Mouvement ouvrier, socialisme et écosocialisme

, par B. Bruno

La nouvelle conférence de l’ONU sur les changements climatiques qui s’est ouverte à Poznan ne fera sans doute, comme les précédentes, que confirmer la gravité de la crise écologique, tout en révélant l’impuissance des dirigeants des principales grandes puissances à y faire face dans le cadre de la mondialisation capitaliste et de la crise économique qui s’amplifie.
La crise écologique a pris une telle ampleur ces dernières décennies qu’elle est devenue une question centrale pour tous ceux qui se battent pour une transformation révolutionnaire de la société. La nécessité de prendre en compte dans notre critique du capitalisme les conséquences de cette crise, conduit certains militants à proposer une intégration de l’écologie politique au programme socialiste en créant un nouveau courant baptisé « écosocialiste » et qui s’est défini dans un « Manifeste écosocialiste international » en 2001. [1]
Dans un article « Qu’est-ce que l’écosocialisme ? » [2] Michael Löwy développe le contenu de ce nouveau courant : « Il s’agit d’un courant de pensée et d’action écologique qui fait siens les acquis fondamentaux du marxisme - tout en le débarrassant de ses scories productivistes. Pour les écosocialistes la logique du marché et du profit - de même que celle de l’autoritarisme bureaucratique de feu le « socialisme réel » - sont incompatibles avec les exigences de sauvegarde de l’environnement naturel. Tout en critiquant l’idéologie des courants dominants du mouvement ouvrier, ils savent que les travailleurs et leurs organisations sont une force essentielle pour toute transformation radicale du système, et pour l’établissement d’une nouvelle société, socialiste et écologique. »
La grande majorité des courants se réclamant de l’écologie politique ne font pas ce lien entre crise écologique et capitalisme et n’ont d’autres perspectives que de s’en remettre aux lois du marché en s’alignant sur un « capitalisme vert » dont les classes dirigeantes et leurs gouvernements se font maintenant les champions. Au contraire, le courant écosocialiste, en voulant combiner écologie et socialisme, nous interroge sur la place que notre programme pour une société socialiste donne à la question écologique.
Si l’ampleur de la crise écologique rend nécessaire d’intégrer cette question à notre programme, est-ce pour autant qu’il s’agirait de mettre sur le même plan écologie et socialisme ? N’est-ce pas au final créer une confusion ?
A-t-on besoin d’inventer un nouveau nom pour se démarquer de l’impasse des régimes et des partis sociaux-démocrates ou staliniens qui, tout en se réclamant du socialisme, n’en avaient que le nom et se situaient sur le même terrain productiviste que les défenseurs du capitalisme ?
L’enjeu de la bataille politique et d’idées n’est-il pas, plus simplement, de redonner tout son contenu de contestation globale du système aux idées socialistes en y intégrant la question écologique comme un élément de cette contestation. Le programme socialiste se redéfinit bien alors comme une réponse globale à la crise du capitalisme y compris la crise écologique qui implique une transformation révolutionnaire de la société.
C’est de cette question que ce texte voudrait discuter.

La crise écologique conséquence ultime de la contradiction fondamentale du capitalisme...

L’un des arguments du courant écosocialiste, auquel on ne peut que souscrire, est la nécessité de lier la crise écologique au capitalisme et à ses contradictions, et donc de n’envisager de résoudre cette crise que dans le cadre de la perspective du socialisme. « (...) nous avons besoin de bâtir un socialisme capable de résoudre les crises que le capital a créées » (« Manifeste écosocialiste international », 2001).

En effet, sous ses différents aspects, la crise écologique est la conséquence des mécanismes même de l’économie capitaliste.
Le productivisme ravageur est inhérent au mode de production capitaliste qui ne repose que sur la recherche du profit, dans le cadre d’un marché international soumis aux lois de la concurrence. Dans ce cadre, la production n’est pas, et ne peut pas être, tournée vers la satisfaction des besoins sociaux réels... Elle ne vise qu’à produire, avec la meilleure rentabilité possible, des marchandises qui doivent être vendues pour réaliser une plus-value. Elle ne s’intéresse donc qu’aux besoins solvables, quitte à créer de faux besoins en imposant des modes de vie dont l’automobile individuelle est devenue un des symboles. Dans un tel cadre, toute la société est traversée par une série de contradictions : le productivisme aiguillonné par la course au profit et la concurrence engendrent en permanence accumulation de richesses et pauvreté, gaspillage et pénurie, progrès techniques, gain de productivité et désastre écologique, pollution, bouleversement du climat.
La crise écologique est le produit du fonctionnement du capitalisme et, pour les mêmes raisons, le capitalisme est aussi totalement incapable d’y faire face. Cette incapacité trouve son origine dans les mécanismes fondamentaux du mode de production capitaliste.
Comme le rappelle le manifeste écosocialiste international : « (...) le système capitaliste ne peut réguler, et encore moins surmonter, les crises qu’il a engendrées. Il ne peut résoudre la crise écologique parce qu’il devrait poser des limites à l’accumulation. (...) »
Mais la question se pose de quelle accumulation parlent les auteurs du texte ? Et c’est là qu’il y a confusion car la suite du texte introduit une ambigüité qui se retrouve dans tout le raisonnement des écosocialistes. « [Le système capitaliste] (...) devrait abandonner la logique de l’empire et imposer en conséquence d’inacceptables limites à la croissance et au “mode de vie” soutenus par cet empire. »
Il est important de préciser les choses. Qu’est-ce qui caractérise le mode de production capitaliste et qui le rend incapable de faire face à la crise écologique ? Le fait qu’il ne vise qu’une accumulation sans fin de capital, ou une accumulation de biens matériels, base d’un mode de vie à l’américaine ? Les deux ne sont pas obligatoirement liés.
Mettre sur le même plan accumulation du capital, croissance et « mode de vie » des pays développés introduit une confusion car c’est une concession au courant de l’écologie politique dont la critique du capitalisme sur une condamnation « éthique » de la société de consommation. Si on lie la crise écologique au capitalisme comme le proposent les tenants de l’écosocialisme, alors il faut aller jusqu’au bout de l’analyse de ses contradictions, et de ses conséquences.
L’incapacité du capitalisme à intégrer la question écologique est la conséquence de sa contradiction fondamentale décrite dès l’origine par Marx : la contradiction entre une production qui est sociale et une appropriation qui reste privée. Cette production sociale permet, sur la base des progrès techniques des différentes révolutions industrielles, de produire à un niveau encore jamais atteint par l’humanité mais l’appropriation privée capitaliste fait que cette production doit être vendue pour réaliser un profit, pour atteindre le seul véritable but du capitalisme : l’accumulation du capital.
C’est cette course à l’accumulation du capital qui engendre le productivisme ravageur, dont le but n’est pas tant de « produire pour produire » mais bien de produire pour réaliser une plus-value.
Bien évidemment le capital ne peut imposer des limites à sa propre accumulation mais par contre, il peut très bien limiter la croissance de la production de biens matériels, voire même s’en prendre au « mode de vie » des classes populaires voire même des classes moyennes des pays industrialisés, comme actuellement, du fait de la crise.
Si le productivisme inhérent au capitalisme semble conduire à une généralisation du mode de vie des pays industrialisés à toute la planète, ce n’est en réalité ni son but, ni même la réalité de son développement. Car son but étant l’accumulation du capital, tout est sacrifié à ce but, les peuples, l’environnement... les capitalistes concurrents. Et le capitalisme entraîne tout autant le développement de ce mode de vie aberrant que l’aggravation de la misère pour le plus grand nombre... jusqu’à la crise. À travers la lutte des classes, la concurrence, le capitalisme, c’est la lutte acharnée d’une minorité pour l’appropriation sociale des richesses produites, quel qu’en soit le prix payé par les populations ou l’environnement, et même si cette lutte sape les conditions même de l’accumulation, en précipitant le moment où elle se heurtera aux limites du marché.
Car cette accumulation infinie du capital, justement parce qu’elle engendre tout autant le productivisme que la misère pour les populations, se heurte en permanence aux limites des marchés où elle doit se réaliser. Comme l’expliquent François Chesnais et Claude Serfati citant Le Capital de Marx dans leur article paru dans « Capital contre nature » [3], « C’est dans sa soif d’appropriation de la plus value, dans les mécanismes qu’il emploie pour tenter de la satisfaire et dans les impasses auxquelles tant ce besoin que les moyens employés pour l’atteindre le conduisent que gisent les contradictions qui font que la véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même ».
C’est dans le cadre de cette analyse des contradictions internes du capitalisme qu’il nous faut intégrer les causes et les conséquences de la crise écologique pour ne pas en rester à une simple condamnation de la société de consommation.

La mondialisation, une fuite en avant dans l’accumulation du Capital qui a globalisé la crise écologique

Avec la mondialisation, et la mise en place d’un marché mondial sans barrière, sans contrainte, le capitalisme a atteint ses limites historiques. Même si l’inflation de la sphère financière semblait avoir repoussé à l’infini les limites du marché, la contradiction est bien toujours réelle, et se traduit par le développement de la crise économique.
Le capitalisme a ainsi généralisé ses contradictions à l’échelle de toute la planète, entraînant une crise globalisée dont la crise écologique est une des conséquences.
Pour le courant écosocialiste, la crise écologique actuelle traduirait une nouvelle contradiction entre le capitalisme, son productivisme et les limites « naturelles » de la Terre. Une contradiction finalement entre le capitalisme et l’Humanité, la Terre, contradiction que Marx aurait ignorée.
Pour illustrer le caractère inéluctable de cette crise, l’exemple est souvent pris que si le mode de vie américain était généralisé à l’échelle de toute la planète, les réserves de pétroles seraient épuisées en quelques jours. C’est un argument qui peut servir pour dénoncer les gaspillages et les aberrations du capitalisme mondialisé et critiquer le « modèle » au nom duquel ses apologistes en font la défense, mais cela reste une vue de l’esprit, sans réalité.
Car ce n’est pas cela la réalité du développement capitaliste.
Plus qu’une nouvelle contradiction, l’accentuation actuelle de la crise écologique est la conséquence de la fuite en avant du capitalisme pour surmonter sa contradiction fondamentale...
« La crise écologique a ses origines dans les fondements et les principes de fonctionnement du capitalisme, doublés des conséquences de l’organisation politique et économique des États bureaucratiques, Chine comprise. Aujourd’hui elle se développe de façon accélérée sous l’effet de la recherche par le capital de « solutions » à ses contradictions profondes (taux et masse de la plus-value, taux de profit, suraccumulation endémique, etc.) dans une fuite en avant débridée rendue possible par la libéralisation, la déréglementation et la mondialisation » [4]
C’est cette fuite en avant qui pousse le capital à tout transformer en marchandises, des gènes au « droit de polluer », pour trouver de nouvelles sphères d’investissement et ainsi s’accaparer tout ce qui peut être source de profits. Et d’ailleurs dans ce cadre, l’écologie, elle-même, peut devenir un marché. Les dirigeants politiques et la classe capitaliste sont en train d’essayer d’intégrer la question écologique à leur discours, mais d’un point de vue malthusien. Ils ne voient dans les solutions « écologiques » que de nouvelles perspectives d’accumulation... en vendant plus cher, et donc à ceux qui pourront payer, des marchandises estampillées « vertes », « écologiques », « développement durable ».
Le capitalisme n’a jamais connu de développement harmonieux. Il n’est pas mû par « une dynamique de “croissance” infinie induite pas l’expansion capitaliste ». Même dans ses périodes d’expansion, le capitalisme s’est développé en accentuant les inégalités. Le développement capitaliste dans les pays émergents passe par le développement explosif de certaines productions qui ne répondent pas à de réels besoins sociaux mais plutôt à de potentiels marchés solvables et dans le même temps ce développement ravageur entraîne la ruine de pans entiers de l’économie de ces pays, contribuant à aggraver les inégalités sociales et la misère. La mondialisation, c’est la généralisation du rapport d’exploitation capitaliste et certainement pas la perspective d’une généralisation du mode de vie des pays industrialisés à toute la population.
Le seul régulateur que le capitalisme connaisse, se sont les crises.
Contrairement à ce que les économistes libéraux clamaient, non seulement la mondialisation n’a en rien résolu les contradictions du capitalisme mais elle n’a conduit qu’à une récession mondialisée, c’est-à-dire une juxtaposition de crises à travers lesquelles s’opère une destruction du capital, des moyens de productions, des marchandises.
Il n’y a pas une contradiction fondamentale, extérieure au capitalisme, qui en limiterait le développement du fait des limites naturelles de la planète. Car le capitalisme n’est pas capable de soutenir un développement illimité de la production, ni de la croissance, il est toujours rattrapé par ses contradictions internes qui ne peuvent qu’éclater en de multiples crises, crise économique, sociale, politique, écologique. Les capitalistes ont toujours tenté de trouver des solutions à ces contradictions pour poursuivre l’accumulation du capital mais ils n’ont jamais réussi qu’à les aggraver.
C’est d’ailleurs pour cela et c’est surement un point de désaccord avec les courants écologiques même se réclamant du socialisme, que le capitalisme, quels que soient les désastres écologiques qu’il engendre, n’est pas lui-même menacé dans sa reproduction.
« La ou les crises écologiques, crises planétaires mais aux effets inégaux, sont le produit du capitalisme, mais elles ne sont pas des facteurs centraux de crise pour le capitalisme ». [5]
Lier crise écologique et perspective du socialisme passe non par théoriser une nouvelle contradiction « écologique », extérieure au capitalisme, mais bien plutôt par comprendre la crise écologique comme une des conséquences des contradictions fondamentales du capitalisme qui ont pris une ampleur sans précédent du fait de la mondialisation.

L’écosocialisme, une « nouvelle interprétation du socialisme » ?

« L’écosocialisme conserve les objectifs émancipateurs du socialisme première version et rejette les buts atténués, réformistes, de la social-démocratie et les structures productivistes du socialisme bureaucratique ». (Manifeste écosocialiste international, 2001)
L’un des arguments du courant écosocialiste, pour justifier son choix d’inventer un nouveau nom, est le fait que la question écologique est longtemps restée totalement ignorée des régimes du « socialisme réel » ou des partis staliniens ou sociaux-démocrates gagnés à une conception productiviste de l’économie.
Le « socialisme réel » ne serait qu’une mauvaise interprétation du socialisme qui aurait ignoré la question écologique. Mais il ne s’agit pas d’une mauvaise interprétation du socialisme, ces régimes ont été la conséquence de l’échec de la vague révolutionnaire des années 20, et de la pression de la contre révolution qui a entraîné la mise en place d’une bureaucratie en rupture totale avec le projet révolutionnaire. Le socialisme, le marxisme, vidés de tout contenu émancipateur, n’ont servi dans ces régimes que de « religion d’État » pour justifier des dictatures contre les peuples, exercées par une caste bureaucratique qui ne rêvait que d’un retour au capitalisme.
Le productivisme qui conduisait le PCF et la CGT à mener des campagnes au nom du « produisons français », ou à défendre le choix de l’énergie nucléaire, n’a rien à voir avec le marxisme... C’est la conséquence de leur adaptation, leur intégration à la société capitaliste et, sur le fond, leur renoncement à la perspective d’une révolution sociale.
Nous n’avons pas à nous sentir comptables de l’expérience désastreuse, entre autre en matière d’écologie, des régimes ou des partis qui s’étaient proclamés socialistes mais qui ne l’étaient en rien. Nous ne sommes pas comptables non plus des errements théoriques des staliniens ou des théoriciens de la social-démocratie... nous n’avons pas à rompre avec leur « interprétation du socialisme », car ce sont eux qui rompu avec la perspective socialiste...
Si, à cause de ses défaites du mouvement ouvrier et révolutionnaire, des trahisons, tous les mots qui servent à nous définir sont marqués par l’histoire, il nous faut en comprendre et en expliquer les causes. Mais il ne s’agit pas de changer « d’interprétation du socialisme » en ignorant le contexte de la lutte des classes dans lequel staliniens et sociaux démocrates ont imposé leur mainmise sur le mouvement ouvrier et vidé de tout contenu le marxisme révolutionnaire.
Les camarades de l’écosocialisme ne font pas que dénoncer les errements du « socialisme réel », ils prennent aussi leur distance avec ce qu’ils appellent « le socialisme première version » dont on se demande bien ce qu’il peut recouvrir. Et on ne peut que constater qu’ils cèdent aux arguments polémiques des courants écologistes hostiles au mouvement ouvrier et révolutionnaire, qui en faisant l’amalgame avec mauvaise foi, entre Marx, Engels, le parti communiste, l’URSS, accusent le marxisme d’être foncièrement productiviste... Sans leur donner entièrement raison, Michael Löwy reprend quand même en partie leur argument dans l’article déjà cité : «  (...) on trouve souvent chez Marx et Engels (et encore plus dans le marxisme ultérieur) une tendance à faire du “développement des forces productives” le principal vecteur du progrès, et une posture peu critique envers la civilisation industrielle, notamment dans son rapport destructeur à l’environnement ». Et il poursuit en appelant les marxistes à une « rupture radicale avec l’idéologie du progrès linéaire et avec le paradigme technologique et économique de la civilisation industrielle moderne » [6]. Parler d’une « idéologie du progrès linéaire » du marxisme, c’est confondre Marx avec la vision stalinienne ou maoïste qui ne sont pas des erreurs de compréhension mais correspondent à la défense des intérêts de couches sociales privilégiées, castes bureaucratiques alliées à la bourgeoisie ou à la petite bourgeoise nationale contre les travailleurs et les paysans pauvres.
Actualiser le programme socialiste, c’est justement le débarrasser de toutes les caricatures que les courants se réclamant de lui ont pu faire, consciemment ou pas, pour pouvoir se réapproprier toute la radicalité de la critique de fond du mode de production capitaliste.
Le marxisme n’est pas un dogme dont il faudrait faire l’exégèse pour aboutir finalement à plusieurs interprétations possibles, une plutôt productiviste et une plutôt pas...
Le socialisme scientifique de Marx repose sur l’intégration des données de la science à la gestion de l’ensemble de la vie sociale. Marx s’est appuyé sur les données des sciences de son temps, non pas au nom d’une croyance aveugle dans un progrès des sciences devant permettre de maîtriser la Nature, mais au sens d’une compréhension des mécanismes qui régissent la vie sous ses multiples facettes pour la mettre au service du combat pour la satisfaction de l’ensemble des besoins humains. Les données de l’écologie en tant que science, loin d’être contradictoires avec ce socialisme scientifique, s’y intègrent parfaitement. Et ces nouvelles données scientifiques modernes ne font que renforcer, préciser, les contradictions du capitalisme décrites par Marx.
Même si à leur époque la crise écologique était loin d’avoir atteint le point de non retour actuel, même si, tout simplement, l’écologie en tant que science n’en était pas encore à pouvoir décrire l’ensemble des interactions jouant à l’échelle de la planète, et encore moins les impacts des activités humaines, c’est dans la description que Marx et Engels ont pu faire du capitalisme qu’a été posé sur le plan théorique le fait que le capitalisme est irréconciliable avec une prise en compte des cycles naturels. C’est cette critique qu’il faut nous réapproprier, qu’il faut actualiser en la confrontant au développement pris par le capitalisme dans sa fuite en avant pour surmonter ses contradictions internes.

La confusion entre écologie et écologie politique

Refonder, réviser le marxisme le programme socialiste au nom de l’écologie ne fait en réalité qu’atténuer la radicalité de sa critique car l’utilisation du terme écosocialiste vise sur le terrain politique à proposer « une stratégie d’alliance entre les “rouges” et les “verts” - non au sens politicien étroit des partis sociaux-démocrates et des partis verts, mais au sens large, c’est-à-dire entre le mouvement ouvrier et le mouvement écologique - et de solidarité avec les opprimés et exploités du Sud ». [7]
Mais cela ne fait que rajouter à la confusion. Car parler de deux courants, le mouvement ouvrier et socialiste et le courant de l’écologie politique, en les mettant sur le même plan, revient surtout à faire des concessions à ce dernier.
Le courant écosocialiste, en voulant introduire « à part égale » l’apport des courants écologiques, quitte le terrain de la lutte des classes pour une vision « éthique » du socialisme. Le socialisme est pour nous l’aboutissement de la lutte des classes poussées à son terme, issue inéluctable, justement, parce que le capitalisme est incapable de surmonter les contradictions internes qui le travaillent.
Le socialisme ne peut reposer que sur le développement des sciences et des techniques sous le contrôle démocratique de la population, pour permettre une réelle planification à l’échelle internationale, et vu la situation actuelle, une telle planification n’est possible que sur la base d’un gigantesque essor des forces productives. Il ne s’agit pas là des « scories productivistes » du marxisme, et il faut se poser la question de la nature d’un tel essor. Car il s’agira d’être capable de réorganiser tout l’appareil productif sur la base d’autres critères, choisis consciemment, démocratiquement, que les critères économiques productivistes actuels, qui sont ceux d’une économie marchande reposant sur la recherche du profit, de la rentabilité économique.
Et pour cela, le socialisme devra libérer la science et la technique des carcans que lui impose la société capitaliste, qui en orientent pour une large part les objectifs de recherche et les applications. Mais il n’y aura pas de socialisme possible sans une formidable impulsion donnée par les progrès de la connaissance humaine.
Et puis surtout le terme écosocialiste introduit une confusion entre l’écologie, comprise comme une science, qui est pour nous indispensable pour comprendre les enjeux de la période actuelle, et l’écologie politique qui est un courant qui a ses orientations, sa stratégie et qui ne se situe pas sur le même terrain social que nous. C’est d’ailleurs toute l’ambigüité des courants de l’écologie politique qui utilise le nom d’une science, « l’écologie », pour désigner leur courant politique.
L’écologie, « la plus humaine des sciences de la Nature » pour reprendre l’expression de J.P. Deléage, est avant tout une approche scientifique de la complexité des interactions entre les différentes composantes du monde vivant, de notre planète et en y incluant les activités humaines qui y pèsent d’un poids de plus en plus grand. Se dire « écologiste » aujourd’hui semble être devenu une évidence pour tous, d’ailleurs tous les gouvernements le sont devenus, tellement les données de cette jeune science s’imposent à tous, malheureusement avant tout par le constat des ravages occasionnés par la mondialisation capitaliste et ses conséquences.

Intégrer l’écologie à la question sociale

La crise écologique ne pourra que s’aggraver si la société reste gouvernée par la folie aveugle des lois du marché, reste dominée par l’égoïsme de classe des parasites de la finance. Elle ne peut pas être résolue dans le cadre du capitalisme. Car pour la résoudre, la société humaine devra se donner les moyens d’organiser consciemment, démocratiquement, l’ensemble de l’économie mondiale, pour satisfaire les besoins réels des populations tout en tenant compte des ressources de la planète.
Prendre en compte les données de l’écologie implique d’introduire la raison, la conscience dans le domaine où les économistes, défenseurs des lois du marché, théorisent son absence : l’économie !
C’est pour cela que la question écologique est pleinement partie intégrante du combat pour la transformation révolutionnaire de la société, parce qu’y répondre implique une remise en cause de toute la logique économique actuelle, c’est-à-dire le socialisme.
Oui, la question écologique n’est pas un supplément d’âme, elle est au cœur des conditions de travail et de vie des salariés.
Notre combat est une lutte pour créer les conditions qui permettront l’amélioration des conditions de vie de la population, ce qui implique tout autant l’accès aux biens matériels indispensables pour vivre, que la préservation et l’amélioration de l’environnement dans lequel nous vivons. Ce double objectif est d’autant plus indissociable qu’il s’agit, pour l’atteindre, de s’en prendre aux mêmes responsables : les classes dirigeantes qui contrôlent l’économie mondiale, comme les États qui sont à leur service.
C’est dans la remise en cause du pouvoir de ces classes dominantes que le combat contre la crise sociale et le combat contre la crise écologique se rejoignent en une lutte commune pour l’expropriation des multinationales pour se donner les moyens de mettre en place un développement maîtrisé reposant sur une planification démocratique, c’est-à-dire une économie réellement socialiste.
C’est pour cela aussi que, face à la crise écologique, il ne s’agit pas, comme le défendent plus ou moins tous les courants se revendiquant de l’écologie politique, de produire moins mais bien de produire mieux sur la base d’un essor des sciences et des techniques. Et c’est bien cela le socialisme, créer les conditions pour une planification démocratique et consciente de l’économie qui seule peut permettre d’intégrer réellement toutes les données de la science, dont celles de l’écologie scientifique.
Les camarades se revendiquant de l’écosocialisme posent à juste titre l’urgence de la question écologique et la nécessité de l’intégrer dans notre programme socialiste. Mais finalement ils ne vont pas jusqu’au bout du problème qu’ils ont posé. Rajouter un préfixe « éco » non seulement ne suffit pas mais est, en réalité, porteur de beaucoup de confusion politique, parce que plus qu’une actualisation du programme socialiste, il est un compromis avec d’autres courants politiques.
Mais le problème posé est réel et mérite un débat d’idées car il s’agit de dépasser le simple fait de rajouter, comme une pièce rapportée, une contribution écologiste à notre programme. Redonner toute sa radicalité à la critique du mode de production capitaliste implique d’y intégrer les causes de la crise écologique comme conséquence des contradictions internes du capitalisme mondialisé et d’y intégrer aussi nos réponses à cette crise, qui passent par la remise en cause de la propriété privée des grands moyens de production et par leur réappropriation collective pour permettre une réelle planification démocratique de l’économie.
Intégrer la question écologique au socialisme réactualise la critique que Marx a pu faire du capitalisme dans ce qu’elle a de plus fondamental, philosophique : la critique de l’aliénation et de la perversion qu’il a généré dans les rapports entre l’Homme et la Nature. En ce sens, le socialisme est écologique parce qu’il crée les possibilités d’une société humaine pleinement consciente de faire partie intégrante de la Nature.

Notes

[1« Manifeste écosocialiste international », consultable sur le site : http://www.europe-solidaire.org/spi...

[2Michael Löwy, « Qu’est-ce que l’écosocialisme ? » publié dans Écologie et socialisme, Syllepse, Paris, 2005. aussi consultable sur : http://www.europe-solidaire.org/spi...

[3François Chesnais, Claude Serfati, chapitre « Écologie et reproduction sociale » dans Capital contre nature, sous la direction de Jean-Marie Harribey et Michael Löwy, Actuel Marx Confrontations, Paris, 2003.

[4F. Chesnais, C. Serfati, op. cit.

[5F. Chesnais, C. Serfati, op. cit.

[6M. Löwy, op. cit.

[7M. Löwy, op. cit.