Le NPA : un outil pour dépasser les courants actuels et organiser largement

, par BOULANGÉ Antoine

Il est évident pour tous que la crise actuelle est la crise la plus profonde que connaît le capitalisme mondial depuis 1929. La précédente crise s’était « résolue » par la guerre mondiale, 50 millions de morts, l’holocauste... Il ne s’agit pas de prévoir l’avenir mais le marxisme nous permet de comprendre que nous sommes rentrés dans une époque « de guerre et de révolutions ». C’est ce que développe Olivier Besancenot dans ses meetings de fondation du NPA qui justifie totalement le projet de « renverser le capitalisme », et non réformer ce système. Des millions de personnes sur la planète prennent conscience de ces enjeux, comme le montre encore la révolte de la jeunesse grecque. Il s’agit donc, pour les révolutionnaires, d’être à la hauteur des enjeux, contribuer à rassembler des dizaines de milliers de militants qui veulent lutter radicalement contre le système et construire ensemble un parti qui soit un réel outil pour faire émerger une direction révolutionnaire bien plus large, indépendante des partis réformistes et des bureaucraties syndicales.

Tout ceci ne fait pas débat entre nous, non seulement au sein du courant, mais bien plus largement dans la gauche radicale. Même s’il y a bien évidemment des nuances d’analyse, elles ne me semblent pas fondamentales. C’est justement la nécessité d’une critique radicale du système aujourd’hui qui fonde la possibilité d’un regroupement large des anticapitalistes, combiné à la remontée des résistances depuis 1995 en France.

Les véritables débats partent bien plus de comment faire « concrètement » émerger une nouvelle direction de classe, d’où l’importance des débats sur la caractérisation du NPA en France et les délimitations à lui donner. Les mêmes questions se posent ailleurs en Europe, avec des tendances communes, mais aussi une grande hétérogénéité des différents partis « nouvelle gauche » vis-à-vis de l’alliance avec les partis sociaux libéraux (PS en France, Labour, SPD, Prodi en Italie...).

Depuis plusieurs mois, un débat traverse les militants et militantes qui ont contribué à la revue Que faire ?. Une partie des camarades défendent les positions suivantes et pensent qu’il est juste que la LCR se dépasse dans la fondation du NPA et soutiennent sa dissolution. Mais ils pensent également que les courants qui ont existé dans la LCR, en particulier celui dont nous sommes issus, doivent également se dissoudre pour fonder le NPA.

1. Analyse du processus NPA en cours et situation politique

Notre analyse doit partir du fait que le NPA est un processus clé, positif, qui est susceptible de cristalliser dans les années à venir à une échelle significativement plus large que la LCR, un nouveau parti radical, indépendant du PS, de lutte regroupant plusieurs dizaines de milliers de travailleurs, jeunes, un parti qui commencera à avoir un impact significatif sur la lutte des classes. Depuis le dernier congrès, la majorité de la LCR s’est véritablement engagée dans ce processus. Ce qui a déjà été fait depuis janvier dernier commence à porter ses fruits. Il faut mesurer l’importance du chemin parcouru : plus de 300 comités, 10 000 personnes intéressées, l’arc politique regroupe de la Fraction de LO à Clémentine Autain, des syndicalistes commencent à être vraiment attentifs et proches du NPA. On est déjà loin de ce que nous pouvions redouter il y a un an, c’est à dire que le NPA ne soit qu’une « campagne de recrutement » pour la LCR et un relooking. Le changement en cours est bien plus profond. Le NPA est une orientation juste pour la LCR qui permet de commencer à construire une alternative réelle, populaire, au social-libéralisme, ainsi qu’au PCF et aux Verts qui n’ont d’autre stratégie que l’espoir d’une nouvelle gauche plurielle (ainsi que LO qui combine « pureté bolchévique » et alliance municipale avec le PS), d’accompagnement d’un capitalisme qui s’enfonce dans la crise. Le NPA semble le seul espoir à gauche, notre responsabilité est de le faire grossir le plus vite. Le succès de l’université d’été illustre bien le processus à l’œuvre : il y avait beaucoup plus de monde que d’habitude, des jeunes, beaucoup de nouveaux militants de la LCR, les débats portaient sur l’alternative et la stratégie politique à travers le NPA, ceci combiné à un retour et une refondation des idées sur des bases plus marxistes qu’auparavant. Ce n’est pas le pragmatisme mais le résultat de la politique et de la stratégie adoptée par la LCR. C’est bien pour cela que nous l’avons soutenu au dernier congrès, alors que nous avions participé à une plateforme séparée à l’avant dernier. Globalement, cette orientation va dans le bon sens, malgré bien évidemment de l’hétérogénéité, des faiblesses (comme les jeunes...) mais la poursuite de la dynamique actuelle du NPA doit permettre de les surmonter. Le dernier Critique Communiste (n° 187) et ses nombreuses contributions sur la stratégie devrait rendre évident que penser que la LCR n’a pas de stratégie est une erreur. La LCR n’a pas développé une vision stratégique unique pour toute l’organisation mais la coexistence de différentes stratégies se combine avec une intervention commune qui nourrit en retour le débat politique au sein de l’organisation. Depuis cinq ans que nous sommes à la LCR, nous avons vu cette évolution. La LCR gagne en unité et en cohérence, et avec la campagne NPA, pas seulement à travers une campagne électorale. Sous la pression de la lutte des classes (et le vide important à la gauche du PS) et des débats qui se mènent au sein de l’organisation, les perspectives de la LCR ont considérablement évolué, dans le bon sens. Même si tout n’est pas parfait, ce processus va se poursuivre dans les années à venir, dans le cadre du NPA. Il est évident que cette évolution n’a pas été spontanée. Elle est la combinaison de la situation politique qui ouvre un espace à la LCR, mais également de la politique suivie par la LCR. Le NPA n’émerge pas malgré l’absence de direction révolutionnaire, mais est bien le produit de l’intervention révolutionnaire de la LCR, dans son ensemble, avec ses forces et limites.

2. Caractérisation du NPA comme Front Unique ?

La caractérisation du NPA comme Front Unique donne lieu à de sérieuses confusions. Je ne partage pas l’argument de Denis qui s’oppose à Sabado, plusieurs camarades du courant sont également en désaccord avec cette soi-disant « boussole stratégique ». Nous partageons globalement le cadre proposé par Sabado (et d’autres dans la LCR) pour concevoir le NPA comme parti politique, médiation vers une direction révolutionnaire (Sabado fait le choix de parler de directions révolutionnaires, ce qui mériterait une discussion mais ce n’est pas le point fondamental).

La théorie que Denis développe dans son dernier article est très abstraite [1]. Le problème n’est pas l’analyse des articulations dans la société entre l’hégémonie, le mouvement ouvrier et le parti comme « essence du Front Unique », mais cette analyse ne répond pas du tout à la question « qu’est ce que le NPA ? » ! Cela amène à mettre bout à bout des choses qui n’ont plus rien à voir.

Denis conçoit le NPA d’une manière que nous sommes beaucoup à partager puisque c’est l’orientation dont s’est dotée la LCR : considérer le NPA « comme regroupement des fractions les plus déterminées de la classe, convaincre de ce type de stratégie, commencer à la mettre en pratique, c’est, à mon avis le maillon pour commencer à reconstruire le mouvement ouvrier et commencer à faire un impact, à travers ces organisations sur l’ensemble de la société » [2]. C’est en pratique les tâches que nous assignons pour construire un parti révolutionnaire de masse. Cela revient à définir le NPA comme médiation, étape, vers un parti révolutionnaire de masse. Je ne comprends pas (et je ne suis pas le seul) le basculement qui ensuite explique que le NPA est un Front Unique. L’esprit du Front Unique me semble au contraire le travail qui vise à unir dans l’action le plus largement possible les travailleurs, c’est pour cela que cela implique un travail politique de parti indépendant, le travail révolutionnaire. Il y a en fait une confusion entre regroupement (le NPA regroupe plusieurs courants politiques) et le Front Unique (il y a un travail à faire pour que le NPA mette en œuvre une politique de Front Unique). Je ne suis pas sûr que le terme « double médiation » éclaircisse vraiment les tâches du NPA qui doit bien évidemment articuler construction du mouvement et des organisations ouvrières (syndicats, associations...) et développement d’un parti militant, radical.

Concevoir le NPA comme médiation vers un parti révolutionnaire de masse n’implique pas le « révolutionnarisme », bien évidemment. Plus que les mots, cela va être les prises de position, les actions qui vont être décisives dans les années à venir. Les bases posées par la LCR, à l’initiative du NPA, permettent de construire un parti d’un type inédit depuis le stalinisme. Le processus « constituant » permet de ne pas figer les choses au préalable, mais au contraire de réussir à investir d’autres forces extérieures à la LCR. Je partage la description de Vanina [3] à propos d’un parti en mouvement, parti processus, mais il faut absolument prendre en compte les bases politiques délimitées qui le différencient nettement d’un Front Unique : anticapitaliste, indépendant du PS, des bureaucraties syndicales, des institutions, parti des luttes et d’action. C’est dans ce cadre que les débats stratégiques ont un sens. C’est à partir de ce cadre que pourra se reconstruire un marxisme du 21e siècle. Le NPA devra ainsi être également un lieu de débat ouvert sur la stratégie car il est effectivement très ambitieux, et pas évident, de reprendre « le meilleur de toutes les traditions », car à partir de quel critère on juge ? Le NPA peut être un pas en avant important car il doit permettre à 10 000 militants dans quelques mois, plusieurs dizaines de milliers en quelques années, de juger en fonction des implications politiques de chaque tradition (qui n’ont pas réponse à tout, car même si l’histoire se répète, il y a toujours de l’inédit).

Ce processus repose sur notre analyse générale de la période : les tests et les confrontations entre les différentes stratégies se font en rapport avec la réalité, l’action. Sur des questions clé comme l’État, la centralité de la lutte des classes... le NPA va être confronté à des difficultés, des clarifications mais il est possible (et nous devrons tout faire pour) que ces tests soient franchis avec tout le NPA. Ce processus d’agrégation de traditions commence à être entamé avec des traditions aussi différentes que celles du trotskisme (de la LCR ou de LO), des altermondialistes (Jennar), des réformistes radicaux (Autain qui continue à évoluer d’ailleurs), des anciens de la mouvance Action Directe, des syndicalistes, des ex-PCF... Tout cela ne va pas se mélanger tout seul (un des risques évident est l’éclectisme et le relativisme). Les militants de la LCR ont justement un rôle positif à jouer dans la redéfinition politique à venir. A nous de développer une tradition marxiste vivante, qui soit capable d’évoluer en fonction des enjeux et questions du 21e siècle. Cela passe aussi par une redéfinition de nos propres traditions, aussi bien pour ceux qui viennent de la IVe Internationale, que de l’IST (International Socialist Tendency).

La théorie caractérisant le NPA comme Front Unique s’appuie sur une analogie qui n’est que partiellement juste : il y a la construction de Fronts Uniques politiques (un peu particuliers) en Europe depuis plusieurs années alternatifs (ou se voulant alternatifs) à l’hégémonie du PS : ATTAC en France il y a 10 ans, les comités du Non en 2005-2006, aujourd’hui Die Linke en Allemagne. On retrouve des bases à cette dynamique de regroupement en France autour du NPA, mais cela minore une différence notable : le NPA vise dès le départ à construire un parti de rupture, clairement indépendant, sans alliance avec la gauche libérale et les bureaucraties syndicales. Ceci est le résultat de la situation politique en France, une des plus avancée d’Europe, avec des luttes sociales importantes depuis 1995 et une extrême gauche qui a su depuis 1968 s’implanter durablement et gagner une véritable audience. Cela ne signifie pas que le NPA ne pourra pas développer des tendances réformistes en devenant un véritable parti de masse, mais ce n’est clairement pas la tâche de l’heure.

Il ne s’agit pas de faire du NPA la solution à tout. Il doit être un outil qui contribue à la reconstruction d’un mouvement ouvrier affaibli, déstructuré, sans perspective. On ne peut donc pas continuer à tout mélanger, parti et Front Unique. Le NPA n’est pas un parti totalement délimité car c’est un parti en construction, mais l’objectif est bien d’organiser une partie de la classe ouvrière, non pour agir à la place de la classe, mais pour tenter de lui donner une direction qui ne désarme pas notre camp dans la lutte de classe. Pour reprendre les mots de Lukács, il faut « séparer pour unir ».

3. Dissoudre le courant

La LCR va se dissoudre ce mois-ci. Il s’agit d’un dépassement de la LCR et non une quelconque « liquidation de la perspective révolutionnaire ». C’est un pas en avant politique significatif pour la classe ouvrière. La dissolution de la LCR est une nécessité pour que le NPA soit un véritable cadre ouvert, nettement plus gros que la LCR. La dissolution implique que le cadre dans lequel vont se mener tous les débats politiques et stratégiques doit être le NPA.

Je ne comprends pas l’inquiétude des camarades à ce propos : « une telle élaboration (théorique et stratégique) ne peut se faire par des individus isolés et en-dehors de toute influence sur le mouvement » [4]. Evidemment, c’est pour cela que nous devons faire en sorte que le NPA se dote progressivement de cadres pour un tel débat, assurer que nos débats soient ancrés dans la construction d’un parti d’action et de lutte de classe. Cette nécessité n’implique pas du tout que les « marxistes révolutionnaires » doivent se doter a priori d’un cadre propre, séparé, indépendant des structures du NPA. Il va bien évidemment y avoir des débats, des crises, à partir des problèmes rencontrés par la lutte des classes. Par exemple, si des émeutes éclataient à nouveau, quel va être le positionnement, l’activité du NPA ? Au sein même du NPA, les clivages ne vont pas être systématiquement LCR/non LCR, par exemple avec le foulard... Au contraire, il serait contre productif pour les révolutionnaires issus de la LCR de mettre en place dès la fondation du nouveau parti un cadre « séparé » sous une forme ou sous une autre, qui reviendrait à une fraction révolutionnaire. L’élaboration stratégique sera enrichie des apports des autres militants du NPA et des expériences communes et donc tout doit être fait pour qu’il n’y ait pas de cadre séparé au départ.

La LCR ne disparaît pas fin janvier : l’apport militant, collectif au NPA est significatif pour son avenir. Il va falloir que les militants de la LCR soient capables d’articuler leurs analyses marxistes et les débats dans la société et le NPA en construction.

Il faut donc un cadre collectif nouveau, qui rassemble largement. Que faire ? ne peut avoir un prolongement direct dans le NPA. Les futures délimitations au sein du NPA (qui ne se feront pas sur une base théorique révolution/réforme « pure ») ne correspondront pas aux délimitations et courants actuels. Je pense qu’il est illusoire de penser qu’aussitôt après le congrès, des courants « sérieux » vont se mettre en place, sans rapport avec les tests politiques auxquels va être soumis le NPA. Il ne paraît pas nécessaire donc de nous réunir à nouveau pour discuter afin de « continuer le combat pour une stratégie révolutionnaire au sein du NPA » dans les mois à venir, à l’initiative des militants de Que faire ?.

Cela ne signifie pas la fin de notre courant en France. Au contraire, je pense qu’il doit se donner d’autres moyens pour faire partager son apport au marxisme vivant, tout en étant capable de reconstruire une perspective révolutionnaire large avec des militants bien plus nombreux, de différents horizons. Dans les mois à venir, une telle revue est susceptible d’émerger (voir les initiatives autour de Contretemps, Critique Communiste). Il faut en débattre dans tout le NPA. Si nous voulons paraître crédibles dans notre volonté de construire une nouvelle revue, cela signifie clairement l’arrêt de Que faire ?. L’expérience positive acquise avec Que faire ? (rédaction d’articles, maquette, débats marxistes, etc.) doit servir à doter les révolutionnaires d’outils plus conséquents. Au niveau international, notre histoire, nos liens avec l’IST doivent servir à ce que le NPA construise vraiment dans les années à venir une nouvelle internationale, dans laquelle se retrouverait l’IST et la IVe Internationale, et bien d’autres courants.

Que faire ? représente aujourd’hui une quarantaine de militants « expérimentés » dans la LCR, 200 lecteurs réguliers. Les liens entre nous ont évolué mais je pense que nous avons une conception commune du marxisme qui ne doit pas nous faire craindre notre insertion dans le NPA. Ne pas faire de revue ne signifie pas abandonner les objectifs fixés au départ.

Faire émerger quelque chose, avec d’autres militants de la LCR, va prendre un peu de temps (six mois, un an ?), il va falloir être actif et patient. Nous devons également nous investir dans les publications pour que la sortie du bouquin de Callinicos [5] ait une suite. Il va falloir s’investir dans la presse du NPA, tout en militant activement dans nos comités locaux.

Il n’y a pas de garantie pour que le NPA réussisse à être un outil décisif pour former une direction révolutionnaire pour le mouvement ouvrier, mais il s’agit de nous donner franchement les moyens pour qu’il le devienne. C’est un pari raisonné, mais avons-nous le choix, face à un avenir qui ressemble de plus en plus aux années 1930 ? Il faut assumer et s’engager « jusqu’au bout » pour que pari de la LCR marche.