Une gauche de gauche devient possible

, par PICQUET Christian

C’est une bonne semaine qui s’achève. Elle avait débuté par l’annonce du départ de Dolez et Mélenchon du Parti socialiste. Elle n’a ensuite cessé de voir affleurer les signes de convergences du côté des forces et sensibilités antilibérales et anticapitalistes. Au point qu’est à présent rouvert l’espace d’une gauche de gauche affichant, pour les prochaines années, l’ambition de devenir majoritaire au sein de la gauche.

La rupture d’une partie de la motion C du congrès socialiste de Reims, et la proposition des initiateurs de cet événement d’aller vers un front de gauche pour les prochaines élections européennes, auront tout d’abord été saluées comme il se devait par Unir, les Alternatifs, Mars ou la rédaction de Politis (en charge, pour le moment, de la coordination de l’appel lancé en mai dernier). Plus significativement peut-être, elles auront suscité des réactions plus que positives du côté de personnalités communistes comme Roland Muzeau, Patrick Braouezec ou Dominique Grador, ou même par des figures de la gauche des Verts comme Martine Billard. Dans la foulée, le congrès des Alternatifs, qui se tenait le week-end dernier, aura adopté une résolution se concluant en ces termes : « Pour les Alternatifs, la campagne électorale doit permettre de défendre la perspective d’un vaste débat démocratique en vue de l’élection d’une Constituante européenne. Celle-ci serait un outil pour la transformation démocratique de l’Union. Le PCF et le LCR/NPA, dans des déclarations récentes, affirment souhaiter une alliance large. La sortie annoncée du PS d’un secteur de gauche peut également contribuer à reconstituer la dynamique de la campagne du NON de gauche au TCE qui avait rassemblé en 2005, courants et organisations politiques de gauche et écologistes, comme des dizaines de milliers de citoyennes et citoyens. Il faut que se retrouvent notamment ensemble ceux et celles qui ont voté en 2007 pour Bové, Besancenot et Buffet, et bien au delà, tous ceux et celles qui veulent un autre monde ! Les Alternatifs agiront pour permettre que se réalise l’unité la plus large à l’élection européenne comme dans les luttes. » Dès le lendemain, dans l’Humanité, Francis Wurtz aura renouvelé l’engagement du PCF à un « front progressiste européen », appelant à « travailler ensemble à créer la dynamique politique de gauche qu’appelle aujourd’hui la situation faite à notre peuple et aux peuples en général ». Enfin, ce 12 novembre, Marc Dolez et Jean-Luc Mélenchon auront officiellement annoncé la création d’une nouvelle formation, le Parti de gauche.

Il convient de s’arrêter un instant sur cette annonce. D’abord, pour se féliciter que ses promoteurs – qui ont, d’ores et déjà, reçu plusieurs milliers de signatures sur leur texte de soutien – aient confirmé un positionnement de refus net du capitalisme en tant que tel, leur rupture sans ambiguïté avec une social-démocratie dont ils considèrent à juste titre que la mutation libérale-démocrate se révèle dorénavant irréversible, un projet de construction sur le moyen terme d’une nouvelle force aussi rassembleuse que l’est Die Linke en Allemagne (et non simplement une nouvelle organisation socialiste de gauche). Tout aussi positif apparaît que la direction provisoire de ce nouveau PG - dont la coordination est confiée à Claude Debons -, n’entende pas céder aux facilités de la polémique qu’eussent pu provoquer les déclarations aussi sectaires que malencontreuses d’Olivier Besancenot. Dans L’Humanité de ce 13 novembre, Mélenchon a des formules auxquelles nous ne pouvons que souscrire, lorsqu’il indique, à propos des européennes : « Je fais à mon tour cette offre au NPA en lui demandant d’y réfléchir à deux fois. Nous pouvons faire un front, dans le respect de ce que chacun est, sur un objectif : faire la démonstration que le peuple français ne veut pas du traité de Lisbonne et veut une autre Europe. On peut donc se regrouper sur l’élection européenne et le NPA aurait tort de vivre dans la méfiance des autres. » Sans doute, nous dira-t-on que bien des choses restent à discuter, par exemple sur la plate-forme qui devrait rassembler, pour le scrutin de juin 2009, l’ensemble des partisans d’une Europe au service des peuples et des travailleurs, dont l’axe structurant devrait évidemment être la sortie du traité de Lisbonne, dans tous les domaines que ce texte codifie. Il n’est cependant pas de bonne politique de se réfugier dans le déni que quelque chose est en train de bouger dans les profondeurs de la gauche, ainsi que le fait la direction de la LCR. Dans la dernière livraison de Rouge, Alain Krivine choisit une posture qui rappelle les pires moments de la tentative d’aboutir à des candidatures unitaires pour le rendez-vous de 2007, lorsque, contre le vote d’une conférence nationale de la Ligue, la majorité de la direction de la LCR mit tout en œuvre pour imposer la candidature solitaire d’Olivier Besancenot. Contre l’évidence, et avant même que le débat ne se soit seulement engagé sur le fond avec les partenaires potentiels d’une coalition électorale, Alain Krivine paraît déjà vouloir écrire la fin du film : « Le PCF a produit un texte visant à la réalisation de listes unitaires. En recul sur le fond programmatique, il laisse ouverte la possibilité d’alliances avec les sociaux-libéraux. » De son côté, Samuel Johsua offre de la LCR une image à rebours de toute la tradition d’ouverture qui fut l’identité de la LCR jusqu’en 2006, lorsque, appelé à se prononcer sur la rupture qui vient d’intervenir à la gauche du PS, il ose cette phrase aussi condescendante qu’arrogante : « Positive en ce qu’elle révèle de la crise du PS, l’initiative de Mélenchon ne pourra pas apporter la clarification nécessaire à gauche, que seule la dynamique confirmée du NPA peut apporter. » Le NPA, seul contre tous pour l’éternité ? Arrêtons vite ce jeu délétère ! À se poursuivre, il ne pourrait, en effet, déboucher que un désastre : en participant à la désagrégation de la gauche face à une droite plus dangereuse que jamais, alors précisément que les orientations libérales de celle-ci viennent de s’effondrer sous l’impact de la crise capitaliste ; en favorisant la pérennité de la domination par défaut du PS sur la gauche, au moment même où cette famille politique étale, à son congrès, son incapacité absolue à se tourner de nouveau vers les classes populaires ; en interdisant au monde du travail de disposer enfin, pour ses résistances et ses mobilisations, d’un début de répondant politique crédible, grâce à la convergence retrouvée des forces concernées. Les derniers jours soulignent pourtant que le jeu politique n’est nullement figé et que la fracture entre tenants de l’adaptation et de la rupture avec l’ordre libéral traverse toute la gauche, produisant ses effets jusqu’au Parti socialiste. Ils démontrent, sans l’ombre d’un doute, qu’une nouvelle représentation du monde du travail ne saurait contourner les courants organisés et qu’il faut vite abandonné cette chimère qui a conduit la majorité dirigeante de la LCR à théoriser que les constructions politiques du futur s’opéreraient « en extériorité au centre de gravité du mouvement ouvrier organisé ». Ils attestent que la crise en cours du système est bien, comme nous l’avions ici affirmé, de nature à remettre à plat l’ensemble des débats politiques et idéologiques...

Au regard de pareils enjeux, les calculs à courte vue n’ont rigoureusement aucune légitimité. La possibilité existe d’une offre politique nouvelle à l’occasion des élections européennes ? Explorons-là jusqu’au bout, en veillant à ce qu’elle réponde aux enjeux historiques que fait surgir la tourmente balayant aujourd’hui les marchés. À ce qu’elle s’articule aux nécessités immédiates du combat contre la droite et le patronat, en France comme à l’échelon de l’Union européenne. À ce qu’elle débouche sur une dynamique politique et militante pluraliste, aux plans local autant que national. À ce qu’elle permette de reprendre les discussions de fond dont dépendra, in fine, la redistribution totale des cartes à gauche. Telle est la voie de la responsabilité et... de l’avenir.