68 en tant que révolution culturelle

, par LEQUENNE Michel

L’hostilité hargneuse de toute la droite contre 68 — et tout particulièrement de la sarkozyste —, est hommage du vice à la vertu et preuve de l’importance de l’événement. Mais dans la mise en accusation de ce qui ne fut pourtant qu’une
crise révolutionnaire tôt avortée, se mélange ce qui fut résistance à la société
de consommation, au régime de la Ve République et à sa politique étrangère, avec le début d’une lutte de libération des esprits et des moeurs.
Comme il n’est pas une seule des conquêtes et des avancées du mouvement
qui ne soit, au terme de ces quarante ans, annulée ou menacée de l’être par les contre-réformes, pourquoi dénoncent-ils encore 68 comme la cause des maux actuels... de leur système ? Peut-être parce que l’effet « révolution culturelle » du mouvement a beaucoup plus de capacité de résistance profonde, et que c’est là ce qui est ressenti par les dominants comme assise pour une contre-offensive générale.
Toutes les révolutions sociales, y compris les plus cruellement vaincues, ont entraîné une révolution culturelle, au sens de bouleversement, marquant des progrès, dans les idées et les comportements, entraînant une évolution des sensibilités qui, à leur tour, allaient préparer les révolutions suivantes. Toutes les révolutions en avaient connu des prémices, d’autant plus inconscientes que les révolutions mêmes étaient toujours commencées avec des conceptions anciennes. Tel le plus connu de ce phénomène : la Révolution française de 1789-1794, dont les théoriciens avaient en tête les modèles antiques d’Athènes et de Rome, et dont le bouleversement général de la culture ne fut parfaitement
visible que dans les décennies qui suivirent sa défaite politique [1].
De même, rien ne permettait de prévoir avant le printemps de 1968 que les luttes de la jeunesse, essentiellement estudiantines, aboutiraient à une crise révolutionnaire qui allait ébranler l’État. Le peuple travailleur semblait endormi dans le plein emploi. Même des esprits parmi les plus radicaux, ceux du mouvement surréaliste, pouvaient, en novembre 1966, dans une lettre publique
de réponse à une proposition de reconstitution de la FIARI (Fédération
internationale de l’art révolutionnaire indépendant) faite par la section française de la IVe Internationale, parler de « la bonne volonté [du prolétariat] à mordre aux appâts de l’économie de consommation », et nous appeler à « prendre conscience, chaque jour, du déficit où nous laissent nos espoirs ».
Sans doute seul parmi les sociologues, Edgar Morin, dans son Esprit du temps, relevait les nombreux signes de modification des mentalités déterminées souterrainement par l’amélioration des conditions de la vie matérielle, et leurs reflets dans le cinéma et la publicité. Mais le constat que les travailleurs organisés, toujours plus minoritaires, restaient sous la coupe des deux vieux partis sclérosés, la SFIO, et le PC le moins déstalinisé d’Europe occidentale, ainsi que des syndicats dépendant d’eux, cachait l’importance de
leurs fêlures, et surtout le fait qu’ils n’organisaient plus la jeunesse.
Ceux qui allaient être les meneurs de 68 avaient appris à vomir les vieux partis dans les luttes contre les guerres coloniales. Quand ils étaient organisés, c’était dans des organisations très minoritaires, voire des groupuscules, donc peu visibles au travers des médias. La formation qui faisait le plus de bruit,
parce qu’elle agissait sur le champ culturel, était l’Internationale Situationniste.
Mais, effet de la coupure générationnelle, hostile au surréalisme, elle reprenait en caricature grise le mouvement Dada. Pour la même raison, les groupes d’extrême gauche qui surgissaient, ou bien refluaient vers les variantes anarchistes, ou allaient chercher leurs maîtres et leurs principes, soit du
côté de Cuba en cours de stalinisation (et où va être condamné notre
68), ou vers une Chine maoïste mystifiée (avec sa pseudo révolution culturelle... par le vide), tandis que les trotskistes, malgré leur continuité
organisationnelle, n’avaient guère compris le tournant historique en cours et en étaient encore au modèle révolutionnaire de la révolution d’Octobre. On avait donc bien là le typique phénomène du nouveau saisi avec des consciences retardataires.
De là le double aspect de coupure entre avant-garde et masse. D’une part du fait du caractère social d’une avant-garde estudiantine et intellectuelle,
dénoncée par les vieilles bureaucraties comme petite-bourgeoise malgré son assez large « prolétarisation », et d’autre part du contenu idéologique des idées projetées par cette jeunesse avec celles qui dominaient dans les têtes
adultes de la masse de la population.
De ce fait, ce sont les couches non contrôlées par les appareils politiques et syndicaux qui vont se précipiter dans la brèche ouverte par la Sorbonne et Nanterre. Et d’abord les lycées et collèges dont les élèves sont les petits frères et petits cousins des étudiants. Et là, ce sont moins les théories et idéaux politiques qui importent que les revendications qui concernent la vie de
jeunes qui refusent des disciplines d’un autre âge, réclament des rapports
humains entre professeurs et élèves, voire contestent le contenu de l’enseignement. Quant aux grèves qui vont fleurir dans tout le pays, elles aussi partent d’abord de ces régions et industries, peu ou pas organisées syndicalement, qui paraissaient si bien dormir dans leurs conditions de travail et de rémunérations les plus médiocres, et qui partent en lutte, souvent pour la première fois de leur histoire. Là, plus question d’idéologie, c’est la lutte de
classe classique qui reprend à son niveau élémentaire, mais avec des idées nouvelles, telle celle de l’autogestion. Quant aux grands bastions, on va y voir bousculées les bureaucraties syndicales par des jeunes et par les travailleurs immigrés, jusque là ne pouvant tirer les leçons de leurs luttes anti-colonialistes.
Comme révolution culturelle apparente, on a donc eu un melting-pot que la brièveté du mouvement n’a pas permis de décanter, mais dont tous les éléments ne vont plus cesser de travailler la profondeur des consciences. Les courants organisés qui vont disparaître dans la contre-offensive bourgeoise seront ceux dont le contenu idéologique n’offrait que des impasses, d’abord le Situationnisme, se dissolvant sans laisser de trace, puis le maoïsme, dont les
ténors vont se retrouver philosophes de la réaction, enfin, tragiquement, les groupes ultra-gauches que le désespoir de la défaite a jetés dans le terrorisme.
Bien loin que ces faillites signifient une défaite de l’esprit de 68, elles en dégagent les éléments positifs. Et d’abord, un an plus tard, le surgissement du Mouvement des femmes qui secoue le machisme, très présent dans les revendications de liberté sexuelle de 68. Le féminisme comme courant de pensée — sans même parler d’organisations — avait curieusement disparu depuis la Deuxième Guerre mondiale, et le Deuxième sexe de Simone De Beauvoir avait été une bombe sans retombées, d’ailleurs plombée par son
existentialisme, lui aussi rapidement défunt. L’importance de ce mouvement
est donc considérable. On était loin du temps des suffragettes ! D’un seul coup, c’est toute la condition féminine de la société occidentale qui est mise en question. Il est caractéristique que ce n’est pas de l’idéologie que part le mouvement — bien qu’elle va aussi y surgir, et avec les mêmes excès et errements que dans le reste de la pensée théorique du temps —, mais des conditions créées par les transformations du monde. Si ce sont les guerres mondiales qui ont mis toutes les femmes au travail, les conséquences sont différentes pour la seconde du fait des progrès des modes de production,
diminuant la part du travail purement manuel et d’efforts physiques et augmentant sans cesse le travail intellectuel et surtout manuel-intellectuel.
Ce ne sont donc plus seulement les femmes de la classe ouvrière qui travaillent, et plus seulement dans les métiers dits féminins, mais quasi toutes les femmes et dans toutes les professions et métiers. De ce fait, dans les services publics elles deviennent majoritaires, et y tendent dans l’enseignement. Cela rend problématique le problème des charges de la maternité, d’où la montée du besoin du contrôle des naissances et du droit à
la contraception. On aura là une contradiction vitale explosive cumulée, qui va se manifester avec une telle force que le pouvoir sera obligé de lui faire la concession d’une loi — aussi limitée qu’il lui sera possible — sur le droit à la contraception et à l’avortement [2]. À partir de là, c’est l’ensemble des problèmes de l’aliénation féminine qui se posent. Sur le plan culturel, ce sont les lettres et les arts qui seront les brèches où les femmes vont l’engouffrer. On sait aussi quelle puissance symbolique contient le vêtement. Le port du pantalon par les femmes restait interdit dans la plupart des services publics et des bureaux, ainsi que les chevelures flottantes. Les choix vestimentaires des jeunes femmes, en particulier des jeans, vont s’imposer
partout, sans souci des modes, et ce sont les couturiers qui seront obligés
de les suivre. Quant aux revendications politiques, elles vont aussi se
manifester pratiquement, et en commençant à l’intérieur des organisations de gauche, bien avant que des lois les abordent.
Paradoxalement, le mouvement des femmes, absent en 68, a donc été sa manifestation de révolution culturelle principale, du fait que la condition des femmes contenait le maximum de contradiction avec les transformations sociales induites par les avancées techniques et économiques.
Cet aspect majeur de la révolution culturelle éclaire ce qu’en est la dialectique. Les histoires de la pensée — qui sont souvent celles de la philosophie — sont dans leur quasi-totalité idéalistes, aveugles à ce que les mutations sociales provoquent inévitablement des mouvements de prises de conscience invisibles, sauf aux regards les plus aigus de penseurs isolés (les vrais philosophes), et qui, tout à coup, trouvent les conditions de leur manifestation dans l’action.
Cela nous éclaire sur les autres aspects de révolution culturelle profonde,
qui sont demeurés moins visibles sous les coups de la contre-offensive bourgeoise-capitaliste, dite « libérale », qui se poursuit et s’aggrave. Les quarante années écoulées depuis 68 sont d’une paradoxale richesse culturelle, qui reste quasi invisible en ce qu’elle échappe à toute diffusion de masse. La polémique disparaît. Les monopoles médiatiques deviennent monocordes dans
leur expression de la « pensée unique ». La conspiration du silence annule tout débat.
La contre-offensive va se développer progressivement sur tous les terrains. Ainsi, le contrôle absolu des médias et quasi absolu de l’édition par le grand Capital va permettre de filtrer toute pensée et de vouer la création littéraire à la médiocrité des best-sellers. S’y joint la même presque totale monopolisation de la diffusion qui voue presse d’opposition et petite édition à la survie aléatoire, alors que c’est là que le foisonnement des idées et le non conformisme s’épanouissent.
Ainsi, alors que le renouveau de la recherche marxiste, partant de la diffusion en France des écrits de l’école de Francfort, jusqu‘alors mal connus, et surtout de la parution de la somme d’Ernst Bloch, le Principe Espérance, connaît un grand essor, il n’y a d’écho que pour les pauvretés des « Nouveaux philosophes », promus penseurs de gauche par la prostitution de leur gauchisme de jeunesse.
Ainsi, le marché, en complicité avec les institutions d’État, va profiter de la crise où se trouvait l’art du fait de l’épuisement de l’abstraction, pour opposer au « modernisme » — qui depuis le début du XXe siècle était critique de l’idéologie bourgeoise —, sa caricature : un « postmodernisme » de l’art vide de sens, et pour l’imposer contre toute création libre, celui d’un art vivant qui
foisonne quasi sans accès au public.
Ainsi, les revendications de liberté des moeurs sont prises en tenaille entre industrialisation de la pornographie misogyne la plus sale et soutien à tous les obscurantismes religieux et superstitieux.
Tel est le paradoxe d’une situation où aux forces politiques et culturelles du Capital, puissamment concentrées et armées de moyens financiers et techniques gigantesques, s’opposent des forces d’humanisation dispersées et n’ayant que la puissance de l’esprit.
Et pourtant, ce sont ces faibles forces en lesquelles s’expriment les volontés de liberté et de droits humains, perçues comme l’esprit de 68, qui empêchent de dormir nos dominants en leur toute puissance. N’est-ce pas un encouragement à leur redonner forme, expression et organisation comme ciment de toutes revendications et programmes sociaux et politiques ?

M.L.

Notes

[1M. Lequenne, « Le grand tournant des lettres et des arts », in Permanences de la révolution, éd. La Brèche, 1989.

[2Voir Valérie Haudiquet, Maya Surduts et Nora Tenenbaum, Une conquête inachevée : le droit des femmes à disposer de leur corps. CADAC, Édit. Syllepse, 2008.

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