I comme... Immigration.

« La droite a réussi à imposer son hégémonie en présentant les problèmes sociaux comme des problèmes d’immigration »

, par NOIRIEL Gérard, PATTIEU Sylvain

Entretien avec Gérard Noiriel.

  • Critique communiste : Quels ont été les usages de l’histoire par Nicolas
    Sarkozy pendant la campagne présidentielle de 2007 ?

Gérard Noiriel : Nous avons décidé, avec d’autres chercheurs et historiens, la création du Comité de vigilance face aux usages de l’histoire (CVUH) suite à mon livre sur les intellectuels [1], et nous avons lancé l’initiative suite à la loi du 23 février 2005 qui prévoyait d’enseigner le « rôle positif de la colonisation ». Notre démarche n’est pas dirigée uniquement contre Sarkozy, elle s’explique par une recrudescence des usages publics de l’histoire, avec notamment les débats sur la repentance et les luttes symboliques des victimes. Le comité est aujourd’hui pérennisé, il compte plus d’une cinquantaine d’adhérents.
Nicolas Sarkozy a utilisé l’histoire pour se positionner, ce qui n’est pas nouveau chez les hommes politiques. J’ai rédigé une tribune sur cette utilisation de l’histoire, puis nous avons fait, avec le CVUH, un texte collectif, publié sur notre site, qui a reçu la visite de plus de 10 000 lecteurs. Nous souhaitons lutter
contre la confiscation de l’histoire par les dominants. Nous n’avons pas prétention à dire la vérité historique, à remarquer qu’« il s’est trompé dans telle date ou telle autre », mais à porter un regard critique sur les usages publics de l’histoire. En ce qui concerne Nicolas Sarkozy, nous avons montré comment tout ce qui relève de la lutte des classes a été occulté dans son discours. C’est le cas avec la référence à la lettre de Guy Môquet à sa famille, qui a été utilisée sous l’angle du pathos, du degré zéro de la compréhension historique, alors qu’elle ne peut être comprise que par rapport à l’engagement politique de son auteur, du fait que son père, député communiste, était interné en Corse.
À travers notre comité nous avons réalisé une alliance large qui permet de regrouper sur certains points de la gauche critique à la gauche modérée et même aux centristes. Nous devons opposer à Sarkozy une rhétorique qui puisse mobiliser largement, sur la base d’une argumentation historique sérieuse. Le front le plus large est nécessaire sur des questions comme celles de la défense des immigrés. Sur toutes ces questions liées à la construction d’une hégémonie idéologique, l’histoire est un enjeu majeur et l’unité la plus large doit être obtenue.
En ce qui concerne Nicolas Sarkozy, il représente pour moi, et je le dis sans intention de dénonciation, un nationalisme soft [2]. Aujourd’hui l’étiquette de nationaliste est vue comme une insulte, et Sarkozy la réfute. Pour moi, ce n’est pas une insulte mais une tradition politique, dont par exemple Barrès (référence citée par Sarkozy pendant la campagne électorale) a fait partie, et qui s’inscrit dans l’histoire de ce pays. On peut repérer cette tradition nationaliste et pointer les composantes du discours de Sarkozy qui l’y placent. Ce sont la stigmatisation des intellectuels, la dénonciation de l’immigration, l’inversion des rapports de domination, la transformation des dominés en dominants. C’est ce que faisait Drumont en affirmant qu’en Roumanie les antisémites auteurs de pogromes contre les Juifs ne faisaient que se défendre contre leurs futurs exploiteurs. Naturellement, je ne dis pas que Sarkozy est antisémite, mais il utilise la même structure d’argumentation, fondée sur l’inversion dominants/dominés. Il se présente comme la victime d’une petite « intelligentsia » qui l’empêcherait de parler librement. On constate que le thème de l’anti-repentance, pour critiquer ceux qui sont accusés de diviser la nation, lui aussi se trouve déjà chez Drumont. En même temps, il s’agit d’un nationalisme « soft » dans le sens où il y a une déconnexion entre les discours et la pratique. Dans le passé, les mouvements nationalistes se sont adossés à de véritables mouvements de rue, capables d’exercer une très grande violence. Rien de tel avec Sarkozy, pour qui les médias et les petites phrases ciselées par des communicants remplacent de tels mouvements pour agir sur l’opinion.

  • Critique communiste : Pourquoi, dans ce cadre, l’utilisation de références historiques liées à la gauche ?

Gérard Noiriel : Les références de gauche utilisées par Sarkozy s’expliquent par le fait que, depuis touours, le nationalisme a besoin de se
doter d’une composante populaire. Auparavant, la récupération par la droite de figures de la gauche et du mouvement ouvrier aurait été impensable parce qu’elle n’aurait pas été crédible du tout ! Aujourd’hui un dirigeant de droite comme lui est capable de mener une telle offensive. Il faut se demander pourquoi c’est possible, quelles sont les responsabilités de la gauche, qui a
délaissé ses références traditionnelles. La proposition de lire la lettre de Guy Môquet dans les lycées a pu surprendre : pourtant Sarkozy faisait déjà référence à cet épisode de l’histoire de la Résistance dans ses discours de campagne. Je crois qu’il y a à une question de positionnement politique par rapport à Chirac. Le précédent président a reconnu la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des Juifs. Cette reconnaissance a été un point de départ, une légitimation pour une série de discours sur la responsabilité de la
France dans la colonisation, l’esclavage... Avec Guy Môquet, il y a la volonté de la part de Sarkozy de rompre avec cette logique, en célébrant un héros de la nation, même si cela se fait en isolant complètement un fait historique de son contexte. Il faut rappeler la répression que subissaient alors le PCF et ses mili-
tants, considérés comme anti-français. Chirac inscrivait ses propos dans une certaine continuité avec les travaux des historiens qui, depuis Paxton, ont pointé les responsabilités de Vichy dans la déportation des Juifs. Par sa démarche il officialisait en quelque sorte des années de travaux de recherche. À l’inverse, le discours historique de Sarkozy est en rupture flagrante avec les thèses historiques. Il les charcute, en déshistoricisant par exemple la lettre de Guy Môquet, pour transformer un militant communiste dévoué en un être
humain quelconque, en symbole de l’amour filial et de l’amour de la patrie. Pour les enseignants en histoire, comme l’a montré Laurence Pierrepont dans un article mis en ligne sur le site du CVUH, une telle démarche est une monstruosité pédagogique et n’a aucun intérêt. Mais elle sert au Président à illustrer un discours sur la fin de la repentance, sur la fierté nationale.
Cela dit, il y a malgré tout des limites à ce genre de détournement de l’histoire. Je pense que cette idée d’imposer la lecture de la lettre n’aura aucun impact parmi les enseignants, ce qui prouve qu’un Président de la République ne peut à lui seul fédérer et imposer une conception de l’histoire. D’autant que la lettre de Guy Môquet fait déjà partie des documents pédagogiques utilisés en cours, d’une toute autre manière, par les enseignants !
Je voudrais insister sur le fait que notre comité de vigilance n’a pas vocation à se positionner uniquement par rapport à Nicolas Sarkozy, même si nos premières prises de position, celles qui nous ont fait connaître, concernaient cet homme politique. Nous souhaitons intervenir dans le débat public sur des bases choisies par nous, avec parfois davantage de distance par rapport à l’activité politique.

  • Critique communiste : Pouvez-vous expliquer la démarche de votre démission, avec sept autres historiens, du conseil scientifique de la Cité de l’immigration, dès l’annonce de la mise en place d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ?

Gérard Noiriel : Pendant la campagne des présidentielles, dès que cette association de l’immigration et de l’identité nationale est apparue, nous l’avons vivement critiquée, car il s’agit d’une thématique mise au goût du jour par l’extrême droite dans les années 1980. Associer ces deux termes permet de jouer sur les réflexes de rejet à l’égard des étrangers, dans une partie de l’opinion. C’est ce qui a permis à Sarkozy de récupérer une bonne partie de l’électorat de Le Pen. Mais, dans le même temps, ce rejet n’est que suggéré. Il
n’est pas énoncé explicitement. Du coup, la droite peut crier au procès d’intention et se défendre contre toute accusation de racisme. En associant des mots comme immigration et identité nationale, les spécialistes de la communication sarkozyenne ont voulu jouer sur les effets de réception. Les propos hostiles aux immigrés que tenaient les participants des meetings UMP, au moment où Sarkozy a lancé ce thème, montrent clairement qu’ils avaient compris le message !
Avec les chercheurs associés à la Cité de l’immigration, nous voulons justement casser ce genre de réflexes. L’objectif de la Cité est de créer un espace proche de l’université populaire plus que du musée, dont puissent s’emparer les associations afin de changer le regard sur l’immigration. En 2004, quand Raffarin a repris à son compte ce projet de Cité (qui avait d’abord été concocté par la gauche), nous n’avons pas voulu faire de procès d’intention à la droite. Nous avons participé à ce projet civique bénévolement, de façon militante, prêts à quitter le comité scientifique à tout moment si les choses dérapaient. Dès 2005, nous avons d’ailleurs écrit une tribune dans Le Monde pour critiquer le terme de « racaille » employé par Sarkozy, un terme qui a un lourd passif et qui nous paraissait insultant et dangereux. Pendant la campagne, puis après l’élection de Sarkozy, alors que le projet de ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale se précisait, nous avons prévenu que nous démissionnerions s’il était mis en place. C’est ce que nous avons fait sitôt la décision annoncée, alors que la droite avait passé outre nos recommandations. Nous ne nous attendions pas à un tel impact médiatique de notre démission. Sur douze membres du comité scientifique, nous sommes huit à avoir démissionné. Cela étant, même les non démissionnaires ont rejeté l’intitulé du ministère.
Concernant la Cité de l’immigration elle-même, nous allons continuer notre travail à la base, et on invite tous ceux qui le souhaitent à investir ce lieu, mais nous continuerons à nous opposer à toute utilisation politicienne. Avec le nouveau gouvernement, on sait que ce sera une sorte de guérilla quotidienne. Notre démission a eu un impact public, parce que nous avons agi collectivement. Nous n’avons pas tous les mêmes opinions politiques. Nous avons des approches de l’histoire qui peuvent être différentes. Néanmoins, nous avons réussi à nous retrouver sur un objectif commun. Si tel ou tel d’entre nous avait démissionné tout seul, le gouvernement aurait eu beau jeu de dénoncer un comportement « partisan ». Mais lorsque la grande majorité des spécialistes d’un domaine protestent collectivement, il n’est plus possible de les discréditer ainsi. Cette leçon devrait être méditée par la gauche critique. Si nous voulons avoir un impact, nous devons construire des hégémonies dans l’espace public autour de questions cruciales, avec des alliances larges.

  • Critique communiste : Quels sont les dangers, concrètement, de l’association de l’Immigration et de l’Identité nationale dans un même ministère ?

Gérard Noiriel : Pour identifier tous les problèmes engendrés par un tel
ministère, il y a un travail qui relève de l’action politique, des associations spécialisées dans les droits des étrangers. Le danger, c’est tout d’abord de mettre au sein d’un même ministère asile et police. Je rappelle que, dans les années 1930, beaucoup de réfugiés juifs allemands n’ont pas pu être accueillis en France parce que le ministère de l’Intérieur affirmait que c’était des « faux réfugiés ». C’est pour cette raison qu’après-guerre la gestion de l’asile a été confiée à l’OFPRA, placée sous le contrôle des Affaires étrangères et non de l’Intérieur. Concernant l’Identité nationale, il y a aussi le risque d’un discours lénifiant autour des anciens « bons immigrés » (Européens), qui s’intégraient, et des nouveaux (Africains), qui seraient une menace. Sarkozy, qui se définit lui-même comme « petit Français de sang mêlé », cherche à opposer les « bons » aux « mauvais » immigrés. On va passer de « nos ancêtres les Gaulois » à « nos ancêtres les immigrés », mais on ne va rien y gagner en terme de droits !

  • Critique communiste : La nomination de Rachida Dati dans un ministère d’importance est-elle le signe que la droite a laissé une place à des militants issus de l’immigration alors que la gauche ne l’avait pas fait ?

Gérard Noiriel : La nomination de Rachida Dati et les commentaires qui
l’ont suivie prouvent toutes les limites des analyses en terme d’ethnicité. Il y a de plus en plus de dérives de ce genre. Les fondations du grand patronat, comme celle d’AXA, promeuvent d’ailleurs la discrimination positive. On prend un Français d’origine étrangère par ci, un autre par là, et on dit « regardez,
tout ce qu’on fait contre les discriminations ». Mais finalement on n’a pas prouvé grand-chose. Alors, c’est sûr, d’un point de vue stratégique, la droite a mieux réussi sur cet aspect que la gauche. Mais c’est de la pure tactique politique, et nous devons déconstruire ce discours là. Ce ne serait pas un grand progrès si la gauche faisait pareil, car ce sont des effets de gestion identitaire. Tant qu’à regarder les origines de Rachida Dati, il me paraît plus intéressant de voir qu’elle vient d’un milieu populaire. C’est par le biais de l’ethnicité que des gens issus des milieux populaires parviennent aujourd’hui
aux postes dirigeants. Après, qu’elle soit d’origine algérienne ou lichtenchteinienne m’importe peu. On ne va pas commencer à regarder l’origine ethnique de tous les membres du gouvernement, d’ailleurs on ne le fait que pour elle.
L’immigration a toujours été un thème utilisé dans la droite, sauf pendant la période 1934-1936 et après 1968. Durant ces deux courtes périodes, la gauche a défendu l’immigration, à la faveur du front antifasciste dans les années 1930, et dans le contexte des Trente Glorieuses dans les années 1970. Quand le discours de la droite sur l’immigration s’impose, la gauche est perdante si elle ne replace pas le débat sur le terrain du social. Une bonne partie de l’action
politique dépend des lunettes avec lesquelles on regarde la réalité. Depuis les années 1980, la droite a réussi à imposer son hégémonie en présentant les problèmes sociaux comme des problèmes d’immigration.

  • Critique communiste : Comment analysez-vous la spectaculaire chute des scores du Front national en 2007 ?

Gérard Noiriel : Il faudrait analyser les recompositions politiques à l’œuvre depuis les années 1980, l’affaiblissement des partis, le poids de la démocratie du public, des médias, pour comprendre le phénomène du Front national. Le Pen a été un des premiers à comprendre et à intégrer ces changements, il a su utiliser les médias. Mais il n’y a jamais eu l’implantation de masse de mouvements d’extrême droite comparable aux années 1930, je ne crois pas qu’il y ait eu vraiment de danger pour la démocratie. Le niveau de racisme affiché d’un Le Pen n’a jamais atteint celui d’un Giraudoux, qui était pourtant un radical bon teint, dans les années 1930. C’est pour ces raisons
que la captation de l’électorat frontiste par la droite a été facile : Thatcher avait en son temps réussi à marginaliser l’extrême droite en récupérant au sein du parti conservateur ses thématiques et certains de ses dirigeants. Aujourd’hui, N. Sarkozy, de manière extraordinaire quand on connaît sa carrière, a réussi à apparaître comme un homme neuf. Une partie de ceux qui ont des problèmes sociaux et qui galèrent, ont voté pour lui en espérant que ça change, que la situation s’arrange. Mais le Front national risque de récupérer
les déçus du sarkozysme. La droite se gargarise des scores très bas du Front national, ce qui est risible. Une victoire politique, c’est quand les idées de l’adversaire ont disparu, pas quand elles ont été récupérées.

Gérard Noiriel est historien. Son dernier ouvrage paru est Immigration, antisémitisme et racisme (XIXe-XXe siècle), Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007. Il fait partie des fondateurs du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, dont le site est le suivant : http://cvuh.free.fr/

P.-S.

Propos recueillis par Sylvain Pattieu.

Notes

[1Gérard Noiriel, Les
Fils maudits de la République : l’avenir des intellectuels en France, Fayard, 2005. Voir aussi l’entretien entre Gérard Noiriel et Daniel Bensaïd dans « Clercs et chiens de garde, l’engagement des intellectuels », ContreTemps, n° 15, février 2006.

[2À lire : Gérard Noiriel, « Le nationalisme soft de Nicolas Sarkozy », disponible sur le site http://www.mouvements.asso.fr/

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