Fin d’année à Bordeaux

, par PICQUET Christian

Fin d’année... Jusqu’au dernier moment, sur le terrain, se seront tenu des débats, des rencontres, des échanges pluralistes. Toutes ces initiatives auront attesté de la réalité autant que de la profondeur des attentes en une gauche digne de ce nom. Ce 19 décembre, c’est à Bordeaux que l’espace récemment constitué sur la Gironde, « Maintenant, à gauche ! », tenait réunion. J’y étais invité, en compagnie d’Éric Coquerel, Marc Dolez et Pierre Zarka.

Première leçon : il est révélateur que l’on puisse encore remplir une salle, sur le thème des perspectives à gauche, en un tel moment de l’année. Ne nous payons pas de mots. Le marasme domine comme jamais le champ politique, les équipes militantes en sont encore à digérer l’issue de la vague de grèves et de mobilisations de l’automne, les rigueurs de l’hiver découragent plutôt de sacrifier une énième soirée et, de surcroît, les fêtes approchent. Il n’empêche. De nouveau, cette soirée aura vu se côtoyer des communistes (en dépit du boycott manifeste de la fédération départementale du parti), des socialistes, des écologistes (un représentant de la gauche des Verts aura même pris la parole), des LCR, des responsables syndicaux, des hommes et des femmes issus du tissu associatif, qu’il s’agisse d’Attac ou d’AC !.

Deuxième leçon : la démarche proposée, aux plans national et local, par « Maintenant, à gauche ! » apparaît réellement en phase avec les préoccupations qui s’expriment au sein de cette vaste mouvance militante qui se sent orpheline d’une perspective crédible. La réunion de Bordeaux représentait, à cet égard, une sorte de test. En 2005, cette ville avait été marquée par l’une des plus amples mobilisations unitaires contre le traité constitutionnel européen. Voilà un an exactement, elle accueillait l’un des plus gros meetings en faveur de candidatures antilibérales uniques : j’y participais, et je me souviens que plus de 1000 personnes avaient alors répondu à l’invitation, contraignant les organisateurs à ouvrir un second amphithéâtre de l’Institut d’études politiques. En cette fin d’année morose, comme le fit d’ailleurs remarquer l’un de mes camarades du courant Unir, si la foule des grands jours n’était pas au rendez-vous, celles et ceux qui avaient fait le déplacement se révélaient néanmoins représentatifs d’un état d’esprit largement partagé.

Troisième leçon : dans toutes ces salles où l’on se penche sur l’alternative à construire, il s’exprime à présent de l’exaspération devant certains échanges qui stérilisent à l’envi la réflexion à gauche du social-libéralisme. À Bordeaux, cela se manifesta en réaction à la polarisation que traduisirent l’intervention d’un jeune militant socialiste (tendance Montebourg, si j’ai bien compris) et celle du représentant de la majorité de direction de la LCR. Le premier, pour faire bref, sera venu accuser les antilibéraux de se réfugier en permanence derrière des dénonciations répétées du Parti socialiste. Vous devriez pourtant prendre en compte, nous aura-t-il asséné (peut-être pour se rassurer lui-même), que la droite s’emploie à détruire méthodiquement les grands acquis de la gauche plurielle, à commencer par les 35 heures. Des 35 heures dont il aura simplement oublié qu’elles furent, par la flexibilité et l’annualisation qui les assortirent, la grande occasion gâchée des années Jospin. Le second m’aura vertement reproché, à propos de la confrontation stratégique qu’il importe de conduire à son terme pour ne pas retomber dans les errements catastrophiques des Unions de la gauche d’antan, de ne pas dire clairement qu’il était impossible de gouverner dans le cadre des institutions de la bourgeoisie. Je m’étais, en effet, contenté d’indiquer, dans mon propos liminaire, qu’un parti anticapitaliste large et pluraliste devrait sans ambiguïté récuser toute participation gouvernementale aux conditions du social-libéralisme qui tient lieu de ligne au PS. Déjà le signe, sans doute, pour mon camarade de parti, d’une propension à céder à la pression de la collaboration de classes...

Voilà bien dessiné le pire des scénarios dans lequel la gauche et le mouvement social pourraient demain se retrouver piégés. Un scénario dont nos camarades italiens ont déjà fait les frais, à la faveur des défaites et reculs enregistrés sur plusieurs années et, surtout, au prix du retour en force actuel de Silvio Berlusconi sur la scène transalpine. D’un côté, s’afficherait une gauche définitivement normalisée, ayant renoncé à toute velléité d’échapper à la pensée unique libérale, manifestant en permanence son tropisme centriste, mais ayant encore les moyens de se présenter comme un « moindre mal » face à l’ampleur des destructions opérées par le camp conservateur. De l’autre, se dresserait une gauche au discours certes très radical, disposant d’un réel écho parmi le peuple de gauche, mais se dérobant devant la nécessité d’affirmer un début d’alternative au libéralisme et au social-libéralisme, du moins avant qu’une grève générale insurrectionnelle ne mette celle-ci à l’ordre du jour sous la forme d’une offre clairement révolutionnaire... On devine d’avance l’impasse où cela conduirait : des mobilisations populaires laissées sans correspondant politique et éprouvant, pour cette raison, les pires difficultés à faire face à une droite et à un patronat unis, eux, par un projet à la cohérence redoutable ; et une gauche submergée, dans toutes ses composantes, par son impuissance aggravée à reprendre l’offensive, à partir d’une vision de l’avenir échappant enfin à celle que l’adversaire a définie.

On comprend que, jusqu’au terme de la réunion, nous ayons été soumis la même interrogation (je veux parler des quatre orateurs) : que faire pratiquement pour que les lignes bougent, que le jeu se rouvre à l’intérieur même des organisations installées ? La réponse tient, d’évidence, dans la feuille de route sortie de la rencontre nationale de « Maintenant, à gauche ! », le 24 novembre.

Tout d’abord, il importe de porter avec force l’idée d’une nouvelle force de transformation sociale dans le débat à gauche, et des rencontres comme celle de ce 19 décembre y contribuent fortement (autrement dit, il serait bon qu’elles se multiplient dans la prochaine période). Ensuite, il s’avère décisif de faire vivre cette force au quotidien, même si c’est encore en pointillé, grâce au rassemblement de toutes les énergies disponibles à l’occasion de chacune des échéances qui se présenteront, de la bataille pour un référendum sur le nouveau traité libéral européen, aux affrontements sociaux qui s’annoncent (sur les retraites ou le code du travail, par exemple). Il faut enfin poser les jalons de l’émergence d’un nouvel acteur politique, en amenant l’ensemble de ces composantes de la gauche qui n’a pas renoncé devant l’ordre établi à sortir des postures tacticiennes et des raisonnements de circonstance, pour renouer le dialogue sur le fond : tel est bien l’enjeu des états généraux proposés pour 2008 sur le contenu d’une politique rupture antilibérale et anticapitaliste. Sans doute, la séquence des municipales ne nous facilitera-t-elle pas la tâche. Mais son issue, n’en doutons pas, ne fera que confirmer la gravité des enjeux du moment politique présent.

Alors, en 2008, on s’y remet sans tarder...