Entretien

« Le Web 2.0 est l’héritier de la contre-culture des années 60 »

, par AGUITON Christophe

Christophe Aguiton, sociologue et chercheur au sein de l’Orange Labs [1], est spécialiste des réseaux communautaires. Rencontré à l’occasion de la seconde édition du Forum NetExplorateur, qui s’est tenu au Sénat les 5 et 6 février 2009, il revient sur l’apport du Web 2.0 et d’Internet dans la diffusion des idées et la remise en cause des autorités.

  • 01net. : quels ont été les apports majeurs d’Internet au débat public ?

Christophe Aguiton : Internet a été un outil considérable d’ouverture et d’accès à l’information. Ce qui est nouveau avec l’arrivée du Web 2, c’est que les internautes peuvent aussi donner leur avis. C’est une logique qui vaut pour les contenus qui ne sont disponibles que sur Internet mais aussi pour les médias traditionnels.

Aujourd’hui, derrière chaque article des sites Web de la presse « traditionnelle », on retrouve un forum. Il s’agit là d’une extension remarquable des lieux et des espaces dans lesquels l’individu peut donner son point de vue.

  • Peut-on considérer Internet comme un vecteur de remise en cause de l’autorité, qu’elle soit politique, morale ou intellectuelle ?

À coup sûr ! Le fait qu’Internet s’adresse à des millions de personnes qui peuvent réagir à tout moment ne va pas sans poser des problèmes aux pouvoirs constitués. Je pense cependant que plus l’on se situe en haut dans l’échelle du pouvoir, plus ces choses-là se gèrent tranquillement. En particulier du côté des responsables politiques qui sont habitués à agir dans un espace public ouvert.

La nouveauté, c’est que le débat véhiculé par Internet a maintenant lieu à tous les niveaux et que cela touche des maires de petites villes et des élus locaux qui, auparavant, ne connaissaient pas ce type de contestation. Là, cela peut poser problème, car cela touche une population qui ne dispose pas forcément des codes pour ce genre d’exercice.

Et il y a un souci qui touche plus largement tous les citoyens. On a toujours distingué la parole de l’écrit : quand on écrit, on se relit alors que la parole est beaucoup plus spontanée (on peut revenir sur ce que l’on a dit). Aujourd’hui, avec tous les moyens d’enregistrement vidéo et audio, la parole va de plus en plus être gravée dans le marbre et prendre le sens de l’écrit, ce qui peut être source de complications.

  • Internet est-il générateur de conflits et quelle peut en être la nature ?

L’informatique et Internet sont familiers d’un type de conflit, celui de la séparation, connu dans le monde du logiciel libre sous le nom de fork, la fourche à partir de laquelle un projet se divise. Une division qui peut être douloureuse mais qui conduit le plus souvent les protagonistes à maintenir un lien, une relation, parce que l’exploration de voies nouvelles produites par cette division peut bénéficier à toute la communauté.

Mais il y a un autre type de conflit, que je qualifierai de conflit par collision, qui pose beaucoup plus de problèmes. C’est la situation où deux personnes ne sont pas du tout d’accord, où elles se rencontrent et où cela part en vrille. Dans ce cas de figure, Internet présente des contraintes particulières. C’est un espace où il n’y a pas forcément d’agora au sens athénien du terme, de lieu où l’on modère son discours, où l’on construit sa parole. Là, les gens se lâchent, parce qu’il y a l’écran. C’est le phénomène des « trolls » : des personnes qui sont violentes, qui ont des comportements agressifs envers les autres.

Mais Internet est un territoire qui permet d’imaginer tout un répertoire de type de conflits. Notons simplement ici les modèles de régulation trouvés par la communauté des Wikipédistes pour gérer les conflits d’édition sur les pages les plus visitées.

  • Vous évoquez l’idée d’Internet comme la métaphore centrale d’une organisation de la société en réseau...

Aujourd’hui la métaphore du réseau fonctionne à plein. Et sa forme la plus achevée c’est Internet. Une métaphore basée sur le concept d’horizontalité, sur le refus de la hiérarchie, de la délégation de pouvoir... tout ce que l’on va retrouver derrière l’idée que le monde est « plat » ou même derrière la notion de « démocratie participative ». Cette métaphore réseau fonctionne bien, mais elle masque de manière assez commode des réalités qui ne collent pas vraiment avec l’image d’un monde plat.

Par exemple, si l’on essaye d’établir une topologie réelle d’Internet, il y a des noeuds auxquels sont raccordés des choses de natures très diverses. Il y a des individus lambda comme vous et moi, avec leur ordinateur, et puis il y a des sites qui attirent un nombre considérable d’internautes, il y a d’énormes intranet ainsi que la Chine et des pays qui se protègent grâce à des filtres d’entrée. Pas plus que le monde réel, où l’on voit aujourd’hui l’importance des États, Internet n’est un espace plat. C’est une structure où l’on trouve des poches hermétiques et des structures verticales. Le premier risque de la métaphore du réseau, c’est de masquer cette réalité.

Il y a un deuxième risque : imaginer un réseau où tous les individus seraient égaux. Dans le monde des réseaux, les élites ne sont pas les mêmes qu’auparavant mais elles existent toujours, de même que les hiérarchies et les inégalités...

  • D’où vient le Web 2.0 ?

Je pense que le Web 2.0 est d’une certaine façon la réalisation des aspirations des inventeurs de l’informatique moderne. Les concepts se mettent en place à la fin des années 1960 grâce à des chercheurs comme Douglas Engelbart [spécialiste des interfaces homme-machine et inventeur de la souris dans les années 1960, NDLR] qui étaient influencés par la contre-culture américaine des mouvements beatnick, hippie et communautaire.

Selon lui, l’ordinateur doit aider l’individu et pas la structure, par opposition à l’ordinateur centralisé utilisé auparavant par les militaires, les banques et les grandes entreprises. Engelbart veut donner le pouvoir à l’individu et il met en avant les interfaces, le clavier, l’écran, la souris ainsi que le réseau comme préfiguration de ce que sera Internet. L’ordinateur est renvoyé vers l’individu mais un individu collaboratif. Et le réseau cherchera à organiser cette coopération. Aujourd’hui on peut dire que le Web 2.0 est un héritier lointain de cette contre-culture !

P.-S.

Propos recueillis par Philippe Crouzillacq.
Entretien paru sur le site 01net, le 13 février 2009.

Notes

[1Laboratoire Sense (Laboratoire Sociology and Economics of Networks and Services).