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Corcuff la joue Bourdieu

, par CORCUFF Philippe

Intellectuel engagé, figure de la gauche radicale, reprend le flambeau de Pierre Bourdieu de novembre 1995, en lançant une pétition d’intellectuels favorables aux mouvements sociaux.

Lyon Capitale. Vous êtes à l’initiative d’un appel d’intellectuels pour soutenir les actuels mouvements sociaux. Pourquoi ?

Philippe Corcuff. Face aux pseudo-évidences technocratiques et médiatiques sur « les privilèges » et « l’égalité », il y a besoin d’intellectuels, de chercheurs et d’artistes critiques. Contre les logiques de division et de dévalorisation des mouvements sociaux, on peut pointer des convergences potentielles entre différentes luttes, autour des idées de sécurité sociale et de services publics. Celles-ci constituent des conditions permettant à l’autonomie de chaque individu de se consolider, à l’abri des aléas et de la concurrence sauvage propres aux logiques marchandes. 37,5 annuités pour tous, progrès de l’État social et nouvelle répartition des richesses, d’une part, reculs sociaux catégoriels annonçant des reculs globaux, affaiblissement de l’État social et développement des inégalités, d’autre part. Il nous faut recentrer les termes de la confrontation actuelle.

Pour le moment, à quelques exceptions près, les revendications restent catégorielles. Comment l’expliquez-vous ?

La situation syndicale favorise un traitement catégoriel des problèmes. En 1995, la CGT était en plein renouvellement, en incarnant une certaine radicalité. En 2007, avec des contradictions et des hésitations, elle est tentée de donner des gages de « responsabilité » dans la négociation, se rapprochant de l’attitude de la CFDT. Les dirigeants confédéraux de la CGT sont peut-être excessivement fatalistes quant à la capacité d’un mouvement social à faire reculer Sarkozy et pourraient se contenter de la négociation de miettes. Les nouveaux syndicats SUD symbolisent alors davantage la radicalité, mais demeurent fragiles.

Vous rapprochez ce mouvement social de celui de novembre-décembre 1995 contre le Plan Juppé. Pourtant, à cette époque l’opinion soutenait les grévistes...

En 1995, Jacques Chirac avait été élu président de la République sur le thème de « la fracture sociale ». Il y avait des attentes sociales. Or le Plan Juppé a annoncé l’austérité, contrairement à ce qui avait été annoncé. Á travers les sondages notamment, le mouvement de 1995 a donc été perçu par une partie importante de la population de manière positive. En 2007, ces mesures ont été discutées lors des élections et sont même considérées comme un test de crédibilité pour Sarkozy. Dans les sondages actuels, on ne sait d’ailleurs pas bien si les gens adhèrent aux contre-réformes ou à l’idée qu’elles sont inéluctables. Pour l’instant, le gouvernement semble avoir gagné la première manche de la bataille idéologique. Mais cette situation peut bouger.

En cherchant l’épreuve de force, Sarkozy, cherche-t-il à imiter Thatcher ou Reagan, dans leur volonté de casser les syndicats ?

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ça. Aujourd’hui, certains discours gauchistes — et je distingue nettement « gauchisme » et radicalité — font comme si le niveau sonore et les excès rhétoriques (« privatisation », « ultralibéralisme » etc.) font la radicalité. L’idée de radicalité, c’est plus sérieusement prendre les problèmes à la racine. Or la logique de Sarkozy n’est pas ultralibérale à la Thatcher ou à la Reagan, mais plutôt blairiste. Le sarkozysme est un social-libéralisme sécuritaire qui recourt, pour des raisons de démagogie électoraliste, à une xénophobie subliminale. Il ne cherche pas d’abord à casser les syndicats, mais à les associer à la gestion de la dégradation néolibérale. Ainsi les grands syndicats risquent d’être davantage institutionnalisés, en atténuant leurs capacités critiques.

Les étudiants mobilisés disent que la loi Pécresse aura pour conséquence une privatisation de l’université. C’est aussi votre avis ?

Les dispositifs de la réforme ne conduisent pas immédiatement à la privatisation, même si cela peut venir plus tard. Ce n’est donc pas, pour l’instant, une réforme ultralibérale mais sociale-libérale qu’aurait pu faire le PS, et qu’avaient préparée les technocrates du PS. Un excès rhétorique passe à côté de la cible et ôte à la critique de sa crédibilité.

Voulez-vous dire que cette loi est une bonne réforme ?

Non, c’est bien une régression. Car cette réforme marque une alliance entre la bureaucratie universitaire et le marché. Sans remettre globalement en question le caractère public de l’université, mais avec une augmentation significative de ses liens avec les entreprises, on va lui appliquer les méthodes du management privé. Or lier la production des biens publics que sont la recherche et l’enseignement aux critères privés est une erreur, conséquence de la domination généralisée du stéréotype qui veut que « gestion privée = plus grande efficacité ». Cela passe à côté des spécificités de ces biens publics qui ne sont pas des marchandises. Dans le même temps, on fait des présidents d’université des présidents-managers aux pouvoirs considérablement accrus. Ils auront même un droit de regard sur les recrutements des enseignants-chercheurs.

Est-ce un mal de donner davantage de pouvoir au président d’université ?

Ceux qui empruntent la filière administrative (les présidents et leur staff) sont des gens qui ont décroché des tâches d’enseignement et surtout de recherche. De ce point de vue, les présidents d’université sont souvent les moins compétents pour juger des questions d’enseignement et surtout de recherche. La réforme leur donne alors les moyens de développer clientélisme et népotisme. Par exemple, ils pourront choisir les moins bons en recherche mais les plus dociles. On cumulera les désavantages de l’arbitraire bureaucratique (dans un pouvoir omnipotent, même pas soumis aux sanctions du marché) et du raisonnement marchand (dans son inadaptation aux biens publics).

P.-S.

Article paru dans Lyon Capitale, n° 640, édition du 20 au 26 novembre 2007.

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