Kosovo : après l’échec des négociations

, par SAMARY Catherine

Les négociations sur le statut du Kosovo menées par la troïka — États-Unis, Union européenne (UE) et Russie — se soldent, comme on s’y attendait, par un échec. La déclaration d’indépendance unilatérale sera sans doute soutenue par les États-Unis, mais il faut attendre la réunion du 17 décembre du Conseil des ministres de l’UE pour savoir si les Vingt-Sept parviendront à une position commune.

Pour l’heure, vingt-deux d’entre eux seraient prêts à reconnaître l’indépendance de la province. Les cinq autres (Espagne, Roumanie, Chypre, Grèce et Slovaquie) pourraient ne pas s’opposer à l’envoi au Kosovo d’une mission de l’UE forte de quelque 1 800 personnes. Celle-ci permettrait de « dépasser » l’actuel statut de protectorat régi par la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies, toujours en vigueur depuis la fin de la guerre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) en juin 1999. Or cette résolution maintient les frontières existantes de la Serbie, et c’est sur ce texte que se fondent Serbes et Russes. Ainsi, à la prochaine réunion du Conseil de sécurité, prévue le 19 décembre, Moscou devrait argumenter son refus de l’indépendance en s’appuyant sur le droit international, mais aussi sur la menace de sécession de l’entité serbe de Bosnie — voire également de l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud...

Pour gagner du temps, le groupe de négociateurs kosovars pourrait être prié d’attendre début janvier avant de publier une déclaration d’intention annonçant une proclamation d’indépendance d’ici quelques mois. Il leur faudrait en outre, bon gré mal gré, accepter et mettre en place le projet de l’ancien président finlandais Martti Ahtisaari, négociateur pour l’Organisation des Nations unies (ONU), qui donne plus de droits aux Serbes et supprime tout symbole national exclusif sur le Kosovo.

La province deviendrait ainsi indépendante, mais sous tutelle européenne, comme la Bosnie-Herzégovine... Et l’ouverture par l’UE de négociations avec la Serbie pourrait être assortie de projets régionaux de gestion des ressources énergétiques du Kosovo. Reste le veto de Mme Carla Del Ponte, procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), tant que ne sont pas arrêtés MM. Radovan Karadzic et Ratko Mladic...

De surcroît, pendant cette période, l’exaspération des militants de l’autodétermination inconditionnelle du Kosovo pourrait produire des explosions. D’autant que la population kosovare albanaise manifeste son scepticisme quant à l’avenir qui lui est offert : elle s’est abstenue à plus de 50 % aux élections du 23 octobre dernier, au cours desquelles elle a donné 12 % de voix à un nouveau parti, l’Alliance pour un nouveau Kosovo (AKR), qui sera représenté dans le groupe de négociation. M. Behxhet Pacolli, son leader, est un homme d’affaires très attentif aux enjeux économiques qui cherche des éléments d’intérêts communs avec la Serbie et la Russie.

Un supermarché improductif

Le statut juridique du Kosovo est important. Mais l’essentiel est ailleurs. Le Kosovo indépendant ressemblera à la Bosnie-Herzégovine « souveraine » et totalement dépendante, où le « Haut représentant » de l’UE fait des lois et destitue des élus inopportuns. Comment cela pourrait-il répondre au rejet croissant de la présence internationale et au désarroi d’une population dont le taux de chômage dépasse 50 % ?

La province sous perfusion se transforme en supermarché improductif, avec pour monnaie l’euro, qui empêche toute protection de ses produits contre les importations occidentales achetées par les usagers des institutions internationales aux salaires mirobolants. Quelque 1 000 hectares de terres arables sont supprimés chaque année pour construire ces grandes surfaces commerciales qui, avec les kiosques, boutiques et salaires internationaux, alimentent la « croissance ».

Les pressions du Fonds monétaire international (FMI), l’absence d’État social et de crédits publics, l’incertitude sur le statut et la propriété entraînent une désindustrialisation absolue : 90 % des quelque 500 entreprises publiques ne fonctionnent plus. Plusieurs dizaines de mines du complexe de Trepca au nord (avec une production de 60 millions de tonnes de minerais non ferreux) sont, tout comme les abondantes ressources en lignite, l’enjeu de conflits de propriété majeurs entre la Kosovo Trust Agency (KTA), chargée des privatisations pour l’ONU, Belgrade et les Albanais du Kosovo.

L’UE joue le même rôle négatif que les États-Unis et les institutions de la mondialisation en imposant une zone de libre-échange, une « rigueur budgétaire » et des financements privés. Autrement dit, elle impose au Kosovo l’inverse de ce qu’a connu la France après la seconde guerre mondiale : la reconstruction s’est alors opérée,certes dans un cadre capitaliste, mais sur la base d’une certaine planification et de financements publics...

L’indépendance dira qui peut s’approprier les ressources du Kosovo, mais pas comment le rendre viable pour sa population.

P.-S.

Article paru dans le Monde diplomatique (« La valise diplomatique »), le 12 décembre 2007.