La pratique du débat démocratique selon le Monde

, par LEQUENNE Michel

Comme chacun sait, Le Monde est un quotidien qui pratique le débat démocratique en de larges pages « Débats ». Mais s’il fallait une preuve que sa pratique, en ce domaine, est celle du fameux pâté d’alouette et de cheval, selon la formule : un cheval (de droite), une alouette (de gauche), on l’aurait avec le refus de publication de la réponse qu’on lira ci-dessous à un article qui avait eu l’honneur du départ en première page, le 22 novembre, et fondait un mythe particulièrement venimeux, amplement cultivé depuis, et qui a sa place dans le rapport Stasi. Le refus de publication de la réponse répond d’ailleurs à la question posée par notre premier paragraphe. Le Monde se range bien dans la mystification, dont le but politique est assez clair.

Un mythe empoisonné : « le nouvel antisémitisme européen »

Est-ce parce que Le Monde a été convaincu par M.Beck, professeur de sociologie à Munich, qu’il lui a accordé sa première page du 22 novembre, plus trois quarts de page de « débat », pour dénoncer le péril qui nous menacerait : le « nouvel antisémitisme européen » ?
M. Beck n’a pas posé la question de savoir si un tel péril existait. Non, il le pose comme un postulat indiscutable, dont il ne reste plus qu’à en dévoiler la monstruosité, dans l’exigence de le fustiger et de le combattre.
Cependant, comme le postulat est faux, tout ce qui en découle dans l’article est faux : énoncés, démonstration, commentaires, comme sont fausses les conclusions.
D’emblée M. Beck va très fort : « Les attentats terroristes d’une “intifada turque” et d’une “intifada française”... » La ficelle de l’amalgame est un vrai câble, et rappelle le principe de feu Hitler : « Plus c’est gros, mieux ça passera. » Qu’est-ce que l’intifada ? Un phénomène, unique en son genre, de révolte spontanée de la jeunesse palestinienne contre les exactions israéliennes, menée essentiellement par des jets de pierre contre des tireurs d’élite et des tanks. Les organisations islamistes qui se sont levées dans sa foulée comme son bras armé ont eu recours au plus désespéré et au plus impuissant des terrorismes, celui des attentats suicides aveugles, auquel le pouvoir israélien a répondu par la terreur étatique menée avec les moyens formidables d’une des plus grandes armées du monde.
Lequel de ces deux terrorismes opposés est-il le pire ? À compter le nombre de morts (avec des deux côtés, essentiellement des civils, dont d’innombrables femmes et enfants) : trois fois plus d’assassinats de la part des Israéliens que des Palestiniens, plus, du côté d’Israël, la prise aveugle de milliers de prisonniers, torturés, hors de tout contrôle international, et dont nombre ont disparu dans des prisons secrètes (voir Le Monde diplomatique de novembre).
Qu’en est-il de « l’intifada française » ? L’auteur de ces lignes vit dans un quartier dont la population musulmane est sinon majoritaire, du moins très nombreuse. Au milieu, des juifs, d’immigration récente, et qui se distinguent en cela qu’ils sont déguisés en juifs. Tout le monde vit là en paix. Pas une inscription antisémite. Où est l’intifada ? J’apprends par Le Monde qu’en 2003, les actes antisémites ont beaucoup diminué par rapport à l’année passée. Et ces actes sont toujours le fait d’anonymes. Si anonymes, d’ailleurs, qu’en général la police ne les retrouve pas. Quelques heurts marginaux dans des manifestations ont été le fait d’infimes minorités. Les actes les plus graves sont venus de fascistes avérés. Il semble bien qu’il en va de même en Allemagne. M. Beck devrait donc nous informer plus précisément de ce qu’il a découvert depuis sa chaire de sociologie bavaroise ! En attendant, on ne peut que conclure qu’il se moque du monde avec son « intifada française », et qu’il serait urgent qu’ici nous inventions la parade d’une « anti-fada » européenne.
Mais en Turquie ? Là, l’astuce est plus venimeuse. Appeler « intifada » les attentats terroristes qui viennent de s’y produire, c’est identifier ce terrorisme à la juste révolte palestinienne. Et comme les autorités turques attribuent ces attentats à Al Kaïda, l’amalgame identifie du même coup Hamas et Djihad islamique à Al Kaïda (selon la méthode — mais en pire — de M. Bush qui identifiait Saddam Hussein à Al Kaïda pour justifier sa guerre). Or, s’il est certain que les attentats de Turquie — et contrairement à ce que nous martèlent nos « observateurs qualifiés » — frappent en même temps un État de l’OTAN allié aux Etats-Unis et le seul pays musulman allié d’Israël, c’est bien la signature du réseau terroriste secret de la réaction arabe, et c’est un amalgame que pratique M. Beck en les baptisant « intifada », alors qu’il n’y a aucune base de masse à de tels crimes. Non seulement les Palestiniens n’y sont pour rien, mais ils sont desservis par une telle opération, dont Sharon doit se féliciter. En cette affaire, M. Beck, de fada qu’il était pour la France, se fait là complice de Sharon.
Mais tout ceci n’est que la préparation de l’essentiel. Via les « jeunes Français d’origine arabe », M. Beck vise l’opinion majoritaire française et européenne, révoltée par la politique génocidaire d’Israël menée par le criminel de guerre Sharon, comme l’a révélé l’imprudent sondage européen, qui a étalé ce qu’il ne fallait ni savoir ni dire. M. Beck, dans sa bonté, veut bien qu’on puisse critiquer la « politique » israélienne, mais, avec compréhension et modération, et à condition qu’on condamne le Hamas. Le brave homme ! Il déplore que, dupés par nos médias, nous soyons victime de compassion. Ce M. Beck ne doit pas regarder notre télévision qui, dans sa belle neutralité, accorde toujours cinq minutes à la mort d’un enfant israélien pour trente seconde pour un enfant palestinien, et le même rapport de temps de paroles aux porte-pa role Israéliens et Palestiniens.
L’honorable citoyen bavarois nous croit bêtes au point de penser que nous sommes incapables de comprendre les enjeux politiques du conflit. D’autant plus idiots que Sharon et ses sionistes ne cachent pas leur volonté de chasser les Palestiniens de leur terre et de reconstituer un Israël mythique, promis par leur dieu Iaveh aux conquérants hébreux d’il y a trois mille ans. Idiots de ne pas voir qu’à cette fin, Sharon fait capoter tous les plans de paix, développe et multiplie les colonies en toutes circonstances, rompt toutes les trêves qu’il ne peut éviter, et maintenant construit un nouveau « mur de la honte » en plein territoire palestinien, coupant villages et terres de culture.
De même qu’il a tordu la notion d’intifada, M. Beck renverse la notion d’attentats « ciblés » — invention sharonienne qui se solde par la mort et la destruction de tout ce qui est à l’entour des « cibles » —, et reporte le concept sur les attentats palestiniens, lesquels, au contraire, tapent aveuglément sur... ce qu’ils peuvent atteindre.
Si l’indignation, dont l’« humanitarisme » ne fait que confirmer la racine politique, n’entraîne en rien une intifada française, il est exact que l’internationalisme — c’est-à-dire la conscience de l’unité des causes politiques dans le monde — nous met actuellement « la Palestine au cœur », comme jadis l’Espagne, et comme hier toutes les victimes — peuples et résistants — du fascisme, au premier rang desquels les juifs de tous pays. Mais cette claire identification morale et politique avec le peuple palestinien martyr signifie-t-elle le développement d’une judéophobie ? Nous ne nierons pas que, pour la part la moins politisée et la moins cultivée de la population, l’anti-sionisme puisse se manifester comme antisémitisme, d’autant qu’elle est poussée en ce sens par des islamistes intégristes qui développent leur influence sur la double base de la politique sécuritaire aux multiples bavures, et de la carence de toute politique d’intégration. Alors, à qui la faute ?
Extrêmement minoritaires sont les Français juifs ou d’origine juive qui ont fermement condamné la politique sioniste, et avec le minimum d’écho médiatique, malgré l’importance de beaucoup de leurs noms. Encore très minoritaire est la gauche israélienne qui s’oppose — et aux pires risques — à la politique du Grand Israël, et fraternise avec les Palestiniens, lutte avec eux pour la paix. Inversement, qu’ils soient majoritaires ou non parmi les juifs de France, des intellectuels juifs et organisations juives qui jouissent du plus large accès aux médias claironnent à tous vents leur soutien, total ou jésuitiquement tempéré, à la politique israélienne. Sharon s’en félicite. Car quelle meilleure façon de couvrir sa politique criminelle que de proclamer que ceux qui la dénoncent ne sont que... des antisémites.
Et la cerise de ce gâteau empoisonné, c’est de couvrir une des pires politiques coloniales de l’histoire de la référence au génocide hitlérien des juifs d’Europe, en proclamant que la condamnation de la politique d’Israël est contraire aux « obligations nées de la Shoah ». Cette culture de la culpabilité est réactionnaire. Pour l’historien digne de ce nom, il n’y a pas de responsabilité collective des peuples, mais des phénomènes sociaux et politiques dont les peuples, y compris les plus abusés, sont les victimes plus que les responsables. Et, surtout, d’autre part, le mouvement altermondialiste, qui manifeste la conscience actuelle du peuple de gauche, n’est ainsi pas l’héritier des lâches majorités silencieuses d’hier, mais des antifascistes et résistants. Son obligation morale est donc inverse à celle que veut nous imposer M. Beck. C’est précisément pour les mêmes raisons qui ont fait lutter contre le nazisme que l’on doit condamner et lutter contre une politique israélienne qui en utilise les méthodes à des fins aussi monstrueuses, et qui ne s’en différencie que par l’échelle.

Michel Lequenne, historien marxiste.
17/12/2003.

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