L’ivoirité, une impasse sanglante

, par TRISTAN Anne

Depuis le 19 septembre 2002, la guerre civile a déchiré la Côte d’ivoire en deux. La partie la plus riche est tenue par les troupes et milices du président Laurent Gbagbo, difficilement élu en 1999. Le nord et l’ouest sont contrôlés par des soldats et mouvements rebelles. Les deux camps ont eu recours à des mercenaires en provenance du Libéria voisin, pays déstabilisé depuis plus d’une décennie. Entre les deux, des troupes françaises, et plus récemment des troupes africaines, prétendent faire tampon et... médiation.

La guerre civile ne date pas de septembre. La violence, les exactions, les tueries se multiplient depuis le début des années 1990. Les tentatives de coup d’État se sont accélérées à partir de 1999. Le débat politique, emporté dans un maelström, se concentre furieusement sur une seule question : la définition de la citoyenneté. Les uns veulent la réserver aux Ivoiriens de vieille souche. Ils défendent l’ivoirité, équivalent en somme de la préférence nationale lepéniste. Les autres — immigrés, fils d’immigrés, Ivoiriens au faciès d’immigrés — se dressent contre la montée des persécutions et s’opposent à une vision exclusive de la démocratie naissante.
Selon les sources, la Côte d’Ivoire compte entre 26 et 30 % d’étrangers. Ceux-ci ont été appelés, accueillis au cours des quatre dernières décennies et, s’ils n’ont pas toujours été assimilés, ils ont trouvé leur place dans le pays.
Comment, dès lors, le thème de l’ivoirité est-il apparu ? Quel type de forces sociales s’est reconnu dans ce mot d’ordre à l’orée des années 1990 ? L’évocation historique qui suit s’inspire du travail d’Ousmane Dembélé, de l’Université de Cocody à Abidjan. [1]
Ivoirité renvoie à Côte d’ivoire, un État issu de la décolonisation en 1960. Avant il n’existe pas d’Ivoiriens, mais, à titre d’exemple, des Mandés, des Voltaïques, des Baoulés, des Akans, des Krous. Ces groupes culturels (d’aucuns disent ethniques) ont évidemment des contours flous, mais chacun se centre sur un territoire. Un atlas de l’ORSTOM [2] en 1969, en recense 65. Certains sont fracturés par les frontières coloniales, et répartis sur plusieurs États.
Ainsi, quand en 1960 apparaît l’État ivoirien, le mot étranger désigne à la fois le non-Ivoirien et celui qui appartient à un autre groupe culturel. La distance entre ces groupes est alors palpable, probablement comparable à celle qui existait entre les différentes provinces françaises avant la première révolution industrielle. Mais elle n’implique pas de xénophobie et elle n’a en tous cas pas empêché les forts brassages dépopulation qui ont eu lieu à l’époque coloniale.
Les premiers grands déplacements ont, en effet, d’abord été mis en branle par les colons français, quand ils ont imposé l’essor d’une économie capitaliste de plantations. Celle-ci impliquait le défrichement de la zone forestière au sud du pays et la création de villes portuaires, également au sud. Pour compenser le faible peuplement de cette zone, les autorités ont organisé le transfert de populations venues des savanes, du nord. Parmi les migrants, se trouvaient à la fois des non-Ivoiriens (Mos-sis de Haute-Volta, Guinéens, Maliens) et des Ivoiriens. Ces différents groupes ont été affectés à des niches économiques particulières : les Mossis ont plutôt fourni la main d’oeuvre des plantations, les Ivoiriens du nord, des Dioulas, en général musulmans, ont plutôt pris en charge le transport et le petit commerce urbain.
En 1960, une fois indépendant, l’État, dirigé par Houphouët-Boigny, ne rompt pas avec le mode de développement initié sous la colonie. Simplement, tout en maintenant les grands complexes agro-industriel, il tente de faire émerger une paysannerie capable de participer à l’économie d’exportation.
Menaçant de les exproprier s’ils ne procèdent pas à la mise en valeur de leur espace, l’État obtient des villages traditionnels du sud qu’ils transforment leurs terres familiales ou de lignages en propriété personnelle et deviennent planteurs. C’est ce qui provoque de nouvelles migrations. De fait, pour exploiter les vergers, ces planteurs se détournent des aides familiales et font appel à la main d’oeuvre extérieure ; leurs propres enfants, ils préfèrent les scolariser afin qu’ils décrochent, plus tard, un emploi stable, public ou privé, en ville.
Les travailleurs arrivent alors de Haute-Volta (aujourd’hui Burkina), un pays enclavé et frappé par des sécheresses répétitives. Ces Mossis deviennent contractuels ou métayers pour les familles. Ils sont en général installés dans des campements, à l’écart des villages. Leur insertion est donc limitée, mais les planteurs sont les premiers bénéficiaires de cet apport étranger et ne s’en plaignent donc pas. Les Mossis fournissent aussi le salariat des complexes capitalistes.

« La terre appartient à celui qui la cultive »

Dans le courant des années 1970, l’État d’Houphouët-Boigny décide d’étendre encore l’agriculture d’exportation et donc les défri chements. Il déclare alors : « La terre appartient à celui qui la cultive ». Cette phrase n’a pas ici la connotation qu’on lui prête habituellement, il ne s’agit pas de collectivisation ; le président ivoirien veut juste susciter de nouvelles vocations de planteurs, dans une zone, rappelons-le, faiblement peuplée.
De main d’oeuvre subordonnée, l’immigré commence alors à accéder à un autre statut, celui de propriétaire. La hausse des exportations au cours de cette décennie fouette ces mutations sociales. Dans le sud, le foncier jusque-là dominé par les autochtones se recompose au profit de non-Ivoiriens, ou d’Ivoiriens venus d’autres régions.
Le développement du pays, qualifié dans tes années 1970 de miraculeux, est donc fondé sur un brassage des populations de toute la sous région.

La fin du « miracle ivoirien »

L’économie de plantations, tout en se perpétuant, présente des signes de grippage dans les années 1980, tant en ville qu’en campagne.
La chute des cours internationaux s’amorce à ce moment. Les vergers vieillissant s’avèrent aussi moins productifs. Le revenu agricole enclenche une baisse de longue durée. Tous en souffrent, planteurs, contractuels et métayers qui peuvent se retrouver sans emploi.
Logiquement, la question écologique émerge au même moment, les planteurs du sud dénoncent les pratiques prédatrices, hyperproductivistes qui épuisent les sols. Leur cible ? Les complexes agro-industriels, mais aussi les étrangers, qui, selon eux, seraient moins soucieux ide l’environnement que les autochitones. La légitime remise en question du modèle de développement ivoirien se retourne en argumentation xénophobe.
Au cours de ces années-là d’autres éléments déstabilisateurs s’ajoutent. Le Fonds monétaire international (FMI) entame sa campagne contre les dépenses publiques. L’insertion des enfants de planteurs sudistes en ville s’enraie. Les postes de fonctionnaires diminuent, les embauches dans le secteur privé aussi. Une partie de ces jeunes tentent de rentrer au village. Or, les réserves exploitables se raréfient. Ces jeunes, privés d’avenir en ville, n’en retrouvent pas non plus en campagne ; ils dénoncent alors la concurrence des planteurs immigrés dans la décennie précédente.
La ville ne résiste pas mieux à la crise éco-Inomique. Dans le courant des années 1970, le secteur du transport s’était modernisé. Des jeunes sudistes sortis des écoles avaient créé des SARL, des coopératives. A quelques exceptions familiales près, les Dioulas, traditionnellement implantés dans ce domaine d’activité, s’étaient retrouvés confinés dans les créneaux les moins rentables, les plus accessibles aux faibles revenus. Vers 1980, les hausses des prix « de l’essence et des pièces détachées les prennent à la gorge, ils augmentent leurs prix et se mettent à dos les citadins les plus pauvres. L’accusation « l’étranger s’enrichit sur le dos du peuple » commence alors à faire écho à celle du trop plein d’immigrés en campagne.
La situation se détériore encore quand la crise précipite dans le secteur informel de nouvelles personnes, concurrençant les Dioulas qui s’y trouvaient déjà. Evidemment, cette marée de misère n’est freinée par aucune forme de solidarité sociale institutionnelle.

Le rôle de l’État

Ces tensions, sur fond de crise, vont être amplifiées par le jeu des forces publiques. Dans un contexte de xénophobie montante, gendarmes et policiers traquent les étrangers sans papiers, multiplient les contrôles au faciès, s’autorisent chantage et racket sur toute personne qu’ils considèrent étrangère. Ces violences policières, en ville, frappent surtout les Dioulas, les Ivoiriens du Nord, une communauté qui en vient à penser qu’elle n’a pas affaire à des bavures mais à une volonté d’État.
Le problème est que ces exaspérations communautaires violentes, qui auraient pu rester à l’état volatile, trouvent à se structurer autour de partis, dans le cadre de la libéralisation politique qui s’ouvre au début des années 1990 (le long règne d’Houphouët-Boigny prend fin en 1993). Elles prennent le pas sur d’autres courants de pensée, portés par d’autres forces sociales. Ainsi, il y a des mariages mixtes en Côte d’Ivoire, il y a des groupes d’intérêts économiques intercommunautaires, enfin les villes ne sont pas qu’une marqueterie de ghettos, les populations y sont mélangées aussi. Mais cette réalité-là ne se trouve pas d’expression politique.
L’histoire institutionnelle du pays explique en partie cette terrible dérive. Le thème de la préférence nationale n’est pas tombé du « Houphouët-Boigny », lui-même a mis le ver dans le fruit, en 1978, en décrétant que certains postes clés de la Fonction publique devaient être réservés aux Ivoiriens de souche. La mesure a ensuite été étendue aux cadres des entreprises privées, puis aux personnels du secteur formel. De plus, quand le FMI impose les plans d’ajustements structurels dans les années 1980-1990, le gouvernement trouve normal de faire subir aux étrangers les premières restrictions budgétaires (bourses d’études, accès aux logements sociaux d’État leur sont supprimés). Le moins qu’on puisse dire est que l’État caresse les xénophobes dans le sens du poil : des associations de développement de jeunes et de femmes réclamant alors l’ivoirisation des biens des étrangers, bref, leur dépossession.
Au même moment aussi, des groupes divers se mettent à exiger une citoyenneté autochtone, c’est-à-dire que, dans le cadre régional, l’éligibilité soit exclusivement réservée aux originaires de la région.
Là encore, dans l’histoire, aucune pratique de référence ne permet de s’opposer à cette dérive. L’État s’est structuré en tenant compte des groupes culturels : au sein des gouvernements, Houphouët-Boigny a toujours veillé à la représentation de chacun d’eux, en réservant même les postes les plus importants au sien propre.
Dans la décennie 1990, alors que s’achevait l’ère du parti unique, le particularisme, la défense des intérêts locaux, la volonté d’exclure une partie de la population prétendument en surplus ont donc été les pentes les plus faciles le long desquelles l’opinion s’est laissée chuter. Les partis politiques ont, par électoralisme, préféré aller dans le même sens. Y compris le Front populaire ivoirien, pourtant membre de l’Internationale socialiste, qui est aujourd’hui au pouvoir.
Poussée par ces vents-là, la population se retrouve coincée dans une sanglante impasse.

A.T.

Annexe 1 : Tableau

Etrangers dans la population ivoirienne totale

1950 100 000 5% *
1965 700 000 17% *
1975 1 481 000 22% *
1988 3 000 000 28% *
1998 4 000 000 26% *

Ousmane Dembélé, op. cit.
* % de la population totale

Notes

[1Ousmane Dembélé, « La construction économique et polique de la catégorie “étranger” en Côte d’Ivoire », in Marc Le Pape et Claudine Vidal dir., Côte d’Ivoire, l’année terrible 1999-2000, Karthala, octobre 2002.
Voir aussi Ronan Balacn « Dynamiques migratoires et écono-iede plantation » in G.P. Tapinos, P. Hugon, et P. Vimard dir., Côte d’Ivoire à l’aube du XXIème siècle, Karthala, février 2002.

[2Centre de recherche français