Les surréalistes (avant), pendant, (et après) Mai 68

, par D’URSO Andrea

Il serait également curieux d’examiner de l’intérieur du mouvement surréaliste ces dates se terminant par 8...

« Il est curieux de voir avec quelle régularité les années destinées à devenir la pâture des historiens sont terminées par 8. Dans l’histoire de la Tchécoslovaquie, le 8 signale tantôt la liberté, tantôt la répression et joue un rôle particu­lièrement fatal : 1918 (indépen­dance de la Tchécoslovaquie), 1938 (Munich), 1948 (le coup de Prague), 1968 ». Ainsi écrivaient dans L’Archibras n° 5 du 30 sep­tembre 1968, ceux des surréa­listes tchèques qui avaient quitté Prague après l’invasion des chars brejnéviens. Il serait également curieux d’examiner de l’intérieur du mouvement surréaliste ces dates se terminant par un 8.
S’il est vrai qu’en 1918 le surréa­lisme n’existait pas encore officielle­ment, la mort d’Apollinaire et la pa­rution du Manifeste Dada, comme d’ailleurs la paix de Brest Litovsk, sont néanmoins les germes qui pous­seront la réflexion de ces jeunes, ré­unis autour de la revue Littérature, jusqu’à la naissance du groupe sur­réaliste de Paris, sous l’ascendant d’André Breton. En 1928, ont déjà eu lieu les débats concernant « le pas­sage à l’action », l’entrée dans le PCF pour quelques-uns, les départs vo­lontaires pour d’autres, et les ran­cunes personnelles qui allaient avec. C’est pen­dant cette année-là que Pierre Naville, ayant connu Trotsky, décidait de prendre ses dis­tances avec l’activité surréaliste pour se consa­crer à l’organisation de la section française de l’Opposition de gauche, la Ligue communiste.
On se tromperait à y voir une fracture entre le projet surréaliste d’émancipation de l’homme et l’activité révolutionnaire. Dix ans après, en effet, la rencontre entre le poète et le militant al­lait réaliser la conjonction qui avait mûri tout au long de la période précédente entre les aspira­tions du surréalisme, en tant que mouvement de révolte de l’esprit contre la société bour­geoise, et la lutte de libération contre toute op­pression, fût-elle fasciste ou stalinienne, prô­née par le marxisme révolutionnaire. En 1938, au Mexique, Breton et Trotsky scellaient cette alliance dans Pour un art révolutionnaire indé­pendant, et fondaient la Fédération homonyme (FIARI), peu avant la création de la Quatrième Internationale.
L’année 1948 est marquée par les contradic­tions impliquées dans l’après-guerre : période de bilan des dévastations et des tragédies, mais aussi calcul préalable des énergies et des es­poirs dont on dispose pour recommencer. En fait, les surréalistes qui survécurent et qui se retrou­vèrent à Paris après leur exil, souvent dispersée, devaient alors faire face aux bulletins nécrolo­giques, tel celui de Maurice Nadeau (Histoire du surréalisme, Seuil 1945), qui pèsent encore sur l’historiographie universitaire du mouvement, et à ceux qui les voulaient morts. La revue Néon était pourtant là pour démontrer le contraire.
En 1958, pendant que les surréalistes fran­çais tentaient de s’opposer concrètement à la fois à la prise de pouvoir par De Gaulle et à la guerre d’Algérie (la revue Quatorze juillet pré­parait la célèbre Déclaration des 121), le mani­feste d’un nouveau mouvement d’avant-garde, le Situationnisme, prononçait sans appel l’acte de décès du surréalisme, sous le titre ambigu : « Amère victoire du surréalisme ». Ce n’est pas le lieu de passer au tamis les contradictions de ce Mouvement situationniste (dont il faudrait ramener à de plus justes proportions l’influence qu’on lui a prêtée sur les événements de mai 68), au risque de le démasquer en tant que pla­giaire et critique d’inspiration para-stalinienne de Dada et du surréalisme. Cela impliquerait de rappeler ses origines autres que lettristes, vu les collaborations de Guy Debord à la revue Les Lèvres nues des surréalistes belges, qui étaient déjà bien loin du groupe parisien, et prolon­geaient les tentatives précédentes (dont CoBrA, auquel appartenait Asger Jorn) des soi-disant « surréalistes révolutionnaires », « en fait des crypto-staliniens », comme l’affirme à raison Michel Lequenne (Marxisme et esthétique, La Brèche 1984, p. 139). Un tel remontage généa­logique imposerait de révéler la filiation de ces derniers — qui influencèrent le plus l’Interna­tionale situationniste —, eux aussi issus des milieux post-dadaïstes et philo-PCF d’après­guerre, telle la tendance conciliatrice de La Main à plume (Edouard Jaguer, et surtout Noël Arnaud et Christian Dotremont). Tout ça expli­querait peut-être les emprunts inavoués au sur­réalisme (détournements intellectuels ou pra­tiques des jeux collectifs et de la dérive).
Au temps que les surréalistes avaient gagné — si l’on en croit et que l’on paraphrase de façon surréaliste la formule situationniste, pour ainsi qualifier cette décennie de 1950 à 1960 — , les deux séries de Médium, puis Le Surréalisme, même et Bief recueillaient les ré­actions des surréalistes — qui étaient encore là et qui n’acceptèrent jamais de se mettre des œillères — par rapport à ce qui arrivait non seu­lement autour d’eux, étant cernés par une intelligentsia qui les tenait pour morts, mais aussi plus loin, vers les Mau Mau, les Kikuyu du Kenya, les Indiens d’Amérique massacrés par les « civilisations mortelles » dont parlait Va­léry. Et aussi contre le stalinisme : les réponses plaisantes aux situationnistes, l’ouverture aux collaborations au sujet de l’art celtique, de l’al­chimie, de l’hermétisme et, en somme, tout le discours sur la poésie en tant que moyen de connaissance et de libération opposé à la su­prématie de la science. Tout cela témoigne de la recherche d’une tradition hérétique et d’un par­cours alternatif tournés vers l’émancipation in­tégrale et s’opposant aux modes de vie et de pensée imposés par le développement de l’alié­nation capitaliste.
Ainsi, les tracts contre l’occupation de la Hongrie et le colonialisme en Algérie faisaient pendant à l’Art magique de Breton et aux livres sur le Mexique (Livre de Chilam Balam de Chu­mayel, Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique) et l’Anthologie de l’amour sublime de Benjamin Péret, figure de poète révolutionnaire par excellence. Il est donc vrai qu’à cette époque-là, de la part des surréalistes, on ne trouverait pas d’analyses, d’interprétations prétendues nouvelles du sys­tème capitaliste comme chez un Debord (la So­ciété du spectacle prenant le reflet pour le corps). À la verbosité homologue d’un tel monde et d’une telle critique, ils cherchaient encore à opposer la poésie, c’est-à-dire la pa­role essentielle.
Ce côté de romantisme révolutionnaire qu’a toujours gardé le surréalisme lui a également attiré des regards sceptiques, voire méfiants, de la part des prétendus « révolutionnaires de profession » du PCF, jadis, et des critiques « ma­térialistes » les plus récents aussi. Voilà com­ment on a oublié les apports de décennies de surréalisme à Mai 68, en dépit de ses ajouts à la praxis communiste de la révolution et aux théo­ries soi-disant « marxistes » de l’art, et à la fa­veur d’une hypostase de sa portée utopique et de son actualité, comme la prêchaient ces mou­vements littéraires et politiques qui se vou­laient plus modernes.
Du reste, Vincent Bounoure le disait déjà en mars 1968 dans L’Archibras n° 3 : « Prenez la plus belle idée du monde et cachez-vous der­rière : vous verrez si elle ne vous donne pas no­tion des accidents probables qui en limitent la portée, des détours qui l’attendent, des mal­versations auxquelles vous l’exposez. Vous êtes la faillibilité même et votre nez est peut-être trop court pour l’histoire des idées » (voir aussi Moments du surréalisme, L’Harmattan 1999, p. 137). Ce texte, qui inclut dans son titre,« l’É­vénement surréaliste », un mot qui deviendra la pâture de la presse et des commentaires sa­vants sur Mai, n’est pas le seul à témoigner de la présence du surréalisme après la mort de Breton. Quelques jours avant la date fatidique qui donnera son nom au Mouvement du 22 mars, c’est encore Bounoure qui adressait aux « enragés » de Nanterre un message de soutien au nom du groupe parisien. Puis, à l’occasion de l’exposition « Le prin­cipe de plaisir » à Brno, Prague et Bratislava, de février à juin 1968, c’est toujours Bounoure qui montrait les convergences entre surréalisme, matérialisme dialectique et pensée libertaire pour expliquer le choix de la formule freu­dienne, résumant à son sens le but des projets de Breton, Marx et Fourier (Levée d’écrou, ib., pp. 179-185). En outre, le 12 avril 1968, à l’Uni­versité de Prague, il prononçait une conférence au titre emblématique : « Jeunesse dans le sur­réalisme, surréalisme dans la jeunesse » (ib., pp. 186-196), de ce qui allait se passer peu après à Paris. Il en revenait juste à temps pour participer aux révoltes « lors des nuits enflam­mées de mai-juin 1968, chargeant seul, et à mains nues, tout un troupeau de C.R.S. — atti­fés en samouraïs de l’ère du plastique —, alors que les manifestants refluaient à toute allure dans son dos, l’abandonnant sur le pavé comme une simple erreur tactique » (Alain Jou­bert, le Mouvement des surréalistes, Nadeau 2001, p. 24).
Mais la contribution qui rend évidemment compte de l’activité des surréalistes en mai, c’est le n° 4 de L’Archibras du 18 juin 1968, « conçu, rédigé et réalisé par Vincent Bounoure, Claude Courtot, Annie Le Brun, Gérard Legrand, José Pierre, Jean Schuster, Georges Sebbag et Jean-Claude Silbermann », et qui a été visé par une mesure policière de saisie, avec l’ouverture de trois informations contre X pour offense au président de la République, apologie du crime et diffamation envers la police, comme le rap­porte le Figaro du 12 septembre. En fait, dans ses premières lignes, on lit une dénonciation de « la voix sénile qui exprime l’abdomen na­tional » et qui « n’a pas craint de souiller ce qui, dans ce pays qu’on proclamait, qu’on voulait avachi, s’est affirmé de jeune, de généreux, d’inspiré ; elle a clairement désigné son ennemi : l’Espoir ». Elles précèdent une exécration ironique de la manifestation gaulliste du 30 mai qui fit suite au retour du général De Gaulle parti consulter en secret Jacques Massu à Baden-Baden. Sous le titre de « Vivent les aventu­risques ! », les surréalistes reprenaient de façon humoristique la marque de reconnaissance et de complicité des anti-staliniens, définis comme « aventuristes » par la rhétorique du PCF.
L’attaque contre la réalité policière instaurée par le gouvernement gaullien avec les CRS, la connivence de l’Église et l’appui des autres par­tis politiques et des staliniens — car « c’est du même côté que le Parti communiste français et l’U.D. Cinquième glapissent à l’unisson » — se retrouve dans l’éloge de Daniel Cohn-Bendit (qu’aujourd’hui on peut voir dans les sièges de l’UE) et dans ce « Portrait de l’ennemi », qui n’est que celui de l’atavique adversaire que le premier Manifeste du surréalisme dénonçait déjà en 1924, à savoir le réalisme : « Le réalisme, c’est l’occupation de toute la réalité par la seule réalité policière. [...] Tout ce qui est réaliste est sénile. Tout ce qui est sénile est réaliste. Le 3 mai 1968, le réalisme a été condamné à mort. L’objectif de la Révolution, intacte aujourd’hui dans sa réa­lité, est de le passer par les armes ».
Dans une « Perspective piétonne » s’exprime « l’émotion de revoir mêlés, après une si longue absence, drapeaux noirs et drapeaux rouges ». L’esprit libertaire qui rapproche le surréalisme des franges anarchistes du mouvement soixante­huitard est évident dans plusieurs textes. « Des blousons noirs au drapeau noir » défend la ma­nifestation de l’UNEF, contre l’usage des termes pillards, voyous et pègre de la part de la presse afin de susciter le mépris de l’opinion publique et chercher à diviser le mouvement par la stratégie bien connue du divide et impera. C’est donc une riposte d’égale force des surréalistes qu’on lit dans le texte suivant, « S’unir pour diviser l’au­torité », où l’on invite à « n’obéir qu’à soi-même. Le refus de l’autorité est la condition indispen­sable de la pensée. Le refus de l’autorité est la première négation qui entraînera d’autres néga­tions et affirmations. [...] Insulter, déchirer, diviser les autorités, tels sont les objectifs les plus pres­sants de notre Mouvement. Faire vite ».
« De la rage pour demain » confirme les thèses surréalistes des années 1930, anti-stali­niennes et proches du trotskisme : « Il n’y a rien de commun entre un pinceau et un pavé. Contre cette évidence, on n’a fait valoir jusqu’ici que les niaiseries de l’agit-prop. Solution si insane qu’elle oblitère toute velléité de recherche, qu’elle a détourné l’attention des instruments nouveaux dont la pensée doit se saisir pour dé­signer d’un seul coup la cité future et la poésie de demain. D’une formule unique, nourrie des aspirations éparses que recèle l’esprit public, ces instruments feront l’énonciation de la poé­sie en acte. À but collectif, instruments collec­tifs. [...] La transmutation du sens collectif pro­voque la crise de la responsabilité. Il n’y a de responsabilité que dans l’action. Les “respon­sables” sont cuits ».
La ferveur utopique-révolutionnaire de ce texte revient dans le suivant, daté du 30 mai, au titre plutôt optimiste et encore loin du reflux de la mi-juin, « Ce n’est qu’un début » : « La sim­plicité, la poésie, l’action se conjuguent dans un propos offensif. L’insurrection devient le lieu de toute amitié, de toute humanité possibles. Le maître-mot : camarades, dépasse et ruine toute façon-de-parler. [...] La Révolution n’est pas l’is­sue de techniques adaptées à la prise, à la conservation, à l’organisation du Pouvoir : elle est le rejet presque physique du Pouvoir — quel qu’il soit. Elle doit tendre, en prenant le Pouvoir, à en ruiner aussitôt les principes qui ont toutes chances d’être hérités de l’oppression détruite. [...] Il serait plus vrai de dire que ce qui s’entre­prend vise un continent mythique, pleinement extérieur au système de coordonnées en usage, et que seuls aperçoivent de loin ceux en qui s’opère une mutation de l’esprit. Pour ceux-là, il est réel, il tend à le devenir. Tel est le Pouvoir de l’Imagination. »
Alors que le tract diffusé le 15 mai à Lyon par le groupe surréaliste Ekart incite les camarades parisiens à n’accepter aucun compromis et à continuer la lutte « en vue d’une refonte totale de l’Entendement humain », « d’une insurrection permanente contre tout principe d’un enseigne­ment officiel » et d’une « agitation sans précé­dent dans les esprits », les surréalistes parisiens s’attachent à montrer le rapport nécessaire d’une véritable révolution à la révolte, « toujours neuve », parce qu’« elle ne part pas de l’analyse intellectuelle d’une situation politique, écono­mique ou sociale, mais essentiellement d’un cri » et que « vouloir faire la révolution sans être porté par l’esprit de révolte, c’est se condamner par avance à des bouleversements bureaucratiques, c’est en somme se refuser à tout bouleversement profond ». Comme l’indique le titre de ce texte, « Discordance = Harmonie », le recours à la dis­cordance serait l’élément nouveau du Mouve­ment du 22 mars qui, comme les travailleurs en grève à Flins se rebellant contre la discipline qui leur était infligée par la CGT et le PCF, « en fon­dant l’exercice de la pensée et la décision de l’ac­tion sur la discordance, préfigure la société de l’avenir », telle que l’avait prévue Fourier, en considérant l’harmonie comme créée par la dis­cordance des tempéraments et des appétits.
Comme l’on disait d’entrée de jeu, la dénon­ciation de la réalité policière à la date de 1968 continue dans le numéro suivant de L’Archibras, qui loue, par contre, la « réalité politique du S.D.S., du Black Power, du Vietcong, des gue­rilleros américains et africains, des enragés de Nanterre, des ouvriers de Flins, du peuple tché­coslovaque ». Ce numéro entièrement consa­cré à la Tchécoslovaquie imposerait de dépas­ser les limites de cet article concernant la si­tuation du surréalisme français en mai 68, pour ainsi jeter un coup d’œil sur ce qui se passait en même temps chez les surréalistes à l’étranger, à Prague comme à Sao Paulo. Néanmoins, il est important de rappeler que ce n° 5 contenait, entre autres, une critique de l’approbation cas­triste de la répression soviétique du « prin­temps de Prague » (ce qui réfutait, donc, le sou­tien manifesté peu avant dans le n° 3, mars 1968) et, encore à ce sujet, la lettre ouverte au Parti communiste de Cuba, signée par Robert Antelme, Maurice Blanchot, Marguerite Duras et Dionys Mascolo. Les surréalistes n’avaient cessé de rencontrer ces derniers pendant leur participation au Comité d’action étudiants-écri­vains, où il nouèrent des relations qui permi­rent ensuite de poursuivre l’action par d’autres voies, par exemple avec Jean-Pierre Faye dans Change, justement pour le soutien aux surréa­listes tchèques, la traduction de leurs textes et la diffusion publique de la réflexion « sémio­tique » qui se développait entre Prague et Paris.
Mais surtout, il y a la Plate-forme de Prague, un texte programmatique qui donnait désormais un nouvel élan à la réflexion surréaliste sur l’art, la révolution, la dialectique, l’hermétisme, et no­tamment sur le langage dans ses rapports à l’économie, au cœur de ce qui avait été depuis longtemps le souci de Breton, « la survivance du signe à la chose signifiée » (voir sa conférence, à Prague en 1935, et aussi Du Surréalisme en ses œuvres vives). Cette question était également présente dans le n° 4, amplement citée et déjà formulée dans le n° 1 de L’Archibras (avril 1967), par Schuster — celui-là même qui avait encore continué à développer une théorie de l’art et de la révolution du point de vue surréaliste, des an­nées 1950 jusqu’à sa conférence à Cuba (voir Ar­chives 57/68), mais qui venait de s’opposer à la parution du n° 5, et qui, presque tout seul, déci­derait peu après de considérer terminée l’expé­rience « historique » du surréalisme.
Malgré lui, en 1978 — pour ainsi conclure le jeu du 8 —, les surréalistes qui avaient refusé dès 1969 ce sabordage, dialoguaient encore avec les trotskistes : Vincent Bounoure et Jean-Louis Bédouin pour les premiers, et Michel Lequenne et Michael Löwy pour les seconds, débattaient de l’ouvrage collectif paru deux ans auparavant, né de la collaboration entre les surréalistes fran­çais et tchèques, et dont Bounoure fut le maître d’œuvre : la Civilisation surréaliste (voir Critique communiste n° 24, septembre 1978, pp. 100-126, et le recueil du même auteur, l’Événement sur­réaliste, L’Harmattan 2004, pp. 134-164). Alors que l’avant-garde situationniste était « en proie à un amaigrissement croissant » (Bounoure, « À propos de chiennes cocasses », Moments du sur­réalisme, p. 67), et que Tel Quel retombait, après son expérience maoïste, dans la prédication la plus sommaire du rôle social de l’art et de l’écri­vain, les surréalistes proposaient une nouvelle réflexion dialectique sur la base de la leçon ap­prise par l’histoire passée et récente — Si l’on fait une révolution, c’est pour aboutir à une civi­lisation nouvelle — en se montrant plus en phase avec les temps qu’on ne l’avait fait croire pendant et après Mai 68.
Ce serait en effet d’une façon assez réduc­trice qu’on caserait tout ce qu’on vient de rap­peler ici dans la phrase murale en laquelle on a cru résumer ce que le surréalisme aurait su donner en héritage au Mai français : « l’imagi­nation au pouvoir ». Heureusement, il y a plus que ça. Il faut certainement séparer le bon grain, qui pousse les élans utopiques et liber­taires contre toute réaction étatiste, de l’ivraie, voire l’ivresse, contingente qui a provoqué une certaine naïveté à l’égard du gauchisme poli­tique et du spontanéisme estudiantin.
On ne s’étonnera pas que Mai 68 passe dans les commentaires pour une « révolution sym­bolique » et, encore heureux, pour une « prise de parole » (comme le vante Michel de Cer­teau). Détruire les structures usées de la pen­sée et du langage, bien sûr ! Car pour détruire l’armée qu’on combat, il faut armer d’un esprit nouveau la révolte. Mais il faut aussi armer la révolution, qui n’est pas si elle ne touche pas aux structures économiques, même s’il reste vrai, comme l’histoire l’a démontré à maintes reprises, qu’un renversement économique seul ne suffit pas non plus. C’est ce qu’avait bien compris Breton, lorsque pendant une de ses conférences en Haïti en 1946, au facteur éco­nomique « dont nous n’avons garde de réduire l’importance », il ajoutait « cet élément lyrique, [... qui] se dégage des aspirations du peuple en­tier » (Breton, Œuvres complètes, III, Gallimard 1999, pp. 150-167). C’est un parcours qui trouve justement ses prolongements nettement liber­taires dans L’Archibras n° 4 et dans la Plate-forme de Prague, jusqu’à la continuation de cette dernière qu’est la Civilisation surréaliste (Payot 1976).
Trente ou quarante ans après, la question des successeurs se pose légitimement, non seule­ment vis-à-vis de ce qui s’est passé en Mai 68, mais aussi par rapport à certaines manifesta­tions récentes de groupes se réclamant actuel­lement du surréalisme en divers points du monde, et où l’on relève un rejet délibéré du ma­térialisme dialectique (si présent dans le mou­vement, de ses débuts à la mort de Breton et au-delà) au profit d’un « anti-marxisme » parfois dé­lirant et d’un anti-trotskisme aux traits ultra-gau­chistes et « néo-situationnistes ». S’il est du devoir de tout révolutionnaire de rappeler les en­jeux de la lutte, et les surréalistes en ont tou­jours été, c’est plus strictement à ceux d’entre eux qui sont encore là qu’il revient de ratifier ce que disait Breton dans le Second Manifeste : « En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres ».

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