Les socialistes français de 1914 à la scission du congrès de Tours

, par LAFON Eric

La scission de Tours ne fut pas un éclair imprévu dans un ciel serein —
décision plus ou moins arbitraire de quelques uns —, mais la précipitation au
sein du mouvement socialiste des grands événements qui ont marqué le
basculement d’un siècle à l’autre : la guerre et ses horreurs, la Révolution
russe Retour sur cette histoire du socialisme.

Le congrès de Tours du Parti socialiste français s’inscrit dans une histoire courte et complexe. Celle du mouvement socialiste international confronté à la Première guerre mondiale (1914-1918) et à la Révolution russe d’octobre 1917.
La mémoire communiste a véhiculé, tout au long des décennies, l’idée que la scission opérée à Tours, entre partisans et opposants à l’adhésion à la 3e Internationale, s’était d’abord produite dans les tranchées. Indéniablement la « génération du feu » s’est faite une adversaire farouche du régime, capitaliste, qui l’a conduite à la grande boucherie, « à l’abattoir ». Aussi, les lueurs de la Révolution russe d’octobre 1917 ne tardent pas à remplacer l’aura ternie des dirigeants socialistes et cégétistes, compromis dans la collaboration de classe. L’adhésion à la nouvelle internationale, projetée par Lénine et les bolcheviks dès novembre 1914, devient « naturelle ». Pour autant on ne saurait dissimuler le décalage persistant, pour une majeure partie de l’opinion, entre une solidarité affichée avec une révolution ouvrière agressée, qui n’était pas sans rappeler l’agression des monarchies européennes contre la Révolution française, et la méfiance vis-à-vis, pour ne pas dire le rejet, d’un socialisme russe (le bolchévisme), fort éloigné des traditions révolutionnaires françaises [1]. L’histoire, et notamment l’histoire militante, n’a retenu que cette majorité de délégués adhérant à la Révolution russe. Décalage flagrant entre militants ouvriers organisés et cette grande masse d’un prolétariat français fortement attaché à ses traditions nationales qui fondent une sorte de « patriotisme révolutionnaire », intégré à la nation, à la République [2]. La SFIO et la CGT ­après la scission, elle, minoritaire en 1921 les communistes fondent la CGTU­ continuent, après la rupture de 1920, à organiser majoritairement cette classe ouvrière. Le nouveau parti communiste, bolchévisé, reste très minoritaire, dans le paysage politique français et ne parvient à influencer la société française qu’à partir du moment où il se décide à renouer avec la République et à s’en approprier les traditions révolutionnaires. En 1936, d’abord, et surtout à la Libération en 1944.

Vers la guerre

Depuis 1904-1905, les conflits entre vieux empires (France et Angleterre) et jeunes puissances impérialistes (Allemagne, Japon, États-Unis et Russie) se multiplient. À l’Angleterre s’oppose la concurrence maritime de l’Allemagne tandis que, face à l’appétit japonais en Mandchourie, en Corée, et sur les îles Sakhaline, l’Empire tsariste répond, en 1904, par la guerre. Le conflit russo-japonais se termine par une défaite de la Russie et débouche sur la révolution qui éclate à Saint-Petersbourg. Cette guerre participe des menaces grandissantes qui pèsent sur la paix mondiale. En 1911-1912, la région des Balkans s’enflamme à son tour. Les relations diplomatiques entre la Serbie, l’empire austro-hongrois et la Russie s’enveniment sur fond de conflits militaires entre la ligue balkanique et l’Empire ottoman (Turquie) où l’Allemagne défend ses intérêts. Quant à la France, et ses tensions avec l’Allemagne, c’est principalement autour de la question marocaine que la rivalité menace à tout moment de déboucher sur un conflit ouvert. Sans omettre, évidemment, que la perte de l’Alsace-Lorraine en 1870 constitue la question la plus épineuse entre les deux nations.
Ainsi, dès 1905, les conditions d’un futur conflit, dont personne n’imagine l’importance, sont réunies. Personne, sauf peut-être Jean Jaurès qui dès 1905 considère que le monde est au bord du gouffre.
En effet, pour le leader socialiste, la doctrine coloniale par l’expansion pacifique, à laquelle il adhérait, devient caduque et illusoire au vu des conflits armés sur lesquels débouchent les rivalités entre les puissances. L’expansion est source de guerre. Les socialistes condamnent dès lors l’impérialisme, y compris celui qui se pare de vertus « républicaines ». Les socialistes modifient leur point de vue. Ils s’unifient aussi, et en 1905 fondent le parti socialiste unifié, section française de l’internationale ouvrière (SFIO). L’unification socialiste se fait sur fond de mouvements de grève puissants, mais en sous-estimant son caractère, parfois, révolutionnaire, comme à Limoges. Il reste que la question de la paix l’emporte sur la question sociale. À ce titre, la campagne, en 1913, contre le rétablissement du service militaire à 3 ans, devient l’alpha et l’omega de la propagande socialiste. Jaurès n’a de cesse, dès lors, de meetings en meetings, et d’interventions à la Chambre, de la combattre et d’en dénoncer les dangers. Fort du mouvement antimilitariste qui se développe dès 1905, la campagne socialiste prend de l’ampleur et la question des 3 ans devient même l’enjeu des futures élections générales qui se tiennent en avril 1914. Le 25 avril, le meeting du Pré-Saint-Gervais contre les 3 ans réunit 150 000 personnes. Incontestablement, la réussite de la campagne explique le succès électoral des socialistes : les socialistes recueillent 1 400 000 voix et 70 députés. Le mouvement a gagné jusque dans les casernes où les soldats manifestent contre leur maintien sous les drapeaux et chantent l’Internationale [3].
Mais Jaurès et les socialistes français ont la conviction profonde que la lutte pour la paix n’a de chance d’être efficace que si elle se déroule à l’échelle internationale. Ils portent ce combat dans les instances de l’Internationale ­ les positions de Jules Guesde, Gustave Hervé n’étant, toutefois, pas celle de Jean Jaurès ou d’Édouard Vaillant ­ dès le congrès de Stuttgart en 1907.
Fondée en 1889 à Paris, la Deuxième internationale fédère 27 partis socialistes et coordonne leurs actions. Elle rassemble toutes les tendances et toutes les nuances du mouvement socialiste [4]. Un bureau, émanation de l’Association internationale ouvrière, un comité exécutif constitué par la délégation belge et un secrétariat font office de direction centrale. Une centralisation qui n’exige cependant des partis nationaux aucune discipline ni aucune obéissance. L’Internationale rassemble des partis souverains, nullement tenus de répondre aux décisions centrales. Cependant les congrès internationaux constituent « des assemblées de travail exerçant une influence profonde sur le caractère et l’orientation de l’activité socialiste dans le monde entier. » [5].
La social-démocratie allemande domine largement ce parlement socialiste et s’offre en modèle. En 1912, elle recueille plus de 4 millions de voix et envoie 110 représentants au Reichstag. À la veille de la guerre, la social-démocratie allemande compte plus d’un million de membres « dont 175 000 femmes » [6] et les profondes divisions qui se manifestent dans le parti ne ternissent pas son visage aux yeux du socialisme européen.
Modèle dominant, la social-démocratie allemande n’en est pas moins contestée, notamment par Jaurès et ses partisans. La question de la grève générale avait été abordée en 1904 au congrès international d’Amsterdam, elle est à nouveau discutée au congrès de Stuttgart comme riposte aux menaces de la guerre. À la proposition avancée par une motion Jaurès-Vaillant préconisant, en cas de conflit, le recours à la grève générale insurrectionnelle, la délégation allemande oppose son refus, argumentant des conséquences néfastes qu’elle pourrait avoir sur « un précieux travail d’organisation ». Un des dirigeants historiques de la social-démocratie allemande, Auguste Bebel, tenta de convaincre l’assistance de la volonté de paix du gouvernement allemand et signifia l’impossibilité de tout appel à la désertion en cas de guerre. Les congressistes se séparèrent sur un compromis où toute référence à la grève générale fut rejetée. C’est à ce congrès que la minorité de gauche prend date, et parvient à faire adopter un amendement (Rosa Luxemburg, Lénine, Martov) : « Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils [les socialistes] ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste » [7]. Au congrès suivant, à Copenhague en 1910, un amendement, présenté par Keir-Hardie et Vaillant, suggère la grève générale ouvrière, surtout dans les industries qui fournissent à la guerre ses instruments (armes, munitions, transports, etc.), ainsi que l’agitation et l’action populaires sous leurs formes les plus actives. [8].
Les réticences socialistes, qui ne sont pas propres aux délégués allemands, vis-à­vis de la grève générale ou d’autres moyens comme l’insurrection pour mettre fin au capitalisme, ne sont pas soulevées dès lors que la menace de la guerre pointe. En fait l’Internationale et avec elle ses principaux représentants (Allemands, Anglais, Français et Belges), tout en rejetant le révisionnisme bernsteinien, pense que la voie insurrectionnelle n’est plus un passage obligé pour construire le socialisme. La question des réformes et la conquête de l’État sont prises en compte dans les orientations socialistes. À ce propos, Karl Kautsky, considéré avec August Bebel comme l’un des plus éminents dirigeants du parti social-démocrate allemand, anime la contre-offensive qui jette l’apostasie sur Bernstein. En 1902, il publie, La Révolution sociale — publié en France en 1912 — ouvrage dans lequel il réaffirme que la paix sociale dans le monde de production capitaliste est une utopie et que la lutte des classes ne disparaît pas, le capitalisme n’est pas absorbé par le socialisme. La Révolution de 1905, puis le ressurgissement et la radicalisation de luttes ouvrières de grande ampleur (sauf en France) dans les années 1910, les grandes grèves de Léna en Russie en 1912, la poussée, en Angleterre, du syndicalisme révolutionnaire, corroborent son propos. Mais le débat se poursuit au sein du mouvement socialiste international. Le centre, tout en rejetant les analyses de gauche, ne manque pas d’invalider les hypothèses jugées trop réformistes.
À ceux qui prétendent que l’État n’est que le seul instrument de la classe dominante, Jaurès, dont l’emprise sur le socialisme français en 1905 est totale, réplique qu’il n’exprime pas une classe, il exprime un rapport de classes, c’est-à-dire le rapport de leurs forces. Pour Jaurès, les socialistes peuvent agir sur lui et agir à travers lui [9]. En Allemagne, les derniers résultats électoraux confortent la social-démocratie dans l’idée que son accession est proche. La guerre doit être évitée afin qu’elle n’hypothèque pas cette évolution. Aux partisans d’une guerre qui, pensent-ils, pourrait faire éclater la révolution, Jaurès avance qu’elle peut faire naître aussi la dictature. Sur cette aspect aussi, la réflexion d’un Kautsky, dans La Révolution sociale, n’est pas sans intérêt, et témoigne, à posteriori, d’une certaine pertinence : « Nous n’avons pas la moindre raison de souhaiter que notre marche en avant soit hâtée artificiellement par une guerre » écrit-il. Et de conclure, tout en considérant que « la guerre a bien souvent joué le rôle d’un facteur très révolutionnaire », qu’« une révolution qui naît d’une guerre est un signe de faiblesse de la classe révolutionnaire, et souvent la cause d’un plus grand affaiblissement qui provient des sacrifices que la guerre impose et aussi de la dégradation morale et intellectuelle qu’elle provoque le plus souvent [...] C’est pourquoi une révolution issue d’une guerre échoue assez facilement ou perd rapidement de son élan ».
Réforme ou Révolution ? Guerre révolutionnaire ou menace de dictature ? Grève générale insurrectionnelle ou grève de masse ? À quelques semaines de « la grande boucherie », le mouvement socialiste international est traversé de questions qui vont décider de son avenir. La Révolution russe d’octobre 1917 est, sans aucun doute, pour la gauche de l’Internationale socialiste, une réponse définitive aux modalités pour faire accéder la classe ouvrière au pouvoir. L’adhésion de la plupart des chefs de cette Internationale aux politiques de défense nationale, début août 1914, renforce cette gauche socialiste et révolutionnaire, dans l’idée qu’une époque est révolue.

L’union sacrée

En quelques jours, entre le 30 juillet et le 4 août, les « insurrectionnalistes » en tout genre et les nombreux partisans de la grève générale révolutionnaire basculent dans la défense nationale et adhérent dans chacun de leur pays à l’union sacrée. On ne compte plus avant guerre les propos et interventions contre la guerre en provenance de tous les milieux politiques, de l’anarchisme militant au socialisme modéré, la phraséologie antimilitariste fait florès [10].
En 1912, les conflits, italo-turque et balkanique, attisent dangereusement les risques de guerre. L’Internationale réagit et convoque un congrès extraordinaire à Bâle.
Réunis dans la cathédrale protestante de Bâle, les chefs de l’Internationale interviennent successivement. Le 21 novembre, Jean Jaurès proclame : « J’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui paraît à l’horizon ; je pleure sur les morts innombrables couchés, là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords ; je briserai les foudres de la guerre qui menace dans les nuées. » C’est le dernier congrès de la Deuxième Internationale. Le congrès suivant, convoqué pour le 9 août 1914 à Vienne, puis à Paris, n’aura pas lieu.
La CGT tient quant à elle, les 24 et 25 novembre, un congrès à Paris et décide d’une grève générale pour le 16 décembre. Léon Jouhaux, secrétaire général, déclare salle Wagram que « si la guerre est déclarée nous nous refusons d’aller aux frontières » [11]. Il est certain que le positionnement de la grande confédération ouvrière « ne prête pas à équivoque ». Puissance syndicale, la CGT affirme aussi, en concurrence du parti socialiste, une visée révolutionnaire. La conquête du pouvoir, pour la CGT, est un objectif, et la grève générale en est le moyen. Face à la guerre, la confédération défend l’idée que les solidarités de classe doivent l’emporter sur les solidarités nationales.
La grève générale du 16 décembre est un demi-succès. Décidée rapidement, elle mobilise un prolétariat soucieux de préserver la paix. Le gouvernement français réagit vigoureusement et procède à de nombreuses perquisitions et arrestations. Cependant, on croît le péril évité. En France comme en Allemagne, de Rosa Luxemburg à Jean Jaurès, la conviction que les gouvernements anglais, allemand et français veulent la paix se renforce.
L’assassinat, le 28 juin 1914, de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie, François-Ferdinand ouvre la crise finale. Mais le mouvement socialiste n’y accorde que peu d’importance. Les thèses du congrès de Paris du parti socialiste français, réuni du 14 au 16 juillet, « ne reflètent pas l’angoisse de la grève imminente » [12]. Une fois de plus Jaurès s’oppose à Jules Guesde et à Gustave Hervé sur la question de la grève générale, mais parvient à faire prévaloir une motion qui prescrit que « la grève générale ouvrière simultanée et internationalement organisée » doit être organisée à titre préventif.
En fait, les socialistes se rallient au point de vue de la CGT qui depuis plusieurs congrès s’est faite une ardente partisane de la grève générale. Ce ralliement va déboucher sur un rapprochement entre le parti socialiste et la confédération syndicale. Entre Jaurès et Jouhaux, une certaine compréhension s’établit. À la mi-juillet, les deux grandes organisations qui dirigent le mouvement ouvrier français procèdent à une mise au point stratégique, que beaucoup à gauche assimilent à un tournant. Il est nécessaire d’agir dans le cadre parlementaire et auprès du gouvernement, présenté comme un garant de la paix. L’ultimatum lancé par l’Autriche à la Serbie le 23 juillet accélère le cours des événements. Un BSI est convoqué les 29 et 30 juillet à Bruxelles et réunit la plupart des leaders socialistes. Les participants confirment l’action pour la paix que mène leur gouvernement et tout particulièrement les gouvernements français, anglais et allemand. Les deux délégués russes présents, le social-démocrate Axelrod et le socialiste-révolutionnaire Roubanovitch, défendent l’idée que les gouvernements redoutent que la guerre enfante la révolution. On appelle les masses à « renforcer les démonstrations contre la guerre » que l’on sait proche, mais l’on se garde bien de décider d’une manifestation internationale contre la menace de guerre. Il est clair qu’en ce 30 juillet 1914, l’Internationale socialiste ne remplit aucun des mandats qu’elle s’était fixé depuis Stuttgart (1907). Pourtant une véritable et forte mobilisation s’organise en Europe. Le 27 juillet, soit deux jours avant la réunion du BSI, des meetings se tiennent dans les plus grandes villes d’Allemagne, à l’appel du parti social-démocrate. En France, le même jour, La Bataille socialiste (journal de la CGT) appelle à une manifestation sur les grands boulevards. Le succès est au rendez-vous. La répression aussi. Les heurts avec les forces de l’ordre sont violents. On compte de nombreux blessés. Le ministère de l’Intérieur fait procéder à l’arrestation des militants et dirigeants les plus en vue. La confédération syndicale réagit et décide de réunir son comité confédéral le lendemain. Décision est prise de convoquer à « un meeting monstre » salle Wagram le 29 juillet. Ce qui pourrait être une invitation à « une conférence d’organisation de la grève générale révolutionnaire » au cas où la guerre éclaterait est en fait un renoncement à la grève générale. En effet, la direction confédérale a tourné et s’est rangée à l’attitude de Jaurès et du Parti socialiste. Tous deux reconnaissent « la bonne volonté d’un certain nombre de gouvernements afin de préserver la paix », le gouvernement français en premier. Jaurès attend beaucoup des négociations diplomatiques, de l’action parlementaire, mais aussi de l’action coordonnée de l’Internationale socialiste, seule à même, pense-t-il, d’empêcher la guerre. Le prochain congrès international est fixé au 9 août prochain et doit se tenir à Paris. On prône « le calme et le sang-froid » avec la ferme conviction que tout n’est pas perdu. La date du congrès en atteste.
Éviter la guerre devient l’objectif premier. La perspective d’en appeler à la grève générale révolutionnaire est abandonnée. Il s’agit avant tout de poursuivre la mobilisation, sans que celle-ci soit dirigée contre les gouvernements qui oeuvrent pour la paix, pour affirmer avec détermination le rejet de la guerre. On peut résumer ainsi la dernière intervention de Jaurès à Bruxelles le 29 juillet : « Nous [socialistes français] n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique [...] le gouvernement français est le meilleur allié de paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la conciliation. » [13]
Le 30 juillet, Gustave Hervé peut dans son journal, La Guerre sociale, s’adresser au gouvernement français et lui promettre que « ni le Parti socialiste, ni la CGT, ni personne ne tentera quoi que soit contre la mobilisation ». Le même jour Jaurès et Jouhaux se rencontrent et décident d’organiser pour le 9 août une grande manifestation internationale contre la guerre. Mais le 31 juillet, Jean Jaurès est assassiné à Paris. Le 1er août l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. La France décrète la mobilisation générale. Toutes les vertueuses résolutions sont invalidées. L’Internationale socialiste a échoué. Pouvait-il en être autrement ? Nul ne peut le prétendre à moins de s’adonner à de la rétrospection. Pour chaque parti socialiste, il s’agit maintenant de prendre position par rapport à une guerre jugée « défensive ». L’intervention de Léon Jouhaux, le 4 août, aux obsèques de Jean Jaurès, illustre parfaitement cette conviction, partagée par tous :
« Avant d’aller vers le grand massacre, au nom des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir et dont je suis, je crie devant ce cercueil toute notre haine de l’impérialisme et du militarisme sauvage qui déchaînent l’horrible crime [...] jamais nous ne ferons de guerre de conquête [...] Nous serons les soldats de la liberté pour conquérir aux opprimés un régime de liberté ». Le leader de la CGT renoue ici avec la tradition jacobine et révolutionnaire. L’ennemi est désigné : « le hideux militarisme prussien [...] qui par haine de la démocratie, [a] voulu la guerre » [14]. Le même jour, à la tribune du Reichstag, Haase, leader de la gauche du parti allemand, pourtant opposé en interne au vote des crédits de guerre, lit la déclaration de ralliement de la social-démocratie à la politique de défense nationale (Burgfriede) et désigne le régime tsariste comme l’ennemi : « L’enjeu est pour nous d’écarter le péril qui menace maintenant la culture et l’indépendance de notre patrie ».
Socialistes français et allemands votent en ce 4 août, les uns à la Chambre, les autre au Reichstag, les crédits de guerre. La veille, l’Allemagne a déclaré la guerre à la France, et le Parti ouvrier belge, devant l’ultimatum allemand et la violation de la neutralité du pays, a décidé de voter, lui aussi, les crédits de guerre et d’envoyer son leader, Emile Vandervelde, siéger au gouvernement, avec rang de ministre d’État. Reste l’Angleterre, où les 1er et 2 août la mobilisation contre la guerre s’est intensifiée. Le vote intervient le 5 août et est marqué par le refus du président du Labour, Ramsay Mac Donald et de 4 députés, dont Keir-Hardie, de s’associer au vote des mêmes crédits. Seuls les socialistes serbes et russes refusent en bloc la politique d’union sacrée et la logique de guerre qui l’accompagne.
Ainsi, en quelques jours, les principaux partis socialistes (allemand, français, anglais, belge, autrichien), hier prêts à s’opposer à la guerre, s’associent maintenant à sa préparation, puis, rapidement, à son déroulement. On a souvent décrit les peuples partant à la guerre la fleur au fusil. On sait depuis qu’il n’en était rien. Cependant, on s’engage volontairement et l’on répond sans réticences aux ordres de mobilisation. Trotsky décrit cette ambiance : « Quelle chose étrange ! Mis à part l’abasourdissement, le début de la guerre provoque chez le peuple une explosion de joie [...] Ces scènes se reproduisent partout où j’ai pu observer la guerre : en Serbie et en Roumanie [...] en Autriche [...] Vous en arrivez à conclure à cette monstruosité que le peuple se “réjouit” de faire la guerre, indépendamment des buts et des questions posées par celle-ci. Telle est la réalité ». Mais pour le révolutionnaire russe, cette guerre dévoile la crise profonde de l’Internationale. Elle renaîtra évidemment, mais sur de nouvelles bases. Le 9 août 1914 il réagit au ralliement des différents partis socialistes et écrit : « Il s’agit du naufrage de l’Internationale en cette époque de responsabilités ! » [15].
Du côté russe, parviennent rapidement les critiques acerbes de Lénine et du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie). Paru le 1er novembre 1914 dans l’organe central du parti, Le Social-démocrate, le texte intitulé « la guerre et la social-démocratie russe » est une condamnation sans appel de la Deuxième Internationale et un engagement pour l’avenir : « Les leaders de l’Internationale ont trahi le socialisme en votant les crédits de guerre [...] en entrant dans les ministères bourgeois des pays bélligérants ». Pour Lénine, il est inutile de « masquer sous des phrases diplomatiques la faillite de la 2e Internationale ». À cette faillite, Lénine répond par l’exigence de « travailler à un rassemblement socialiste nouveau, plus solide, des ouvriers de tous les pays » pour ce faire « il revient à la 3e Internationale d’organiser les forces du prolétariat en vue de l’assaut révolutionnaire contre les gouvernements capitalistes [...] pour la victoire du socialisme [16].
L’assaut révolutionnaire va se produire en Russie en février 1917, sans que Lénine et Trotsky en soient d’ailleurs à l’initiative. Mais parce que le nouveau gouvernement de la Russie démocratique, dirigé par le socialiste Kerensky, n’a pas su se désengager du conflit militaire, les masses ouvrières, paysannes, et les soldats qui désertent le front se rangent derrière les bolcheviks qui en appellent à la paix. En Octobre 1917, la situation politique est propice au passage à la révolution socialiste. Quant à la IIIe Internationale, en mars 1919, se tient son premier congrès. Mais entre 1914 et l’Octobre russe, il va falloir que les bolcheviks attendent leur heure, tout en posant les jalons de leur future victoire.

De l’opposition à la guerre à la Révolution russe

L’Europe s’embrase sous un déluge de feu. À la fin 1914, la Première Guerre mondiale est déjà « la plus grande boucherie de l’histoire ». En quatre mois de conflit, l’armée française a perdu 900 000 hommes (300 000 morts et 600 000 blessés, prisonniers ou disparus). La guerre et le soutien que lui apportent les socialismes, français, allemand, belges et anglais vont provoquer une fracture dans le mouvement ouvrier européen. Dès l’automne 1914, les opposants à la guerre se mobilisent. En France, les révolutionnaires russes (Martov, Trotsky, Manouilsky, Antonov-Ossenko, Tchitchérine) se joignent aux minoritaires français, syndicalistes, féministes et socialistes. Opposants à la guerre, développant le mot d’ordre de « transformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire », les « maximalistes » russes (appellation que l’on donne aux bolchéviks), d’abord minoritaires, voient leur influence s’étendre pour devenir prépondérante dès le mois de juillet 1917.

Le groupe de la Vie ouvrière

« 

 Presque au coin de la rue de la Grange-aux­belles et du quai de Jemmapes, à Paris, s’ouvrait encore en 1914 une petite boutique grise, une Librairie du Travail. Là vivait Pierre Monatte, le rédacteur en chef de la Vie ouvrière, qui partagea avec Merrheim la gloire d’avoir formulé l’initiale protestation du monde prolétaire français contre la guerre. Cette boutique ferma le 2 août. Et pourtant, certains soirs d’automne, vers neuf heures, les policiers pouvaient constater qu’une vie furtive y brillait, que des conspirateurs, l’un après l’autre, s’y glissaient, et que dès onze heures les colloques s’éteignaient. J’y ai plus d’une fois participé.

On se bornait à tisonner tristement les restes refroidis de l’Internationale ; à dresser, d’une mémoire amère, la liste immense de ceux qui avaient failli ; à entrevoir avec une clairvoyance inutile la longueur d’une lutte d’usure où seule serait vaincue la civilisation. Un orgueil sombre nous restait. L’orgueil de la fidélité à la foi, l’orgueil de résister au déferlement de la sottise, sous laquelle, Romain Rolland seul excepté, les fronts les plus puissants s’étaient vautrés. Rosmer, le poète Martinet, Trotsky, Guilbeaux, Merrheim et deux ou trois autres dont j’ignore les noms, nous avons su, en plein Paris, être à la fois parmi les derniers Européens de la belle Europe intelligente que le monde venait de perdre à jamais, et les premiers hommes d’une Internationale future dont nous gardions la certitude. Nous formions la chaîne entre les deux siècles Oui ce sont là des souvenirs d’orgueil. »

Lueurs d’espoirs

Telle était approximativement la réalité de la situation des opposants à la guerre à l’automne 1914 [17].
À la fin de l’année 1914, les premiers germes de l’opposition à la guerre font leur apparition dans les milieux syndicalistes, anarchistes, socialistes et féministes. Au Comité confédéral de novembre 1914, Alphonse Merrheim, secrétaire de la fédération des métaux, et Pierre Monatte, fondateur de la Vie ouvrière et membre du comité confédéral, proposent de soutenir la conférence socialiste des pays neutres de Copenhague. Devant le refus de la CGT d’y participer, Pierre Monatte décide de démissionner de l’instance confédérale, jugeant qu’une « nouvelle fois, des appels de socialistes en faveur de la paix n’auront trouvé aucun écho dans les organisations centrales françaises. Pour le dirigeant syndical, la CGT s’est déshonorée ».
Mais les premières initiatives sont prises par une femme, institutrice socialiste, Louise Saumoneau. Dès juillet1914, elle fait éditer et diffuse des tracts pacifistes à l’adresse des femmes et au nom des femmes socialistes. Condamnant la politique d’union sacrée, minoritaire au groupe des Femmes socialistes, elle démissionne fin 1914. En janvier 1915, elle diffuse L’Appel aux femmes socialistes de tous les pays de Clara Zetkin, et se dépense à convaincre ses camarades de participer à une conférence internationale des femmes socialistes en faveur de la paix, qui doit se tenir en mars à Berne. Elle fonde avec l’aide de militantes russes, dont S. Gopner, proche de Lénine, et d’amies françaises, Stéphanie Bouvard et Louise Couteaudier, le comité d’action féminine socialiste pour la paix et contre le chauvinisme. [18]
Parmi les anarchistes, tous ne se rallient pas à la défense nationale. Maurice Charron (dit Pierre Chardon) publie en 1915 une brochure, Les anarchistes et la guerre, deux attitudes, dans laquelle il s’élève contre les anarchistes partisans de la défense de la France démocratique. Au début de la même année, c’est le très respecté Sébastien Faure qui publie un appel, Vers la paix, appel aux socialistes, syndicalistes révolutionnaires et anarchistes, « afin de susciter un courant pacifiste dans les masses » [19]. À la suite de pressions qu’exerce sur lui le ministre de l’Intérieur, Malvy, Sébastien Faure retire son appel.
Ces initiatives et regroupements ne fédèrent que de très petites minorités. Ouvriers comme intellectuels, tous participent de l’effort de guerre, y compris dans les usines à l’arrière, et d’une acceptation du conflit. À l’instar de Charles Péguy, d’Alain Fournier, ou d’Apollinaire, les intellectuels, les instituteurs meurent sur les champs de bataille « pour défendre la France ».
L’opposition se cherche, des liens vont se tisser petit à petit et, de premier pas" en premier pas, grandir et s’affirmer à partir de 1917, à l’heure d’importantes mobilisations ouvrières contre les restrictions, comme une force prépondérante. Cette opposition renoue avec le combat pour la paix. Il n’est pas question d’abattre le capitalisme et de transformer, suivant le mot d’ordre bolchevik, la guerre impérialiste en guerre civile.

Les exilés russes

C’est au contact des exilés russes, et tout particulièrement autour de l’ancienne équipe de La Vie ouvrière, que se tisse un noyau d’opposants qui va progressivement lier guerre et révolution. Léon Trotsky arrive à Paris le 20 novembre 1914. Il écrit dans Golos (La Voix), journal publié par le menchevik internationaliste Martov. Golos, interdit en janvier 1915, reparaît sous le titre de Natché Slovo (Notre Parole). Parmi les collaborateurs, on trouve Lounatcharsky, futur commissaire du peuple à l’éducation en 1917, Tchitchérine, futur commissaire du peuple aux Affaires étrangères, Manouilsky futur dirigeant du Kommintern, Antonov-Ovsenko, commissaire du peuple aux Finances, et Lozovsky futur secrétaire général de l’Internationale syndicale rouge (ISR).
« Ainsi inspiré et guidé par Trotsky ce groupe de Natché Slovo va jouer un grand rôle dans l’évolution de l’opposition pacifiste française ». [20]

C’est Martov qui introduisit Trotsky quai de Jemmapes à Paris, pour assister aux réunions du comité de rédaction de La Vie ouvrière. On retrouve dans ce groupe Pierre Monatte, bien sûr, mais aussi Alfred Rosmer, Fernand Loriot, Amédée Dunois, Alphonse Merrheim, Albert Bourderon, secrétaire de la fédération du tonneau, le journaliste et écrivain Henri Guilbeaux, et Marcel Martinet et Raymond Lefebvre [21]. Un mélange détonnant de caractères et de fortes personnalités. Les Français vont se retrouver confrontés aux polémiques Martov-Trotsky, puis Trotsky-Lénine, tout en préservant leur indépendance d’esprit et leur liberté d’action. Trotsky, à l’encontre de Martov, milite pour une nouvelle internationale débarrassée des sociaux-patriotes —­ Trotsky ne vise que les participants et partisans déclarés de l’Union sacrée. La rupture consommée, Martov quitte Paris pour la Suisse. Trotsky stigmatise le mot d’ordre de Lénine de défaitisme révolutionnaire" qu’il juge dangereux et surtout incompréhensible pour les masses, dont la priorité est la mobilisation contre la guerre. Sur ce point Trotsky recueille l’assentiment de tout ce petit cercle d’opposants. L’activité de ce groupe ne rencontre que peu d’écho, mais il participe de ce processus qui va aboutir au changement de direction du Parti socialiste.

Le combat pour la paix

En France, en Angleterre, en Italie toujours neutre, les socialistes opposés à la guerre relèvent la tête. En mars 1915, un groupe de socialistes allemands comprenant notamment Karl Liebneckt, Ledebour, Mehring, Clara Zetkin et Rosa Luxemburg ont lancé un appel pour « une rapide conclusion de la paix ». Il est relayé en Angleterre et en France, par la fédération des Métaux CGT. Le 17 avril, la commission exécutive de la fédération fait sienne cet appel et décide de le mettre à l’ordre du jour du comité confédéral du 18 avril.
En mai, c’est au sein du Parti socialiste que s’exprime pour la première fois l’opposition. L’initiative en revient à la fédération guesdiste de la Haute-Vienne qui invite le parti « à tendre une oreille attentive à toute proposition de paix d’où qu’elle vienne » [22].
Dès lors un mouvement s’enclenche. La fédération de l’Isère, celle du Rhône et une importante minorité de la fédération de la Seine avec Jean Longuet, rejoignent dans l’opposition socialiste la fédération de la Haute-Vienne. La fédération enseignante se mobilise elle aussi. Certes, cette opposition n’exige pas la sortie du gouvernement des ministres socialistes ­ en revanche, la question est posée en octobre 1915 par 15 députés socialistes et n’invite même pas les députés à ne pas voter les crédits de guerre. À l’instar d’un mouvement ouvrier qui par « défensisme » pratique la grève sans aucune volonté de porter atteinte à la défense nationale, l’opposition syndicale et socialiste à la guerre s’inscrit dans une perspective de conclure uniquement une paix sans annexions.
Ainsi s’explique qu’aux conférences de Zimmerwald en septembre 1915 et à celle de Kienthal en avril 1916, Lénine ait été mis chaque fois en minorité. Les Français à Zimmerwald, représentés par Bourderon et Merrheim, optent pour une position centriste. Entre la volonté, à gauche, d’un Lénine exigeant une position claire sur la question du vote des crédits militaires par les parlementaires socialistes, une dénonciation des « social-traîtres », et la nécessité de la création d’une troisième internationale ; et la « droite » emmenée par la délégation allemande qui refuse tout cela, le compromis est trouvé par un Trotsky présent et rédacteur au final du manifeste. Zimmerwald, qui n’a réuni qu’une vingtaine de délégués, n’a eu guère d’écho auprès des masses ouvrières. Pourtant, pour les pacifistes et révolutionnaires, cette conférence « marque le réveil du mouvement ouvrier et socialiste » [23]. Dans la foulée, les Français décident de constituer le Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI). À la conférence de Kienthal, qui réunit cette fois 40 délégués, un pas supplémentaire est franchi, dans la mesure où « la conception de la paix s’inscrit dans l’objectif d’une intensification de la lutte révolutionnaire à mener contre le capitalisme ». Interdits de passeports, les délégués français prévus ne pourront s’y rendre. Trois députés socialistes, Alex Blanc, Raffin-Dugens et Pierre Brizon y participent « à titre personnel ». Rentrés en France, les trois élus se désolidarisent de leur groupe parlementaire et votent contre les crédits militaires. Les socialistes internationalistes français, en persistant à rejeter les mots d’ordre « léninistes », construisent une opposition centriste à la guerre à l’instar d’un Karl Kautsky en Allemagne. Il s’agit non pas de créer une nouvelle internationale comme le proclame Lénine, mais de renouer avec l’internationalisme et remettre dans le droit chemin les socialistes qui se sont trompés. C’est sur cette base que le 30 juillet 1918 les minoritaires gagnent la direction du Parti socialiste.
Entre temps, le bolchevisme a imposé au mouvement socialiste son modèle de révolution européenne. Le choix de l’adhésion ou du rejet de ce modèle est à l’origine des scissions qui s’opèrent dans les partis socialistes et qui débouchent sur la naissance des partis communistes. L’Octobre russe fait la démonstration de la carence de l’Internationale socialiste à fonder une stratégie générale ouvrant une perspective révolutionnaire.

La Révolution d’Octobre

La prise du pouvoir d’octobre 1917 par les bolchéviks consacre ces derniers aux yeux du mouvement socialiste international. Dans le débat au sein de l’Internationale sur les modalités de prise du pouvoir, les anciens socialistes russes ont tranché. Leur révolution s’affirme, dès son origine, comme une étape vers la révolution mondiale projetant de libérer le prolétariat de ses chaînes. Dans la foulée de la grande boucherie où l’on croyait « mourir pour la patrie » alors que l’on mourrait pour les industriels, les bolcheviks, pour des centaines de milliers d’hommes et de femmes, montrent la voie de l’émancipation. Pour nombre de socialiste français, il s’agit d’une revanche sur la Commune de Paris.
En mars 1919, se tient le premier congrès de l’Internationale communiste où s’ébauchent les cadres organisationnels d’un état-major révolutionnaire afin de coordonner l’offensive contre le capitalisme mondial. Lénine ne tient pas compte du fait que ce congrès n’a réuni qu’une minorité de délégués, non représentatifs de leur prolétariat respectif. Les formes importent peu, seule l’action entérine la décision. La situation des forces révolutionnaires en Europe confirme l’audace bolchevique et cette assurance à la limite de la prétention. En Bavière, en Hongrie, les soviets s’imposent. En Allemagne, les spartakistes emmenés par Rosa Luxemburg, pourtant opposée à la fondation de la IIIe internationale [24], et Karl Liebnecht sont entrés en insurrection. L’Internationale socialiste est bien obligée d’admettre, avec de nombreuses réserves, la démonstration bolchévique. Les succès militaires des bolcheviks contre les armées blanches et étrangères (notamment française) amènent l’armée rouge jusqu’au porte de Varsovie. La révolution mondiale est en marche. La Russie soviétique attire militants, journalistes, intellectuels, des femmes et des hommes du monde entier, les partis socialistes envoient leurs délégations respectives. L’opinion d’un Marcel Cachin s’en trouve bouleversée. Lui, qui lors de son premier voyage en 1917, afin de convaincre « les frères russes » de poursuivre la guerre, considérait Lénine et ses partisans comme une minorité « maximaliste et rêveuse » [25], s’enthousiasme pour cette révolution « qui porte au pouvoir la classe ouvrière ». Le « lâchage » de Brest-Litovsk est oublié, seule compte l’édification du socialisme. Les bolchéviks sont maintenant en mesure de poser leurs conditions d’adhésion à la nouvelle Internationale.
En décembre 1920, alors que déjà on assiste aux premiers reflux de la Révolution russe, les socialistes français scissionnent. La majorité adhère aux 21 conditions et fonde le Parti communiste section française de l’Internationale communiste (SFIC). Léon Blum et la minorité conserve « la vieille maison ».

Notes

[1Voir Fred Kupferman, Au pays des soviets, le voyage français en Union soviétique 1917-1939, Archives Gallimard/Julliard, 1979. Marc Ferro, L’Occident devant la Révolution soviétique, l’histoire et ses mythes, Editions Complexes, 1991. Sophie Coeuré, La Grande lueur à l’Est, les français et l’Union soviétique 1917-1939, Seuil, 1999.

[2Voir Jean-Louis Robert, Ouvriers et mouvement ouvrier parisiens pendant la Grande Guerre et l’immédiat après-guerre, thèse d’État, Paris 1, 1989. Jean-Jacques Becker, 1914 : Comment les français sont entrés dans la guerre ?, Presse de la fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1977.

[3Madeleine Rebérioux, Jean Jaurès, Œuvres choisies, Éditions sociales, 1959.

[4Annie Kriegel, Les Internationales ouvrières, PUF, Que Sais-Je ?, n° 1129. Annie Kriegel, Aux Origines du communisme français, Flammarion, 1978 [1964].

[5Appréciation portée par Lénine. Voir Jacques Droz, Le Socialisme démocratique 1864-1960, Paris, Armand Colin, 1968.

[6Jacques Droz, « La social-démocratie allemande (1875-1914) », in Histoire générale du socialisme de 1875 à 1918, Paris, PUF, 671 pages.

[7Annie Kriegel, op. cité.

[8Idem.

[9Jacques Droz, op. cit.

[10Annie Kriegel et Jean-Jacques Becker, 1914 le mouvement ouvrier français et la guerre, Armand Colin, 1964.

[11Annie Kriegel et Jean-Jacques Becker, op. cit.

[12Madeleine Rebérioux, « Le socialisme et la première guerre mondiale (1914-1918) », in Histoire générale du socialisme tome II de 1875 à 1918, PUF, 1974.

[13Cité dans Actes du colloque, Jaurès et la Nation, Association des publications de la faculté des lettres et sciences humaines de Toulouse, 1965.

[14Cité dans Annie Kriegel et Jean-Jacques Becker, 1914 la guerre et le mouvement ouvrier français, A. Colin, 1964.

[15Léon Trotsky, La Guerre et la Révolution, le naufrage de la IIe Internationale les débuts de la IIIe Internationale, éditions Tête de feuilles, 1974.

[16Lénine, Œuvres complètes, tome XXI, Éditions de Moscou, 1960.

[17Raymond Lefèbvre, L’Éponge de vinaigre, éditions Clarté, 1921.

[18Voir les notices biographiques dans Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier établies par J. Raymond et C. Sowerwine.

[19Voir notice DBMO, Jean Maitron.

[20Annie Kriegel, Aux Origines du communisme français, Flammarion, 1978, [1964].

[21Voir leur notice respective dans le DBMO.

[22L.O. Frossard, De Jaurès à Lénine, note et souvenirs d’un militant, Éditions de la Nouvelle Revue socialiste, 1930.

[23Alfred Rosmer, témoignage publié dans les Cahiers Léon Trotsky, n° 12, décembre 1982.

[24Sur ses conseils, la délégation allemande présente au 1er congrès de l’IC en mars 1919 s’abstient. Rosa Luxemburg stigmatise l’hégémonisme russe sur le mouvement international.

[25Marcel Cachin, Carnets de notes 1917-1920, Éditions du CNRS, 1993.