D’Oslo à Genève : le retour des imposteurs

, par SALINGUE Pierre-Yves

Ils sont revenus !

Précédée des joueurs de flûtiau ravis d’avoir servi d’éclaireurs [1], la grosse fanfare des illusionnistes de la paix revient en force sous les feux des projecteurs.

Du gouvernement suisse à Kofi Annan en passant par le groupe de la GUE/NGL au Parlement européen, chacun se pousse pour prendre place sur le nouveau Titanic de la Paix.

Les uns à coup de millions de dollars pour promouvoir l’initiative, d’autres par des déclarations émouvantes qui saluent les sacrifices douloureux mais nécessaires de ceux « à qui on demande de faire encore des compromis » [2], d’autres encore nous annonçant avec un enthousiasme juvénile la découverte de la pierre philosophale de « la solution définitive du conflit ».

Dix ans et 3.500 morts après la très émouvante cérémonie de Washington qui ouvrait la voie à « la paix d’Oslo », au « nouveau Moyen-Orient » et la route du Nobel aux nouvelles stars de la paix, quelques « personnalités attachées à la paix » se rencontrent dans un confortable hôtel des bords de la Mer morte, et un nouveau miracle s’accomplit : « un accord démontre spectaculairement que la paix est possible et que les Israéliens ont un partenaire pour la négocier ». [3]

Qu’est-ce que le texte de Genève ?

On se gardera de suivre Beilin et Abed Rabbo quand ceux-ci qualifient leur pacte de « tournant historique » et de « début d’une nouvelle ère ».

Les deux compères savent que cette initiative n’a de sens qu’en tant qu’élément d’un dispositif politique et diplomatique international qui repose entièrement sur les précédents accords d’Oslo, sur « la vision de Bush des deux États » (juin 2002), sur l’initiative du Quartette et sa « feuille de route » et sur la dernière résolution de la Ligue arabe consécutive au « plan Abdallâh ».

Le texte de Genève fait explicitement référence à tous ces éléments, et on s’étonne de l’enthousiasme manifesté à son égard par certains qui n’avaient parfois pas de mots assez forts pour condamner telle ou telle contrainte unilatéralement imposée à la partie palestinienne lors de l’un des épisodes précédents.

Le commentaire apporté par l’un des participants israéliens aux négociations [4] nous éclaire davantage sur la fonction principale du nouveau plan.

Selon lui, aujourd’hui le texte « n’est rien de plus que 50 feuilles de papier ». Mais, ajoute-t-il immédiatement, « si les peuples des deux côtés l’acceptent, demain ou après-demain, ils se rendront compte que le travail de déblayage a déjà été fait. Presque jusqu’au moindre détail ».

Quel est donc ce « déblayage » complaisamment validé par « le partenaire palestinien » ?

Le texte publié est à ce jour incomplet, et sans prétention à l’exhaustivité on se limitera ici à développer deux sujets.

Le premier, dont l’énormité ne devrait échapper à personne, est celui du droit au retour des réfugiés.

La reconnaissance du principe du droit au retour était restée jusqu’à ce jour un élément intangible de la négociation pour les Palestiniens.

Le document ignore l’expression de « droit au retour » et on cherchera même en vain le mot « retour ».

Non pas que le problème des réfugiés soit ignoré, bien au contraire, il donne lieu à la seule véritable innovation de ce texte : le droit au retour est tout simplement supprimé et remplacé par « le choix d’un lieu fixe de résidence ».

Les réfugiés auront individuellement plusieurs options possibles : résider dans l’État indépendant de Palestine ou dans un pays tiers qui les accepte ou rester dans le pays d’accueil actuel ou dans l’État d’Israël « à sa discrétion » et conformément à un nombre décidé par lui.

Effectivement pas avare de détails sur le sujet, le texte prévoit ensuite un « règlement définitif de la question des réfugiés » : le statut de réfugié disparaît avec le choix individuel du lieu fixe de résidence, et la fin de l’UNRWA est programmée.

Le deuxième problème majeur est celui des Palestiniens de 48, le million de Palestiniens vivant en Israël. On cherchera en vain trace de leur existence dans « le spectaculaire accord de paix », pas un mot, pas une allusion.

Nos pourfendeurs littéraires d’Apartheid semblent aveugles à ce détail concret du paysage intérieur de « l’État le plus démocratique du Moyen-Orient ».

Et comme parallèlement le partenaire palestinien reconnaît qu’Israël est « l’État du Peuple juif », [5] la boucle sioniste de « l’État juif » est refermée : « Ils vivront chez eux et nous vivrons chez nous », écrit Amos Oz.

Mais où donc vivront les Palestiniens citoyens d’Israël ? Avec quel statut et avec quels droits individuels et collectifs ?

Ces deux questions majeures n’épuisent malheureusement pas la liste des abdications consenties par les négociateurs palestiniens.

Il faudra bien aussi expliquer la signification et la portée de l’intégration à Israël des colonies qui assurent la continuité du grand Jérusalem (Maale Adoumim, Goush Etsion, Neve Yaakov, Gilo, Ramot, etc.) « Le nœud coulant qui enserre Jérusalem sera éliminé », écrit Mitzna. Certes, mais à quel prix pour les Palestiniens ?

Sans oublier le corridor « sous souveraineté israélienne » entre Gaza et la Cisjordanie, la démilitarisation imposée de l’État palestinien, mais l’affirmation de la nécessité d’une « puissante force de sécurité intérieure » pour assurer la sécurité d’Israël bien sûr, la mise en tutelle du contrôle des frontières, le maintien pendant pas moins de 6 ans de forces militaires israéliennes dans la vallée du Jourdain et la présence illimitée de deux bases militaires en Cisjordanie, la possibilité de maintenir en prison pendant des années des militants palestiniens emprisonnés répondant aux critères énumérés dans une annexe qui n’est pas encore écrite, rien sur la maîtrise de l’eau et rien sur la subordination de l’économie palestinienne à celle d’Israël, etc.

Cette simple énumération infirme l’assertion selon laquelle il s’agirait d’un « accord équilibré » témoignant des concessions et sacrifices des deux parties.

Il s’agit bien en réalité, ainsi que l’écrit justement Azmi Bishara, [6] d’« une tentative pour imposer d’autres réalités » et rabaisser ainsi sans cesse le niveau des exigences légitimes des Palestiniens pour de futures « vraies » négociations.

Les renoncements consentis par la délégation palestinienne et le soutien de principe apporté par l’Autorité et Arafat lui-même au texte publié dessinent très exactement les contours de la manœuvre en cours : « La paix est possible mais à ces conditions. C’est donc le seul accord possible. C’est ça ou Sharon et demain l’expulsion. Soyez réalistes. »

Pour preuve que le camp de la paix israélien a fait lui aussi des concessions douloureuses, on monte en épingle les propos très critiques de Sharon et Barak contre le plan de Genève en feignant d’oublier les leçons pourtant évidentes des dix dernières années.

Celles-ci nous ont démontré que par delà des divergences réelles mais limitées dans les modalités et les rythmes de mise en œuvre, tous les partis sionistes appliquaient une politique de liquidation de la cause nationale palestinienne par l’éradication de ses bases matérielles et territoriales d’existence.

Sharon dénonce la paix d’Oslo mais n’a de cesse d’en maintenir le principal acquis du point de vue sioniste : à partir des colonies construites pendant « la paix » et de toute l’infrastructure qu’elles ont générée, Israël a pu amplifier l’occupation d’une portion croissante des territoires palestiniens vidés de leur population arabe remplacée par des colons juifs.

Loin de contredire Oslo, la construction du mur en parachève les objectifs.

Loin de s’opposer à la mise en place des bantoustans qui seront le « vrai État palestinien », l’accord de Genève veut donner du temps pour la mise en œuvre concrète du plan sioniste pratiquement inchangé depuis près de 40 ans.

Pourquoi maintenant ?

Dans un moment critique pour la perspective de « la coexistence de deux États », compte tenu de la réalité de la politique sioniste et de ses conséquences sur la prise de conscience croissante du caractère illusoire et mystificateur de l’État palestinien indépendant, surgit soudainement une hypothèse de « nouvelle chance pour la paix » : il suffirait de s’opposer à « la coalition fanatique d’extrémistes des deux bords ».

Est-ce un effet du hasard si cet accord surgit au moment où des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour dire que la perspective de l’État indépendant est désormais caduque compte tenu des conséquences de la politique de guerre menée par l’État d’Israël au peuple palestinien ?

Est-ce une coïncidence si cet accord est porté, côté israélien, par des gens plus inquiets de l’avenir du sionisme que de la situation faite aux Palestiniens ? [7]

Car cette « gauche sioniste », subitement intronisée « partenaire de la paix », et qu’on nous convie à applaudir et à remercier, a été singulièrement absente de tous les combats contre l’occupation depuis la fin tragique d’un prétendu processus de paix dont ils ont profité sans se poser de questions sur les conséquences réelles de leur politique pour la population palestinienne.

Peut-être jugent-ils que trois ans de répression et de punitions collectives sont suffisantes et que, maintenant que le sale boulot a été fait par Sharon, on peut en revenir à des méthodes plus policées ?

Après la main de fer de la répression, le gant de velours pour tirer les dividendes de la guerre ?

On touche là à un aspect non négligeable de cette nouvelle initiative de Paix qui doit parvenir à effacer l’Intifada de la réflexion collective palestinienne pour imposer la négociation et donc de nouveaux compromis comme étant la seule issue possible.

Le début de la deuxième Intifada a montré la rupture massive de la population palestinienne avec l’illusion des bienfaits de « la paix » entretenue par la stratégie des négociations interminables menées par l’Autorité pendant sept années.

Cette révolte marquait la volonté du peuple palestinien de reprendre l’initiative et le chemin de la lutte pour obtenir ses droits légitimes.

On lui oppose aujourd’hui un retour à la table des négociations, à laquelle le peuple n’est évidemment pas convié.

En échange de sacrifices supplémentaires, on va lui octroyer quelques « généreux cadeaux », sous réserve qu’il se dissocie des « extrémistes » qui entendent continuer la lutte.
Pour ce faire, il convient aussi de redonner du souffle et de la crédibilité à une Autorité palestinienne plus préoccupée de sa propre survie que de la satisfaction des droits historiques du peuple palestinien. Désormais démunie de toute stratégie de lutte et totalement impuissante sur le terrain de la résistance à l’occupation, incapable d’aider la population à affronter les difficultés de la vie quotidienne, elle n’existe plus que par la négociation et le soutien diplomatique et financier international qu’elle paye de ses concessions croissantes.

Là réside la seule justification de la valorisation d’un « partenaire palestinien » qui ne représente plus guère que les intérêts d’une minorité intéressée à reprendre les affaires interrompues par l’Intifada. Faible et peut-être même peu fiable, mais indispensable tant que ne se sera pas affirmée une « alternative » encore plus à la botte de l’Impérialisme et plus soumise aux intérêts sionistes. Dans l’attente de ce qui pourrait émerger du chaos provoqué par la politique de Sharon, la diplomatie internationale et les sionistes de gauche font avec ceux qu’ils jugent les plus fréquentables, prêts à les troquer pour d’autres encore plus malléables si possible.

Le mouvement de solidarité face à un défi

Le mouvement de solidarité est désormais confronté à un choix : poursuivre la maturation en cours, clarifier les bases et les modalités de son soutien à la lutte du peuple palestinien, ou revenir des années en arrière, à nouveau bercé par les sirènes d’une paix qui ne sera que poursuite et aggravation de l’injustice faîte aux Palestiniens.

Depuis sa ré-émergence sur le terrain de la solidarité de masse au cours de l’année 2001, le mouvement a connu plusieurs phases.

D’abord une phase de redécouverte pour certains, de découverte pour beaucoup, de la situation dans laquelle vivait le peuple palestinien et notamment les habitants des Territoires occupés. Le déclenchement de la deuxième Intifada et la brutale répression mise en œuvre par les gouvernements israéliens ont nourri un processus de prise de conscience d’une réalité largement dissimulée par le masque de « la Paix » et de la prétendue « Autonomie palestinienne ».

Dans un deuxième temps, la systématisation et l’amplification de la répression culminant dans la réoccupation par l’armée israélienne des villes « sous autonomie palestinienne », les bombardements des camps, les arrestations massives, les assassinats toujours plus nombreux, etc. ont suscité les mobilisations les plus importantes avant l’été 2002. Des campagnes nationales, des pétitions et des réunions publiques ont été organisées en grand nombre. Les comités, missions civiles et associations se sont développés et ont amplifié leur action d’explication au travers de comptes-rendus de voyages en Palestine, de popularisation des initiatives des pacifistes israéliens et de soutien concret à des projets locaux de développement, éducatifs ou culturels en Palestine.

La profonde dégradation de la situation sur le terrain, la démission politique de « la communauté internationale » complice de la stratégie de guerre totale imposée aux Palestiniens par les gouvernements israéliens successifs et la perception croissante de la voie sans issue dans laquelle était engagée la direction palestinienne ont ouvert une période d’hésitation et de doute pour un mouvement peu préparé à faire face à ce qui est de plus en plus apparu comme une impasse politique.

La sempiternelle admonestation d’une communauté internationale sommée de mettre en œuvre ses propres résolutions inefficaces depuis des dizaines d’années, le maintien à l’identique d’une revendication d’un État palestinien indépendant que la réalité de la politique sioniste de colonisation du territoire et d’enfermement de la population dans de véritables bantoustans a rendu en pratique non viable, et le malaise provoqué par l’incapacité de la direction palestinienne à proposer une stratégie de lutte alternative à la soumission aux exigences impérialistes et aux actions suicides désespérées sont apparus de plus en plus incapables de fonder une action de soutien de longue durée favorisant réellement la lutte du peuple palestinien pour la conquête de ses droits.

La tentation est donc forte de vouloir se saisir d’une initiative présentée comme une issue possible pour mettre un terme à l’affrontement.

Déjà, les pressions s’organisent, portées par des forces qu’on n’a souvent pas beaucoup rencontrées dans les actions de solidarité concrète avec le peuple palestinien ou avec les pacifistes israéliens, mais elles émanent aussi parfois du sein même du mouvement de solidarité.

L’heure est venue de nous souvenir de nos échanges avec nos amis palestiniens, avec les paysans interdits d’accès à leurs champs, avec les habitants chassés de leurs maisons détruites, avec les étudiants interdits d’accès à leurs universités, avec les réfugiés des camps maintenus dans une situation de perpétuelle précarité et de dépendance, etc.
Ils nous ont expliqué ce qu’avaient été pour eux les « années de paix », la frustration après les espoirs, la colère croissante face à une négociation dont les seuls résultats étaient toujours plus de renoncements.

Pour le mouvement de solidarité, « l’accord de Genève » est un dérivatif et un leurre.

Il s’agit de détourner son attention de ce qui se passe concrètement sur le terrain et d’agiter de vaines espérances pour l’attirer dans une nouvelle impasse : alors, quand les faits auront de nouveau évolué en défaveur du peuple palestinien, on appellera à prendre la mesure des nouvelles réalités et à faire de nouvelles concessions.

Se soumettre à cette offensive serait l’acte de décès du mouvement de solidarité.

À l’opposé de sa transformation en un auxiliaire de la liquidation des droits fondamentaux des Palestiniens, l’heure est à l’élaboration d’un véritable programme de lutte et de solidarité :

  • pour le droit à l’autodétermination du peuple palestinien
  • pour le droit au retour de tous les réfugiés
  • contre l’Apartheid infligé aux Palestiniens de 48
  • pour la fin du régime d’occupation militaire
  • pour la liberté de circulation de tous les Palestiniens en Israël et dans les territoires annexés de fait
  • pour la libération inconditionnelle et immédiate de tous les prisonniers politiques.

« Pas de paix sans justice », avons-nous souvent affirmé.

L’accord de Genève tourne le dos à cette exigence : ne soyons pas complices d’un nouvel abandon de celles et ceux dont nous avons soutenu les droits et dont nous connaissons les attentes à l’égard de la solidarité internationale.

Notes

[1Uri Avnery, Avec qui, sur quoi ? « Je donne tout mon soutien à ce projet, d’autant plus qu’il est la suite d’un processus que nous avons nous-mêmes engagé il y a deux ans ».

[2Alima Boumedienne-Thiery, Paix et dignité au Proche-Orient, intervention en séance plénière au Parlement européen, 22/10/2003.

[3Dominique Vidal, « Un espoir à Genève », site Web Le Monde Diplomatique.

[4Amos Oz, Nous avons déblayé le terrain pour la paix, The Guardian, 27/10/2003.

[5Amram Mitzna, « Les Palestiniens ont reconnu officiellement et publiquement qu’Israël était l’État du Peuple juif pour l’éternité », Ha’aretz, 16/10/2003.

[6Lire « Une lueur de rien du tout », Al-Ahram weekly n°661.

[7Lire les articles récents de A. Burg qui s’inquiète de « la fin de l’aventure sioniste ».