Oui, il n’y a pas de fatalité

, par PICQUET Christian

Exercice obligé de tout début d’année, les vœux... Il est vrai que nous en avons bien besoin. L’an écoulé restera, dans la mémoire collective, comme celui des échecs : pour toute la gauche, anesthésiée par un blairisme à la sauce Royal et, pour cela, incapable de relever le défi qu’incarnait une droite réorganisée autour du projet néoconservateur et ultralibéral de Nicolas Sarkozy ; pour la gauche radicale, qui ne saurait se tenir quitte de la défaite politique du printemps dernier, tant sa voix aura été rendue inaudible par des divisions qui perdurent jusqu’à aujourd’hui ; pour le mouvement social, qui aura payé la disparition de toute alternative crédible de l’échec des mobilisations de l’automne contre le démantèlement des régimes spéciaux, la mise en concurrence des universités, l’instauration scélérate des franchises médicales, la liquidation accélérée de ce qu’il reste du service public dans ce pays...

Pris par l’instant d’oubli que constitue, pour la plupart d’entre nous, la célébration amicale de ce franchissement symbolique d’une marche du temps, vous n’avez peut-être pas eu le loisir de vous intéresser de près aux souhaits que forment, pour l’avenir, les principales figures de notre élite politique. Ils sont pourtant fort instructifs. Moins d’ailleurs par leurs contenus que par l’état d’esprit qu’ils reflètent.

Du côté du petit Bonaparte de l’Élysée, les choses sont claires. S’il la joue modeste - « J’ai pu commettre des erreurs » -, c’est uniquement pour effacer la trace d’un comportement arrogant, d’un culte invraisemblable du luxe et de la puissance qui se seront étalés jusque sous les pyramides de Louxor, à la Noël. Pour le reste, nous aurons été prévenus : « Avec 2008, une deuxième étape s’ouvre » et elle va « toucher davantage encore à l’essentiel, à notre façon d’être dans la société et dans le monde, à notre rapport aux autres... » Les ministres se seront, sans attendre, chargé d’interpréter la partition, l’âge du départ à la retraite pour l’ensemble des salariés, la durée légale hebdomadaire du travail, le code du travail étant d’ores et déjà dans le collimateur.

Laurence Parisot, la veille du réveillon, avait anticipé, s’engouffrant dans la brèche des destructions d’ores et déjà perpétrées, revendiquant que l’on en finisse avec la durée légale du travail et, surtout, que le patronat n’ait plus à payer les majorations des heures supplémentaires à partir de la trente-cinquième heure. Nous sommes ainsi passés du « travailler plus pour gagner plus », à l’objectif véritable de la classe possédante, à savoir faire baisser les salaires ! D’un seul coup, se dessine la liquidation de toutes les conquêtes arrachées en matière de temps de travail depuis la bataille ouvrière en faveur de la journée de huit heures, au tout début du siècle dernier. Sarkozy a ainsi raison sur un point : l’enjeu porte bien sur « tout ce qui fait une civilisation ». Et dire que certains, il y a peu, se gaussaient encore lorsque nous parlions de « contre-révolution conservatrice »...

Jamais autant l’indignation de Josiane Balasko n’aura résonné plus juste. « Mais où est passé le Parti socialiste ? » La popularité présidentielle peut bien se révéler en chute libre chez ces ouvriers et ces employés qui s’étaient laissés abuser par les discours de campagne leur ayant promis d’améliorer leurs conditions de vie. Les grèves sur les salaires peuvent bien, dans le secteur privé, s’être comptées par centaines sur le dernier mois. Cela ne suffit pas à redonner un peu de combativité aux oracles de la rue de Solferino. Ils ont, une fois pour toutes, fait leurs adieux à la lutte des classes et ils s’emploient à le signifier à la moindre occasion.

Sur Internet, François Hollande aura cru deviner, en 2008, « une année d’espoir ». Pour quelle raison ? Selon lui, et sans rire, parce qu’elle verra éventuellement les démocrates revenir aux affaires aux Etats-Unis et parce que son parti pourrait profiter d’un vote sanction aux municipales et aux cantonales. Quant à Ségolène Royal, en parfaite cohérence avec sa pitoyable campagne, elle aura seulement appelé de ses vœux « l’année de la morale, des comportements et des résultats ». Vous avez bien lu : « des résultats »... Cette gauche passe-murailles avait déjà déserté l’épreuve de force sociale de cet automne en laissant grévistes et manifestants sans un mot de soutien. Elle persiste et signe en bannissant de son vocabulaire jusqu’aux termes de « résistance » et de « lutte ». Et la voilà qui exige à présent des résultats d’une politique menaçant le plus grand nombre d’une régression à tout point de vue historique.

C’est, à dire vrai, une simple confirmation. Il faudra faire sans eux. Sans eux, mais pas sans ces électeurs et ces militants socialistes qui, pour leur part, n’ont pas choisi de renoncer à l’exigence d’un autre avenir pour notre société, de troquer l’aspiration à la propriété sociale chère à Jaurès pour la modernité résignée des penseurs sociaux-libéraux. Reconstruire. Affirmer une opposition politique. Faire renaître une gauche digne de ce nom. Redonner effectivement l’espoir à celles et ceux qui n’ont que la force de leur nombre pour se défendre d’un système où une poignée d’actionnaires fait la loi. L’ambition est vaste et il ne faut pas perdre un instant pour commencer à la concrétiser.

Le calendrier nous en offre, précisément, l’occasion. Puisque le régime a choisi de faire passer à la hussarde, c’est-à-dire avant le rendez-vous électoral de mars, la ratification du nouveau traité libéral pour l’Europe, donc de se passer du consentement des citoyens, notre premier rendez-vous sera l’exigence d’un référendum. Les délais sont courts.

Préalablement à la ratification parlementaire de l’indigeste texte de Lisbonne, le Congrès doit réviser l’article 88-4 de la Constitution. Il se réunira le 4 février. Autrement dit, dans exactement un mois. Pour que le chef de l’État fût contraint de solliciter les électeurs, il convient que les deux-cinquièmes des députés et sénateurs votent contre la modification de la Loi fondamentale. Cela requiert que l’ensemble des parlementaires de gauche ne se dérobe pas, par une abstention ou un refus de vote par exemple, à un acte élémentaire d’opposition, au demeurant conforme à l’engagement que tous les candidats de gauche ont pris lors de la présidentielle. Les dirigeants socialistes cherchant d’ores et déjà les moyens de leur dérobade, l’objectif ne pourra être atteint sans une intense campagne dans le pays, où l’on révèle le véritable contenu de l’accord de Lisbonne, où l’on fait juge les citoyens, où l’on interpelle les élus. Celle-ci prend progressivement forme, avec notamment des meetings programmés dans la plupart des villes ces prochaines semaines.

Chacun l’aura compris, l’écho de cette bataille sera directement fonction de l’engagement des diverses composantes de la gauche antilibérale et anticapitaliste, donc du front qu’elles reformeront à cette occasion. En retour, cette unité signifiera que quelque chose recommence à bouger de ce côté de l’échiquier politique, que la résignation n’est nullement de mise, qu’une force nouvelle peut à terme se frayer un chemin.

Et après ? Même si nous échouions à obtenir une nouvelle consultation du peuple, et même si les municipales voient ensuite chacun retourner dans son pré carré le temps de la campagne, il faudra continuer. Le rassemblement esquissé dans l’action pour le référendum sera toujours aussi indispensable lorsqu’il s’agira d’affronter les plans gouvernementaux sur les retraites, les salaires, le code du travail. Les mobilisations, qui ne manqueront pas de survenir sur tous ces dossiers, connaîtront les mêmes difficultés qu’en octobre ou novembre si elles ne peuvent s’adosser à des réponses alternatives à la logique du projet néoconservateur. Au passage, constatons que la perspective d’états généraux sur le contenu d’une politique de rupture antilibérale, relancée au mois de novembre par « Maintenant, à gauche ! », relève de l’urgence.

À la présidentielle, Sarkozy aura administré à la gauche et au mouvement social une leçon de détermination et de volontarisme politiques. Il aura récidivé, ce 31 décembre, en soulignant qu’il n’existait pas de fatalité, de son point de vue s’entend. Il nous appartient de le prendre au mot, à partir évidemment de notre propre démarche, celle d’une gauche qui n’abdique pas.

Que nous y parvenions sera notre vœu premier pour cette nouvelle année...