Face à la crise systémique du capitalisme, soyons réalistes, demandons l’impossible

, par EPSZTAJN Didier

  • Nicolas Béniès, Petit manuel de la crise financière et des autres..., Paris, Éditions Syllepse, 2009, 190 pages, 9 €.

Le petit manuel de Nicolas Béniès, entre autres amateur de jazz et de romans noirs, se décline en un prélude et trois mouvements, précédés d’une ouverture générale. Des encarts et des fiches complètent ce dispositif. Loin d’une description des événements, l’objet de ce livre est « d’interpréter les apparences », ce qui suppose « d’intégrer toutes les dimensions de la crise, des crises » et d’interroger la réalité, « difficilement appréhendable car dissoute dans le fonctionnement du système lui-même » (sans s’appesantir l’auteur rappelle que « le fétichisme de la marchandise se traduit par un évanouissement des rapports sociaux »).
À juste titre l’auteur insiste sur l’apport des romans noirs dans l’étude des sociétés et la place du jazz comme musique du siècle. Ces contrepoints ne sont pas une coquetterie d’auteur mais un juste complément ludique au décryptage des cycles et des crises. « La crise révèle des mécanismes trop souvent occultés, qu’il faut savoir décrypter par la référence à une méthode d’analyse, une économie politique critique. Contrairement à l’idéologie véhiculée par le libéralisme, ce ne sont pas les marchés qu’il faut considérer en premier mais les formes de l’accumulation du capital. »
Le prélude est titré très justement « Faillite ! ». Risque de faillite des banques, des sociétés d’assurance, de réassurance, du système financier, faillite de l’État islandais etc. Mais derrière la faillite, suivant le terme hier employé par le premier ministre avant qu’il ne retrouve quelques dizaines de milliards pour sauver les banques, se « dissimule la réalité des politiques menées, et surtout diffuse l’idée que l’État est un agent économique comme un autre qui doit équilibrer ses dépenses et ses recettes », soit le dogme libéral le plus éculé.
Le terme de faillite devrait en priorité s’appliquer au système. Nicolas Béniès montre que la crise est systémique et qu’elle prend plusieurs formes « financière, économique, sociale, idéologique, que les crises et les récessions dues à la surproduction ont rythmé les cycles du capital. » Il insiste particulièrement sur la non-dissolution de l’État mais sur les modifications de son engagement.
Contre la naturalisation de la crise, « pour comprendre le monde et avoir une chance de la transformer, la théorie est un enjeu politique majeur. » Le premier mouvement reprend un article paru dans Critique communiste, écrit en septembre 2007. Contre les économistes et les journalistes idéologues, les politiques adeptes de la méthode Coué, l’auteur expliquait alors que la crise financière deviendrait crise économique, tout en détaillant la déréglementation financière, les nouveaux instruments de marchés. Il caractérise le nouveau régime d’accumulation, le mode spécifique de création de richesses. Sur ce point je ne peux que conseiller la lecture complémentaire du livre de Michel Husson (Un pur capitalisme, Éditions Page 2, déjà chroniqué dans Inprecor). Dans le deuxième mouvement, Nicolas Béniès dégage les caractéristiques de la crise (crise de solvabilité, crise classique de surproduction et crise de la profitabilité) et analyse le processus de mondialisation dans le contexte d’une nouvelle période économique à tendance récessionniste.
L’auteur détaille les politiques d’entreprise — « La logique de la firme se synthétise dans la volonté d’augmenter le profit de chaque capitaliste par la diminution continue du coût du travail devenue la seule variable d’ajustement » —, la flexibilité, la politique d’immigration, revient sur le salaire socialisé (dénommé charges sociales par les libéraux), les modèles mathématiques magiques, la désintermédiation et la titrisation, la privatisation des services publics. À très juste titre il souligne que « Le marché n’existe pas sans État » et interroge la réalité des marchés internationalisés (marchés financiers, adossement des firmes transnationales aux États-nations) et se penche sur les notions et formes d’État, de normes de consommation et de régime d’accumulation.
Chose plutôt rare, même chez les économistes hétérodoxes ou les critiques radicaux, il souligne « que les revendications des droits des femmes font partie intégrante de la lutte syndicale. Ne pas le comprendre, c’est refuser les moyens de combattre les remises en cause de tous les droits collectifs. » A ce titre, il nous rappelle que la revendication sur les retraites — de 37,5 annuités pour toutes et tous — ne s’applique pas à elles.
Le troisième mouvement est consacré aux « Perspectives, réponses possibles, propositions ». Au centre des solutions souhaitables, l’auteur prône la « déprivatisation » :
« Déprivatiser = lutter contre le transfert du risque sur le salarié considéré comme le seul responsable donc le seul coupable, en remettant en cause les pratiques liées à la sous-traitance, à l’externalisation, à la précarité, aux inégalités. Déprivatiser = supprimer toutes les privatisations. Revenir à la logique du service public. Déprivatiser = une nouvelle logique sociale privilégiant la satisfaction des besoins sociaux, collectifs sur l’augmentation du profit individuel de la firme. Une logique de développement des services publics, de ces services qui sortent des modalités de valorisation du capital. Déprivatiser = de nouveaux rapports avec les pays du Sud passant par leur développement en annulant la dette dans un premier temps, en acceptant qu’ils mettent en place une priorité aux cultures vivrières, pour répondre dans le même temps aux défis de la destruction de notre environnement.
« Pour répondre à la crise écologique, il faut limiter les transports inutiles, changer la logique du développement. Autrement dit, faire triompher une logique collective et des formes de démocratie permettant à l’ensemble des salariés et des citoyens de décider de leur avenir commun. »
Un ouvrage à mettre entre toutes les mains. Pas seulement la description d’une faillite, mais une véritable analyse des réalités du système capitaliste, de la mondialisation, de la place des États et des politiques menées ; sans oublier des propositions de solutions alternatives à débattre et à saisir pour agir.
Pour celles et ceux qui voudraient approfondir sur l’opacité du fonctionnement du système capitaliste je renvoie au livre d’Antoine Artous, Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique (Éditions Syllepse, Paris 2006), et à l’exceptionnelle première partie « L’argent crie son désir » du livre de Daniel Bensaïd, La discordance des temps (Éditions de la Passion, Paris 1995).