générale, qu’est-ce d’autre que l’irruption du possible révolutionnaire ?
Une expérience qui se joue du poids des ans : 68, c’était 32 ans après le Front populaire, et, depuis, quarante années ont été franchies ; mais on ne saurait oublier 68, et 1936 était présent en mai. Ni se laisser égarer dans les savants débats quant aux critères, objectifs, aptes à définir une situation révolutionnaire : que valent-ils au regard du constat que toutes les mémoires se trouvent hantées par ce spectre révolutionnaire, les unes pour l’exorciser, les autres pour l’invoquer...
Autant l’expérience de la Libération semble isolée, incrustée dans la grande faille de la guerre, autant 1936 et 1968 se font écho : des grèves puissantes, spontanées, qui se généralisent et conduisent à un mouvement inédit d’occupations des usines, et ce dans le même enthousiasme juvénile qui amena, le 9 juin 1936, Trotsky à annoncer : « La révolution française a commencé ! ».
Mais sous ces similitudes, des différences qui devaient s’avérer déterminantes
pour le déroulement de l’action collective et la confrontation aux défis en découlant.
En 1936, la victoire électorale du Front populaire servit de déclencheur à une mobilisation d’emblée ouvrière, et qui le resta. En 1968, c’est la révolte de la jeunesse étudiante qui, face à un pouvoir autoritaire et conservateur, catalysa le soulèvement ouvrier. Plus encore, le contexte international était radicalement différent : au cours des années trente l’urgence était de réagir à la montée en puissance du fascisme, elle-même annonciatrice d’une guerre inévitable. L’heure était tragique et la grande espérance de la mobilisation ouvrière fut d’espérer retarder la catastrophe, sinon l’écarter. En 68, dans un univers bipolaire (URSS contre Etats-Unis, capitalisme ou « socialisme », l’Ouest face à l’Est...), l’illusion fut de croire que le temps était aux révolutions victorieuses : malgré les coups d’arrêt, les dévoiements et le échecs, dominait
alors l’idée d’une marche impérieuse vers une société meilleure, et même la réconciliation (!) du socialisme et de la liberté.
Un état d’esprit qui a certainement amorti et brouillé l’impact de l’échec de 68, puisqu’on pouvait se persuader facilement qu’il s’agissait bien d’une répétition générale [3]. Ce mouvement qui était celui de la jeunesse croyait avoir le temps pour lui. Ces illusions, double héritage de 1936 et 1968, se sont combinées pour autoriser le grand malentendu de 1981. Face à un Mitterrand qui cultivait les références au mouvement ouvrier, on s’autorisa à rêver un scénario du type 1936 : une victoire de la gauche provoquant un soulèvement
ouvrier, débordant les appareils et déjouant les manoeuvres bureaucratiques, et ce dans un contexte international plus favorable. A l’extrême gauche, ne se plaisait-on pas à répéter que Mai 81 était un effet différé de Mai 68 ? Vision enchantée qui empêcha de comprendre ce qu’étaient devenus les rapports de
force entre classes. Elle permit de s’aveugler quant à la capacité du Président
socialiste d’assurer sans crise son pouvoir à la tête des institutions
de la Ve République, en dépit du ralliement aux exigences du capitalisme
international dans sa phase néo-libérale.
Peut-être fut-ce le prix de ce qu’il y eut d’illumination en 68 : la découverte
aveuglante d’un possible illimité. Non seulement l’échec ne fut pas compris dans sa réelle portée, mais plus gravement, au long des dernières décennies, les leçons n’en furent pas réellement tirées. Ne s’est-on pas trop contenté de regarder avec mépris les gesticulations de tous ceux qui s’acharnaient à falsifier Mai 68, pour opposer à leurs reniements une fière fidélité à cet événement qui a ouvert une brèche dans l’ordre établi, et révélé que rien n’est
immuable, au point de faire naître le rêve que tout était possible ? C’est
pourquoi de Mai 68 sont nées à la fois des rages impuissantes, qui ont
conduit à des échecs et épuisements, et une onde de choc en profondeur qui a bouleversé les rapports sociaux avec la libération des moeurs, la contestation de l’autorité et le grand mouvement d’émancipation féministe.
Une dualité qui fournit argument à ceux qui prônaient la nécessité de donner du temps au temps, tout en corrigeant les impatients prompts à s’écarter du droit chemin. Ce qui nous a conduits où nous sommes : à gauche, on est passé de « la révolution non, mais la réforme, oui ! » à un réformisme sans réformes qui a nom social-libéralisme, et, à droite, du « le changement, oui, la chienlit non ! » à la contre-réforme sur toute la ligne.
Les perspectives se sont donc sinistrement déplacées : ce qui oblige à écarter toute illusion de prétendre recommencer Mai 68. Mais Sarkozy nous en fait rappel : demeure une ligne de partage qu’on ne saurait franchir sans renoncement, qui est bien de fidélité à Mai 68. Une fidélité qui interdit de déchirer la page du passé, mais bannit le fétichisme obséquieux. Mai 68 appelle l’approche critique !

Le pouvoir ne se ramasse pas !

Fin mai 68, on connut l’ivresse. À Charléty, Barjonet relayait l’appel pivertiste
de 36 « Tout est possible ! », du côté de la CGT, après le refus ouvrier de l’accord de Grenelle, le mouvement revendicatif d’une ampleur inégalée en venait à dessiner la perspective d’un gouvernement d’union des forces populaires... Le pouvoir paraissait saisi d’évanescence, lorsqu’on brûlait les dossiers dans les ministères, que Pompidou semblait abandonné, et que le Général en venait à disparaître sans laisser d’adresse. D’aucuns purent alors
considérer que le pouvoir était, non pas à prendre, mais à ramasser ! Symptôme caricatural d’une faiblesse plus générale, qui fut de sousestimer
gravement les capacités politiques de la bourgeoisie face à une situation de crise majeure.
C’est bien parce que la question du pouvoir était posée qu’on vit à gauche divisions et flottements s’exacerber : affrontements entre une extrême
gauche aiguillonnant la mobilisation et une direction du PC s’échinant à la canaliser, contradictions entre le Parti communiste et la mouvance socialiste, et au sein de celle-ci rivalité ombrageuse entre Mitterrand et Mendès... Manoeuvres et négociations de sommet, déclarations publiques multiples et opposées révélaient une double ligne de faille allant s’approfondissant : entre la classe mobilisée et ses directions, et entre ces diverses directions à l’autorité politique extrêmement différenciée.
Face à quoi, dans le camp de la bourgeoisie, s’est opérée au plus fort de la crise une concentration maximum du commandement, autour d’un homme, habitué à cultiver le secret et à ne pas partager le pouvoir, le Général soi-même. Ainsi s’organisa une double riposte. D’une part, la menace d’une intervention militaire. On dissertera longtemps sur le fait de savoir s’il s’est agi d’un épouvantail pour effrayer les naïfs ou d’un effectif danger, il est sûr qu’un tel saut dans la répression était de l’ordre du possible de la part de ce pouvoir, et qu’il ne fut pas nécessaire compte tenu de la débandade que provoqua le
simple chantage à cette éventualité (il suffit donc de rameuter les cercles
activistes de la droite pour encadrer la manifestation des Champs Elysées).
D’autre part, l’ouverture politique avec la convocation d’élections générales. Face à une France déchirée, et dont une partie vivait dans l’effroi, l’argument du recours aux élections apparaissait comme un choix démocratique que nul ne pouvait récuser sous peine de s’assumer comme un dangereux irresponsable. Et on savait que les directions réformistes, tout imprégnées d’électoralisme, ne feraient autre chose que se jeter sur l’appât qui leur était ainsi jeté. En somme, tandis que les uns se déchiraient à belles dents et péroraient sans fin, les autres organisaient une riposte sidérant l’adversaire
et le rendant incapable de toute parade. De Gaulle reprenait la main face à un mouvement ouvrier paralysé par ses faiblesses et dont les principales directions acceptaient avec un soulagement non dissimulé cette triste conclusion.

En défaut de stratégie transitoire

Dans les années qui ont précédé 1968, le Parti communiste avait quaconstruit
une orientation cohérente, dite de « démocratie avancée » : l’objectif affiché était d’en finir avec le pouvoir personnel, en imposant un gouvernement de la gauche unie, ayant l’appui des syndicats, et assurant la satisfaction des revendications et des progrès démocratiques sur la base d’un programme commun de gouvernement. Cette politique se jouait au plan électoral et en
fonction d’une alliance entre partis de gauche, elle était par conséquent
disjointe des mobilisations ouvrières, celles-ci étant bornées à des visées revendicatives limitées et servant à alimenter le vote en faveur de la gauche. Elle supposait donc un mouvement de la classe strictement sous contrôle politique du Parti.
Un tel dispositif politique s’est évidemment trouvé bousculé par la grève générale, qui confrontait la direction communiste à un mouvement de masse d’une ampleur formidable. Celui-ci offrait la possibilité d’écarter De Gaulle [4], mais sous la poussée populaire et non comme conséquence d’une victoire électorale. Et ce alors que l’alliance politique avec les socialistes n’était pas
construite, ni maîtrisable (ce qu’exprime la longue plainte des dirigeants
communistes en direction de ceux de la FGDS). Le Parti communiste se trouvait donc comme jamais au cours de son histoire confronté à deux acteurs impromptus au regard de sa vision du monde : l’un, gigantesque, qui était la classe mobilisée, l’autre, vibrionnant et vindicatif : le mouvement étudiant et les organisations d’extrême gauche agissant en son sein (les dits « groupuscules »).
D’où, de sa part, une politique pratique d’intervention brutale pour faire entrer dans son lit le fleuve débordant. Le Parti communiste l’assuma jusqu’à se déconsidérer définitivement aux yeux des secteurs les plus politisés, ce qui allait permettre qu’il se trouve définitivement confronté à une extrême gauche irréductible. Et, d’autre part, il s’appuya sur la CGT pour réaliser le travail consistant à retranscrire en exigences revendicatives les aspirations des travailleurs. Ce afin d’engager une négociation avec le patronat et le
gouvernement permettant d’arracher des concessions substantielles,
elles-mêmes censées créer un rapport de forces nouveau entre les classes, sur la base duquel il deviendrait crédible de promettre de grands changements... à venir ultérieurement.
D’où, de sa part, une politique pratique d’intervention brutale pour faire entrer dans son lit le fleuve débordant. Le Parti communiste l’assuma jusqu’à se déconsidérer définitivement aux yeux des secteurs les plus politisés, ce qui allait permettre qu’il se trouve définitivement confronté à une extrême gauche irréductible. Et, d’autre part, il s’appuya sur la CGT pour réaliser le travail consistant à retranscrire en exigences revendicatives les aspirations des travailleurs. Ce afin d’engager une négociation avec le patronat et le gouvernement permettant d’arracher des concessions substantielles, elles-mêmes censées créer un rapport de forces nouveau entre les
classes, sur la base duquel il deviendrait crédible de promettre de grands changements... à venir ultérieurement.
La division ainsi introduite entre continuation et compromis pénétrait bien au-delà du violent conflit entre « gauchistes » et « staliniens », partageant
la classe elle-même, voire la conscience même des individus les plus engagés. S’agit-il d’un mouvement d’une ampleur inégalée dont les objectifs sont revendicatifs, donc ne visant pas la remise en cause du système mais une amélioration qualitative de la situation des salariés et de la population ? Le mouvement est-il à dynamique révolutionnaire, exigeant qu’on aille toujours plus de l’avant dans la mobilisation et dans la contestation du pouvoir et de ce
qu’il défend ?
Si les défenseurs de la première option étaient perçus par ceux prônant la seconde comme des traîtres, ceux-là dénonçaient ceux-ci comme des aventuristes et des provocateurs. Une opposition d’une grande violence puisque dans les deux cas on se voyait accusé d’être à la solde du pouvoir... Faute d’une implication massive des travailleurs en lutte dans cette confrontation, et à un moindre degré par défaut d’initiatives politiques permettant de faire bouger les lignes, c’est tout le mouvement qui se trouva affaibli dans ses capacités d’initiatives politiques pour riposter aux manoeuvres du pouvoir et déstabiliser les relais dont il disposait au sein même de la
gauche.
On discutera à longueur de temps, et il est utile de le faire, de quelles initiatives auraient pu permettre d’échapper aux ornières de la division et aux impasses qui en résultaient. Comment le meeting de Charléty, perçu par le Parti communiste comme une véritable provocation de la gauche non communiste, aurait-il pu propulser une alternative politique capable de crédibiliser l’exigence du départ de De Gaulle (ce qui aurait passé, contre l’impatience des secteurs le plus radicalisés, par une forme de consultation
électorale, mais susceptible de se dérouler dans des conditions tout autres que celles de juin à l’initiative de la droite) ? Quels auraient été les effets d’une participation des organisations étudiantes et des groupes d’extrême gauche à la manifestation appelée par la CGT le 27 mai, marquée par le retrait de l’UNEF, de la CFDT et de la FEN, où le mot d’ordre de gouvernement populaire rencontra un écho important ?
Dès lors qu’aucune organisation ne voulait ou n’était en capacité d’offrir une orientation mobilisatrice, il faut mettre en lumière une autre dimension du mouvement : la limite atteinte par la mobilisation même de la classe. En effet,
un saut qualitatif dans la radicalisation de cette dernière aurait pu permettre
un basculement dans une situation réellement révolutionnaire. Or, si un tel saut ne se matérialisa pas, nul ne peut décréter qu’il était en soi impossible. Tout témoigne du formidable bouleversement qui s’est alors produit dans les entreprises, l’audace des initiatives prises, la portée transformatrice dont elles étaient porteuses... On en prend d’autant mieux la mesure aujourd’hui qu’avec le recul apparaissent clairement les obstacles à leurs possibles traductions politiques.
Le décalage apparaît grand entre la radicalité du vécu des travailleurs dans l’action, et la réduction de leur champ d’intervention autonome à l’entreprise, au mieux la localité ou la région. Décalage aussi entre des cahiers de revendications dominés par les élaborations syndicales antérieures, sans l’expression d’une créativité à la hauteur de ce qui se passait. A travers les témoignages, on voit qu’acteurs dans l’entreprise les grévistes étaient souvent spectateurs de ce qui se passait au niveau national. La logique délégataire au profit des instances syndicales, donc vers les directions nationales, est restée prégnante [5]. Symbolique de cela le fait que la lutte des Lip, emblématique de ce que Mai a rendu possible, ne s’est concrétisée que
plusieurs années plus tard, de manière isolée (quelle que soit la grande solidarité qu’elle a générée), et dans un autre contexte.

La tristesse de la domination

La mémoire de 68 est marquée de joie — celle d’avoir imposé l’évidence de la possibilité de changer le monde —, et aussi d’un chagrin : la blessure des occasions perdues, des reculs et de la défaite. La conscience bourgeoise, méprisant ces émotions qui lui sont étrangères, cultive la peur. Mais une peur
qui l’incite à ménager ses rétablissements et calculer ses revanches.
Après Mai 68, laissant à ses intellectuels organiques le soin de mener les débats oiseux sur la nature du mouvement, elle a tiré les leçons de la crise pour préparer l’avenir. D’une part, la relève rapide d’un Général usé, qu’elle a trouvée en la personne de Pompidou, qui jouissait de la confiance des banques et avait donné la preuve de sa maîtrise des crises. Puis avec Giscard, qui allait
assurer la modernisation du régime et de la vie politique.
Une modernisation au nom de laquelle, de Mai 68, a pu être récupérée et dévoyée une part de ces exigences de liberté, voire certaines aspirations libertaires, dès lors transmuées en requêtes individualistes, et parfois instrumentalisées en vecteurs des grandes transformations libérales. C’est ainsi que, dans le champ des médias télévisés, on sut convaincre que plus de liberté impliquait davantage de chaînes ! Au plan idéologique, on ressassa la
thèse que mai 68 ne fut qu’une grande secousse d’adaptation de la société française.
Dans le même temps, les institutions de la Ve République faisaient la démonstration de leur incroyable capacité à assurer le pouvoir de la bourgeoisie : après avoir résisté à la bourrasque de Mai, celles-ci, qu’on disait taillées à la mesure du seul De Gaulle, s’adaptaient pour permettre ces changements de personnel politique. Elles devaient en donner une seconde,
plus spectaculaire encore, en 1981, lorsqu’il apparut que l’épreuve de l’alternance permettait, face à une droite épuisée, de confier la gestion de l’Etat à une gauche reconstruite derrière Mitterrand. La victoire du 10 mai 1981, sous le signe de la rupture avec le capitalisme et de l’engagement
de changer la vie, a alors pu apparaître comme une floraison tardive des promesses de Mai 68, avant se révéler être leur embaumement.
S’y tromper signifiait qu’on n’avait pas perçu le renversement du rapport de force qui s’était opéré dans la deuxième moitié des années 1970, lorsque sous couvert de crise économique le capitalisme engageait, sous le drapeau du néo-libéralisme, une offensive anti-ouvrière de grande ampleur, rejetant la classe ouvrière sur la défensive, d’abord aux Etats-Unis et au Royaume Uni,
puis dans tous les pays : chômage de masse, démantèlement des acquis,
régression sociale, explosion des inégalités et déploiement d’une idéologie réactionnaire devenaient partout l’impératif absolu...

Après le grand refus, le grand reflux

En 1978, conséquence de ces changements, la gauche échouait électoralement et l’Union de la gauche se désagrégeait. Mitterrand, prince des ambiguïtés, retarda l’heure de vérité. Après le lyrisme de la geste ouvrière, qui favorisa son accession au pouvoir, il a su s’y maintenir en conduisant la gauche à s’adapter au capitalisme triomphant. Le prix en fut le désarroi politique, qui allait s’approfondir après l’effondrement du camp dit socialiste, et une perte de substance du mouvement ouvrier.
Sur tant de ravages, aujourd’hui se dresse Sarkozy.
Il clôt la longue parenthèse représentée par Chirac. Cette immobilisation
du champ politique dans un post gaullisme privé de projet et enclin aux cohabitations mortifères avec le Parti socialiste. Parmi ses ambitions, celle d’imposer une nouvelle mutation de ces institutions de la Ve République, au coeur desquelles est noué l’esprit de trahison — Pompidou a trahi de Gaulle, Chirac a trahi Chaban, puis Giscard, et Sarkozy a trahi Chirac... —, mais des
trahisons qui recèlent de perverses affinités. Mitterrand a mimé De Gaulle dans la maîtrise d’institutions qu’il avait brillamment dénoncées. Quant à Sarkozy, ne lit-on pas une secrète fascination pour Mitterrand dans cette image inversée qu’il en propose ? D’un côté, le secret et la dissimulation, de l’autre, l’ostentation et le clinquant, la ruse et la prudence, pour l’un, pour l’autre, la brutalité et le volontarisme exacerbé...
Mais chez les deux une semblable jouissance du pouvoir !
Mitterrand a su mettre l’espoir de Mai 68 au service de sa conquête du pouvoir. Sarkozy se donne pour mission d’extirper Mai 68 de la conscience nationale. Mais « ce dont Sarkozy est le nom » [6] est animé d’une effective volonté, qui est de revanche. Sarkozy n’est que l’instrument imparfait d’un projet politique : non pas seulement constater l’échec de Mai 68, son renvoi à une histoire morte, mais humilier Mai 68... Pour que les dominés cessent d’y voir une source vive d’espoir, qu’ils en aient honte.

F.S.

Notes

[1Michel Winock : « Cette génération est la première depuis 1914 à n’avoir connu ni la guerre, ni les privations des années noires ou les drames des conflits coloniaux ». In L’Histoire, Mai 68, le monde tremble.

[2Michel Winock :
« Il devait bien y avoir un malaise latent dans la société française », id.

[3Titre du livre publié par Daniel Bensaïd et Henri Weber,
en octobre 1968, aux éditions François Maspéro, Mai 68, une répétition générale.

[4Hypothèse dont on peut penser qu’elle n’avait pas les faveurs du Kremlin.

[5Voir dans ce numéro l’entretien dans lequel René Mouriaux insiste sur cette combinaison d’un nouveau qui émerge en force avec Mai 68, appelé à bouleverser bien des données, et des structures
toutes façonnées par l’ancien.

[6Selon la formule à succès d’Alain Badiou.