Leçons d’un week-end au Parti socialiste

, par PICQUET Christian

Par-delà la confusion dans laquelle baignent les débats au Parti socialiste, les tendances lourdes de la mutation de cette famille politique s’affirment avec toujours plus de netteté. On en voudra pour preuve les deux échéances qui viennent d’occuper le week-end des hiérarques de la rue de Solferino : le deuxième des forums traitant de la « rénovation » de la social-démocratie française, et la convention ayant en charge d’investir les têtes de liste et chefs de file du parti pour les prochaines élections municipales.

Le « forum de la rénovation » était consacré à un thème des plus signifiants, à savoir la relation que les socialistes entendent désormais entretenir avec le marché. Sans revêtir une traduction spectaculaire, il aura marqué le franchissement d’un nouveau palier dans la soumission du PS aux exigences du capitalisme libéral actuel. Au nom du refus de l’économie administrée, François Hollande aura mis les points sur les « i », exhortant sa formation à dire clairement qu’elle « est pour l’économie de marché » et qu’elle veut « agir dans l’économie de marché ».

L’adieu au socialisme...

On l’aura compris, les précautions auxquelles un Lionel Jospin croyait encore utile de recourir voici quelques années, lorsqu’il portait la gauche plurielle sur les fonts baptismaux, ne sont plus de mise. Le réformisme, dont se revendiqua longtemps le PS et dont il faisait même sa carte d’identité contre la perspective d’une rupture révolutionnaire, n’entre plus dans les canons de la « modernité » sociale-libérale. Sans doute, dans les sommets du PS, les nuances ne manquent-elles pas. Mais qui songe encore à défendre la vieille idée qu’il faudrait contrecarrer la dynamique naturelle des lois du marché par les moyens du volontarisme politique et du rapport de force social ? Qui se hasarde toujours à dire qu’il serait impératif – pour reprendre une formule qui fit florès dans le cours du débat européen de 2005 – d’entraver et de fausser la concurrence grâce à l’action publique, à la propriété publique et aux services publics ? Qui persiste à affirmer que la question fondamentale posée à la gauche reste de savoir si l’on doit chercher à gouverner au bénéfice du plus grand nombre ou, au contraire, de l’infime cercle de gros actionnaires et de spéculateurs qui a entrepris de soumettre la société au modèle imposé à la planète sous couvert de mondialisation ?

Qu’il n’y ait plus guère qu’un Mélenchon, un Dolez, un Filoche et quelques autres pour exprimer la conviction qu’il faut choisir entre la main invisible du marché et la démocratie – autrement dit la souveraineté populaire – dit assez qu’il serait vain d’espérer redresser à gauche la barre qui porte l’embarcation à suivre le courant, dominant dans les partis de la Deuxième Internationale, de l’abdication. On comprend qu’un Michel Rocard ait pu, au sortir de cette rencontre, se réjouir bruyamment que le PS ait enfin cesser de vouloir « rompre avec le capitalisme »...

... et au congrès d’Épinay

C’est, du même coup, l’illusion d’un retour possible aux vieilles recettes de l’Union de la gauche qui se dissipe. C’est aussi la croyance en une inflexion à gauche envisageable de cette référence historique qui se trouve anéantie. Dans le droit fil du mouvement qui le porte à renoncer à toute contestation de l’ordre libéral-capitaliste, le Parti socialiste affiche de plus en plus ouvertement ses prétentions hégémoniques. À l’occasion de sa convention électorale, il aura ainsi décidé de présenter des listes dans des villes à direction communiste comme Aubervilliers, Bagnolet, Denain, La Courneuve, Pierrefitte, Vaulx-en-Velin ou Vitry-sur-Seine. C’est dire que son cours actuel lui apparaît contradictoire avec l’existence de forces disposant d’une certaine autonomie à sa gauche. Le parti reconstruit par François Mitterrand à partir du congrès d’Épinay, en 1971, cherchait à asseoir son statut de force d’alternance crédible sur une posture prétendant répondre à la radicalité sociale engendrée par Mai 68. La visée a aujourd’hui clairement changé et, avec elle, le cadre de réflexion stratégique.

Il ne s’agit plus de proclamer la nécessité de « changer la vie », mais de justifier que la force dominante de la gauche ait changé d’avis, préparant dans la foulée les accords avec le Modem dont il est devenu de bon ton, pour ses porte-parole, de considérer qu’ils seront indispensables pour réunir des majorités électorales dans le futur. La proposition d’un parti – ou d’une fédération – de toute la gauche, dont le premier secrétaire ne cache pas qu’elle se trouve au débouché du « comité de liaison » récemment constitué (voir ma note du 16 novembre, sur ce blog), ne se situe dès lors nullement dans le prolongement des expériences passées d’unité entre le PS et le PCF. Elle vise, plus prosaïquement, à permettre au social-libéralisme, devenu hégémonique grâce à la satellisation de ses partenaires, d’atteindre d’emblée les 30 à 35% de l’électorat.

Tel sera, n’en doutons pas, l’arrière-plan des confrontations qui se profilent déjà en prévision du congrès socialiste de l’an prochain. Sur le fond, et quoiqu’elles soient loin d’être identiques dans leurs perceptions des enjeux, rien ne semble devoir opposer les options qui pourraient se retrouver en présence, hormis leurs appréciations des rythmes conduisant à leur objectif commun, le contrôle de l’appareil et la maîtrise de la candidature présidentielle de 2012. D’un côté, parfaitement exprimé par le récent ouvrage de Ségolène Royal, l’objectif d’une force « arc-en-ciel », inspirée de la construction initiée par Romano Prodi en Italie, qui s’étendrait de José Bové à François Bayrou. Une formule qui n’est pas sans rappeler celle que défendait Hollande lui-même, au printemps, d’un « grand Parti socialiste qui couvre tout l’espace qui va de la gauche, sans aller jusqu’à l’extrême gauche, jusqu’au centre gauche ou au centre ». De l’autre, peut-être autour de Bertrand Delanoë, une démarche qui procède par étapes et s’emploie à neutraliser l’essentiel de la gauche avant de s’ouvrir ultérieurement à droite. Dans une option comme dans l’autre, le scrutin de mars prochain devrait servir, ici et là, au prétexte probablement invoqué de ses dimensions locales, de laboratoire à des coalitions de second tour avec les centristes.

À période nouvelle, grande ambition nécessaire

Ce week-end, Marie-George Buffet aura regretté, à propos des concurrences électorales qui s’annoncent, une attitude qui « porterait un sérieux coup à la dynamique de rassemblement des forces progressistes ». Pour le coup, les déplorations ne servent à rien, sinon à pérenniser l’impuissance. Plus qu’à de misérables ambitions électorales, le comportement de la direction socialiste renvoie à une orientation des plus cohérentes. Une orientation qui tend, en écho à celles que l’Élysée met en œuvre, à installer un bipartisme qui marginaliserait pour très longtemps toute expression d’une gauche de rupture et d’alternative.

Cette gauche-là ne s’est pourtant pas désintégrée, en dépit de son incapacité à donner un prolongement à la campagne du « non » de gauche en 2005. Ses divers segments étaient aux côtés des grèves et des mobilisations cet automne, quand l’élite rose approuvait de son côté la destruction des régimes spéciaux de retraite, laissant précocement imaginer sa capitulation suivante, lorsque Nicolas Sarkozy cherchera à imposer l’allongement de la durée de cotisation pour l’ensemble des salariés. Ils développent des propositions convergentes, entrant en résonance avec le refus qui s’exprime, au plus profond de la société française, du démantèlement de décennies de conquêtes populaires. Ils se retrouvent, de nouveau ensemble, pour refuser le traité destiné à approfondir la dérive ultralibérale de l’Union européenne et exiger l’organisation d’un référendum sur celui-ci. Éparpillés, voire engagés dans une compétition aussi délétère que dérisoire, ils seront toutefois réduits aux rôles de figurants.

C’est un bouleversement de la donne politique qui se dessine en France, avec la double rupture que constituent, d’une part, la tentative de révolution néoconservatrice initiée par Sarkozy et, de l’autre, l’aggiornamento libéral en cours au PS. Il n’est pas fortuit que, ce dimanche encore, tout ministre d’ouverture qu’il fût, Bernard Kouchner aura lâché, sur les ondes de Radio J, qu’il verrait d’un très bon œil la réélection de l’actuel maire de Paris, mais qu’il ne lui déplairait pas davantage de voire sa rivale UMP le supplanter... C’est, bel et bien, la distinction entre droite et gauche qui, progressivement, perdra de sa pertinence si l’on n’y prend garde...

Il appartient à la gauche qui n’a renoncé ni à ses valeurs ni à ses objectifs transformateurs, de savoir si elle veut, à son tour, rebattre les cartes. En d’autres termes, si elle entend se fixer la grande ambition d’ouvrir à gauche cette « nouvelle voie » que les collectifs unitaires antilibéraux appelaient de leurs vœux, il y a tout juste un an, pour en finir l’hégémonie du social-libéralisme à gauche. Le chemin, pour y parvenir, passe toujours par le rassemblement de toutes les énergies antilibérales et anticapitalistes disponibles. Sans exception. À la « base » comme au « sommet ». Du côté des courants et organisations constitués, autant que de celui de ces dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui se sentent orphelins d’une force correspondant à leurs attentes.

Ce sera l’un des enjeux majeurs de l’année à venir que de permettre à ce rassemblement de se concrétiser de nouveau...