Le Xe congrès du congrès du P.C.C. : quelques éléments à propos de la trajectoire du maoïsme

, par LEW Roland

Le Xe Congrès du P.C.C. qui s’est déroulé fin août 1973 dans une sorte de « quasi-clandestinité », se caractérise en outre par son étonnante brièveté : cinq jours contre plusieurs semaines en 1969, au IXe Congrès, ou plus d’un mois en 1945.
Il marque une rupture avec une habitude de conclaves très espacés dans le temps : un peu plus de quatre années seulement le sépare du IXe Congrès, alors que celui-ci se tenait treize ans après le Ville, vingt-quatre ans après le VIIe (1945) et quarante et une années après le VIe (1928). Quatre congrès en plus de quarante ans couvrant la période de l’après-défaite de la révolution de 1925-1927 à la conquête du pouvoir après vingt-deux ans de guerre civile, et les vingt premières années de la République populaire de Chine : une histoire grandiose mais sinueuse.
On peut « extraire » de ce congrès des éléments importants malgré le nombre réduit d’informations. Mais pour cela, il faut formuler un ensemble théorique ; articuler une compréhension marxiste du maoïsme, courant dominant du communisme chinois depuis plusieurs dizaines d’années.
Le Xe Congrès n’est dans cette optique que le point culminant de la trajectoire maoïste. L’itinéraire de celui-ci nous permet de comprendre les virtualités ainsi que les limites de ce courant et, à travers lui, de saisir les particularités et les problèmes de la Chine d’aujourd’hui.

1) LA GENÈSE DU MAOÏSME

Le maoïsme est né et a émergé à partir de la contre-révolution de 1927, et comme une réponse à celle-ci. La deuxième révolution chinoise (1925-1927) avait permis un développement prodigieux du jeune parti communiste chinois, constitué en juillet 1921 avec seulement 57 membres. Cette petite formation, était devenue en peu de temps, la force hégémonique dans la classe ouvrière chinoise. [1] Le prolétariat était fortement concentré dans quelques grandes villes (Changhaï, Tientsin, etc.) mais réduit en nombre : deux ou trois millions d’ouvriers sur une population d’environ 400 millions d’individus, essentiellement des paysans.
Sous l’impulsion de la Troisième Internationale, et malgré les réticences des militants importants, dont le secrétaire général Chen Du-tsiou, le P.C.C. avait amarré son « destin » dès 1924 au Kuomintang [2], le parti créé par Sun Yat-sen et qui était censé représenter la bourgeoisie nationale [3]. Pour le courant Staline-Boukharine, les communistes devaient se subordonner et se transformer en l’« aile gauche disciplinée » du Kuomintang, renonçant ainsi à leur autonomie et à un projet propre. [4]
La période révolutionnaire de 1925 à 1927 voit la bourgeoisie nationale et son organisation, le Kuomintang, se changer en une force répressive et de régression, qui s’allie aux forces sociales « féodales » les plus réactionnaires, notamment les propriétaires fonciers.
Chang Kai-chek, le leader du Kuomintang depuis la mort de Sun Yat-Sen en 1925, se retourna contre ses alliés de la veille, le P.C.C. - il était membre d’honneur de l’exécutif de la Troisième Internationale ! -, et commença à les écraser. On connaît le sanglant épisode de Shanghaï, immortalisé par Malraux dans son livre La Condition Humaine.
Impréparé politiquement à ce tournant aussi bien organisationnellement que militairement, subissant de plus les directives contraignantes de l’Internationale communiste qui l’obligeait à maintenir son alliance avec « l’aile gauche » du Kuomintang, le P.C.C. perdit dans l’année 1927 l’essentiel de ses forces, de son influence sur la classe ouvrièree et bien plus le début d’implantation dans la paysannerie. Le mouvement communiste est chassé des villes et ne parviendra plus à reconquérir une influence sur la masse des travailleurs des grands centres urbains avant 1949. [5]
Le « maoïsme », au début, ce n’est que la tentative de sauver les « restes » du parti, en quittant les villes et en se réfugiant dans l’immensité de la campagne chinoise. Mao proposa en outre de prendre appui sur la paysannerie pauvre, la classe la plus misérable, la plus opprimée de la société chinoise.
Ce choix n’était que très partiellement théorique (basé sur une étude du rôle décisif de la paysannerie pauvre, et sur son extraordinaire potentiel révolutionaire), mais devait surtout permettre la survie du mouvement communiste cruellement décimé en lui redonnant un milieu d’action.
Cette orientation résultait, à l’encontre de la direction stalinienne pro-soviétique - Li Lisan, puis Wang Ming -, d’une compréhension exacte des effets de la contre-révolution de 1927 [6] : celle-ci mettait les révolutionnaires sur la défensive. Et la meilleure défensive, pour le maoïsme naissant, fin des années 1920, consistait à se réfugier dans des bases rouges - soviets paysans encadrés par le P.C.C. - et à organiser une armée et une guérilla rouges. Ces soviets devaient servir de point de départ pour la reconstitution du mouvement communiste en Chine.

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Les années de 1927 à 1937, période pendant laquelle le courant maoïste s’affirme, sont aussi des années difficiles pour le P.C.C. Il ne survit qu’avec peine aux erreurs des cadres prosoviétiques, mais aussi aux tentatives de plus en plus vigoureuses de destruction par le K.M.T., et cela dans une période où le rapport de forces (militaire, etc.) est manifestement en faveur de la contre-révolution. L’Union soviétique continuait à imposer des dirigeants au parti, et aussi sa ligne ultra-gauche de 1928-1929 à 1934. Celle-ci consistait à lancer le parti communiste à l’assaut des villes, avec ses forces squelettiques, et cela pendant une période de désarroi et de repli général. [7] Résultat : dans les villes, le parti est réduit à la clandestinité complète. Par contre, dans les soviets rouges du Sud, un pouvoir communiste se consolide en s’appuyant sur la paysannerie pauvre et en organisant une armée rouge qui résistera à quatre attaques de plus en plus massives du K.M.T., mais succombera à la cinquième. Durant les quatre premières offensives, Mao dirige le soviet du Kiangsi, mais pendant la cinquième, il est écarté par la direction pro-soviétique. De toute façon, l’ampleur de l’offensive militaire K.M.T. rendait intenable à terme la situation du mouvement communiste dans le Kiangsi. Durant ces années, Mao, cadre moyen du parti, exerce une autorité purement régionale dans le Soviet du Kiangsi - il est vrai, la réalité essentielle [8] du communisme chinois au début des années 1930. Il est en lutte à des attaques virulentes de la direction du parti, qui, faute de pouvoir survivre à Changhaï, est obligé de se réfugier dans le Kiangsi en 1931-1932. Cette même direction qui veut chercher protection chez Mao lui reprocha une déviation petite bourgeoise. A la limite, on lui reproche d’être totalement non-marxiste : accusation des plus graves et qui risquait de le conduire à l’exclusion.
Malgré cela, profitant des erreurs de ses adversaires, notamment dans la conduite militaire de la cinquième campagne, il parvint à renforcer son autorité sur le parti. Mais celui-ci n’était plus qu’une armée en déroute : tel est le sens de la glorieuse odyssée de « la longue marche ». [9] Mao et les rescapés arrivent dans le nord (Shensi) et ils fondent là un petit soviet qui sera le point de départ réel de la force renaissante du parti.
Tout au long de ces années de tensions, (1927-1937), le maoïsme se structure et son originalité s’affirme [10]. Les choix essentiels sont faits : le parti communiste travaille quasi exclusivement dans la paysannerie, qu’il constitue en corps militant et actif, (c’est la « révolutionnarisation ») et fonde sa pratique sur la réforme agraire.
En outre, le parti ne garda que des liens épisodiques avec les villes, et bien plus avec la petite bourgeoisie des villes qu’avec le prolétariat. [11] Dès lors, le P.C.C. se façonna pour la tâche extraordinaire, sans précédent, de mener en l’absence des villes et du prolétariat un travail dans la paysannerie pauvre et moyenne, socialement petite-bourgeoisie, imprégnée de traditions ancestrales, et cela avec un nombre réduit de cadres communistes, à la formation marxiste souvent limitée. Même Mao possédait une culture marxiste rudimentaire, mais une grande capacité à trouver des pratiques - et à les théoriser - adaptées aux formes particulières du combat du communisme chinois [12].

L’activité du parti fut d’abord centrée sur la réforme agraire puis, après 1937, sur l’organisation du combat antijaponais. Et toujours et sans relâche le P.C.C. manifesta sa volonté de travailler, façonner, modifier, révolutionnariser le corps social, et ce faisant de le rendre apte à réaliser l’ceuvre immense de construire le socialisme en Chine (ce qui n’était en rien dans les objectifs de la paysannerie chinoise, même la plus pauvre).
Le P.C.C. réalisa ainsi un phénomène de substitution : un parti remplaça une classe absente, le prolétariat, et fit jouer à une fraction de classe - en s’appuyant sur une dynamique révolutionnaire réelle - la paysannerie pauvre, le rôle révolutionnaire essentiel. Cela était rendu possible par le contrôle étroit maintenu sur la direction du mouvement, et par l’encadrement constant de sa base sociale, « idéologiquement » étrangère, pour ne pas dire tendanciellement hostile au prolétariat.
On peut même parler d’une double substitution, si on tient compte du remplacement du parti tout entier - qui est à majorité paysanne - par un noyau réduit de cadres communistes qui incarnaient la direction et le garant de la ligne prolétarienne. Et au sommet, jouant un rôle charismatique, on trouve Mao : par son rôle et ses théorisations, il représente la figure particulière du communisme chinois.
Le parti communiste est ainsi, de par son insertion dans la paysannerie, une structure « autoritaire », un pouvoir hégémonique de cadres marxistes, luttant durement et inlassablement contre les travers petit-bourgeois du milieu dans lequel ils fonctionnent, et cela pour maintenir une cohésion marxiste, une vision d’ensemble de la révolution chinoise. Il rejetait la vision parcellaire du monde paysan, replié sur lui-même et préoccupé exclusivement de ses revendications agraires, et qui montrait une indifférence sinon de l’hostilité à la ville : le monde rural était traditionnellement étranger au problème du développement industriel et à l’unification nationale [13]
« La ligne de masse » va caractériser les rapports du parti avec le monde paysan : le parti commande - et le parti, cela veut dire la direction du parti - mais il maintient obstinément de profondes racines dans les masses paysannes. Il reste à l’écoute de celles-ci, sans jamais subordonner son projet aux pressions du milieu ambiant. Il peut même aller à contre courant du désir de la paysannerie pauvre en feinant, après 1937, la réforme agraire, sans toutefois aller jusqu’à rompre ses liens avec sa base sociale. Exercice toujours difficile et qui l’amena, parfois malgré lui, à affaiblir ses attaches avec les populations pauvres avec lesquelles inéluctablement il devra chercher à renouer ; et il réussira : autrement, il n’y aurait pas eu de révolution chinoise victorieuse !
Ce rapport originel d’hégémonie sur les masses, consciemment assumé, mais non explicitement reconnu, est la source et la clef pour comprendre les particularités du « bureaucratisme maoïste ». Celui-ci se différencie profondément de la bureaucratie traditionnelle qui survivra après 1949, mais aussi, et c’est l’essentiel, de la bureaucratie privilégiée originaire du P.C.C., qui va se constituer avec force après la victoire de 1949, et dans sa foulée.

3) LE FRONT UNI ANTI-JAPONAIS

L’invasion massive par les Japonais en 1937 prachevant une période de conquête partielle, prit l’aspect déterminé de la dernière conquête coloniale possible par le dernier impérialisme apparu sur la scène de l’histoire.
Le P.C.C. va centrer sa pratique dans le cadre du « front uni anti-japonais » (P.C.C. et Kuomintang), et subordonner les autres tâches aux exigences de ce front. Il va ainsi modérer son programme agraire et renoncer à la « guerre révolutionnaire agraire » qui caractérisait son combat de 1927 à 1937. Par contre, les communistes s’efforcèrent d’apparaître comme les défenseurs les plus conséquents de la nation chinoise face à un envahisseur aux comportements souvent meurtriers. Le P.C.C. reconstitua ainsi en peu de temps une force considérable, mais concentrée dans certaines parties du territoire, essentiellement le nord. D’un parti réduit à quelques dizaines de milliers de membres avant 1937, et contrôlant une population de deux millions d’habitants dans une région assez désertique (le Shensi), il parviendra à installer son pouvoir dans des campagnes - mais pas de villes - habitées par plusieurs dizaines de millions de paysans, à organiser un parti d’un million de membres, et à recréer enfin une armée et une milice nombreuse.
Il obtint aussi des succès dans sa tentative d’exercer une influence sur des secteurs de la petite bourgeoisie des villes mais échoua à reprendre pied dans la classe ouvrière. Certes, le caractère prolétarien du parti et de son projet est constamment rappelé avec force, mais en
l’absence réelle de la classe ouvrière il n’est conservé, non sans difficultés, que par une série de « mouvements de rectification » [14] tendant à intégrer dans les structures organisationelles et politiques du P.C.C. les petits-bourgeois des villes et les secteurs de la paysannerie pauvre et moyenne, et même parfois riches qui rejoignent en grand nombre le mouvement communiste après 1937.
L’important était de lutter contre les « déviations » nationalistes [15], les influences bourgeoises, ou pire « féodales », voire le régionalisme ou même le localisme (l’esprit « montagnard ») : toutes déviations liées à la base sociale « distordue » du parti (composée probablement de plus de propriétaires fonciers que d’ouvriers (!), mais surtout de paysans pauvres et moyens et de cadres intellectuels). Ces rectifications se firent au profit d’une puissante centralisation du parti, considéré comme le garant de l’orthodoxie marxiste, au sens maoïste. Cela accentua le caractère autoritaire du parti, limita le contrôle des masses sur la direction du processus révolutionnaire. Dans la mesure où celles-ci étant formées de petit-bourgeois, la pression qu’elles exerçaient ne pouvait coïncider que très partiellement avec le projet prolétarien-marxiste du P.C.C. Mais le parti, incapable de contrôler étroitement l’immensité paysanne et désireux défavoriser les initiatives autant que la créativité des masses, accorda une autonomie au plan local. A ce niveau, on assista à la transformation et la révolutionnarisation de la vie sociale, à la germination d’une nouvelle société rompant avec les « travers » de la vie sociale traditionnelle [16]. Ce phénomène prit une importance très grande dans les moments de montée révolutionnaire (après 1945), quand le mouvement de masses déborda sur « la gauche » le P.C.C. Mais en dehors de ces périodes et notamment à Yenan de 1937 à 1945, le P.C.C. maintient son hégémonie sur la vie du soviet, et au sein du parti, la direction - et tout au sommet le président Mao - dominait sans partage l’activité de l’organisation [17].
En résumé on peut caractériser cette période de 1937 à 1945 comme suit : le nationalisme du P.C.C. lui a donné une force considérable, et parfois l’a mis à contre-courant de sa base sociale, bien qu’il n’ait jamais renoncé entièrement à des revendications sociales, modérées et limitées certes, mais suffisantes pour maintenir des liens avec la paysannerie pauvre [18]. Et au sortir de la guerre, le communisme chinois apparut crédible aux yeux de larges masses pour résoudre les problèmes de la société chinoise.

4) LA VICTOIRE DE 1949

La société chinoise sortit de la guerre en pleine crise un effondrement économique mis en lumière par une gigantesque inflation ; une misère paysanne accrue par une vaste dépossession de ses terres par les « landlords » (propriétaires fonciers), une expropriation de la bourgeoisie elle-même par le « capital bureaucratique » représenté par les quatre familles (Chang Kai-chek, ses proches et ses alliés).
A partir de 1946, une vaste insurrection paysanne qui se répand dans le nord du pays forca le P.C.C. à radicaliser son programme agraire, mais lui donna aussi les moyens de sa victoire. Au printemps de 1946, la rupture entre le P.C.C. et le Kuomintang est consommée, et c’est la guerre civile. Le parti communiste prenant appui sur le soulévement paysan, mais aussi poussé par lui, profitant de plus de l’effondrement économique et social de la société chinoise, fit de la troisième révolution chinoise la première victorieuse. Ce succès rapide est dû à la qualité de son armée : qualité politique et militaire, mais aussi sociale l’Armée Rouge formait le détachement d’un processus révolutionnaire en marche.
Dans la foulée de la révolte paysanne, les armées communistes descendirent du nord et conquirent en peu de temps les immenses régions du centre et du sud [19] (et tout au Nord, la Mandchourie). Par ailleurs, de 1937 à 1949, la théorisation et la pratique maoïstes se distinguèrent par des aspects principiels autant que par une grande souplesse d’application.
L’autonomie du parti et de l’armée par rapport au Kuomintang, l’hégémonie du parti sur les soviets, devenus régions libérées » après 1937, relevaient de principes strictement appliqués. L’attitude du P.C.C. fut tout aussi nette sur la question de l’ « idéologie » prolétarienne, même et surtout en l’absence d’ouvriers. Toute la spécificité, mais aussi les hésitations du maoïsme, apparaissent dans le texte le plus important et le plus incompris de cette période « La nouvelle démocratie ». Dans la version originale (1940) Mao pose le dilemme : ou Chang Kaï-chek accomplira ses tâches (notamment dans la lutte anti-japonaise) et alors nous le soutiendrons, sinon nous (P.C.) nous prendrons le relai - et la pratique du P.C.C.) montre que c’est à cette alternative que Mao s’est préparé.
D’autant plus que dans le même texte on trouve une conception sans équivalent dans l’Internationale Communiste à cette époque, et qui n’est pas sans rappeler le Lénine d’avant 1917 : la révolution chinoise est certes bourgeoise, mais dans le contexte de la révolution prolétarienne, et de plus elle est garantie par l’existence de l’U.R.S.S. à l’extérieur, et par l’activité du P.C.C. à l’intérieur des frontières ; autrement dit, Mao avait très peu d’illusions sur la bourgeoisie, et préparait une révolution bourgeoise conduite par les communistes. Mais 1917 avait montré, et 1949 allait confirmer, que dans un tel contexte c’est une révolution prolétarienne qui était à l’oeuvre.
Par ailleurs, une grande souplesse fut de règle dans l’application de la ligne : les approches des différentes classes ou fractions de classes relevaient de la tactique, bien qu’elles restaient subordonnées au projet politique dominant, à la recherche de la contradiction principale et de l’aspect principal de la contradiction, et avant tout au désir d’unifier derrière le drapeau du parti, le maximum de forces sociales. Mais l’appui essentiel, le dernier et le seul véritable recours du P.C.C. était représenté par le potentiel de révolte de la paysannerie pauvre. Pour celle-ci, la question essentielle demeurait la possession de la « terre » : devenir petit propriétaire, éviter l’usure ou tout au moins payer la rente à un taux modéré (si on travaillait la terre d’autrui), voilà quelles étaient les motivations fondamentales du monde campagnard.
Sur la question agraire, les positions du P.C.C. furent pragmatiques et changeantes, parfois même hésitantes. A la phase de radicalisme agraire - au temps du soviet du Kiangsi [20] - succéda pendant la lutte anti-japonaise un programme modéré, essentiellement axé sur la diminution du taux de l’usure et de la rente. Mais après 1946, sous la pression des masses paysannes en ébullition, le P.C.C. radicalisa son programme et en revint à une énergique distribution des terres. Mais il continua à avoir une attitude « utilitaire » visant essentiellement à obtenir le soutien de la paysannerie ou, à la rigueur, à éviter de la heurter. Ainsi, à partir de 1947, le nord connut une redistribution radicale des terres, et une lutte très âpre fut menée contre les propriétaires fonciers ; mais dans le centre et surtout au sud, d’autres politiques, plus modérées furent appliquées : les communistes s’appuyèrent parfois sur les paysans pauvres et moyens, ailleurs sur les paysans riches.
On peut résumer la nature de la révolution victorieuse de 1949 comme suit : il s’agit d’une révolution prolétarienne non par la nature des classes sociales qui agissent, mais par le contenu marxiste-prolétarien, incarné par un parti communiste, mobilisant, impulsant, parfois canalisant des masses paysannes, dont la situation misérable condense les problèmes de la société chinoise du XXe siècle.
Sous la direction de Mao, pour donner vie à son projet, le P.C.C. devint le lieu d’une double substitution (assumée quant à sa signification, mais non quant à ses effets) substitution au prolétariat, la classe révolutionnaire de la société bourgeoise, de la paysannerie pauvre, circonstanciellement révolutionnaire dans le cadre de l’aggravation de sa situation, et de plus substitution à la classe du parti qui mène son action en milieu non prolétarien sans perdre son orientation marxiste ; mais pour cela il doit adapter sa structure organisationnelle à des rapports nouveaux avec les masses. L’espace de toute transformation - même limitée - de la société chinoise ne pouvait qu’être révolutionnaire. Et ainsi toute réforme même restreinte (comme une réforme agraire modérée) exigeait d’aller plus loin, sous peine de tout remettre en question et d’aboutir à une régression complète.
Mais le communisme chinois d’après 1927 est aussi marqué par des liens particuliers avec le stalinisme : à la fois soumission et opposition de fait. Sous la direction de Mao - mais celui-ci mettra des années pour s’imposer comme dirigeant du parti -, le parti fut autant dans la mouvance de l’U.R.S.S., qu’en extériorité totale. Délibérément, le courant Mao ne rompit pas avec l’Union Soviétique, pays considéré comme le bastion socialiste, le soutien éventuel et espéré de l’action des révolutionnaires (en vain !), et bien plus le seul modèle accessible de développement économique accéléré, le pays qui incarnait l’horizon indépassable des cadres communistes, en l’absence d’une autre alternative crédible. Le rôle exemplaire de l’U.R.S.S. et de son chef Staline fut constamment rappelé et magnifié, mais les pratiques du P.C.C., et même ses théorisations, dans une moindre mesure, s’éloignaient des canevas staliniens.
Conscient des responsabilités de l’Internationale communiste, dans la défatie de 1927, et donc de Staline, le P.C.C. (Mao) se refusa à suivre les directives de la Troisième Internationale, qui, poussant après 1937 à une nouvelle subordination au Kuomintang, auraient conduit à la même catastrophe qu’en 1927.
Le P.C.C. suivit alors une voie autonome, concentrant ses efforts sur la paysannerie, délaissant la classe ouvrière, mais déployant une énorme énergie à travailler, révolutionnariser les masses des campagnes. Les communistes réussirent à libérer les énormes potentialités de ce monde paysan, le transformant en une véritable « bombe atomique » sociale qui finit par embraser toute la société chinoise. La libération paysanne, le partage de la terre, les embryons du pouvoir politique populaire représentaient la négation de la Chine ancienne, dictatoriale, et de ses classes sociales timorées ou réactionnaires...
D’autre part une force devait prendre le relai de la bourgeoisie défaillante et faire aboutir la tâche inaccomplie : la révolution prolétarienne prit la relève, dépassa le strict horizon bourgeois [21] et organisa les prémisses de la société capitaliste, télescopant la révolution bourgeoise.
En assumant consciemment ses tâches et en allant jusqu’au bout des exigences révolutionnaires, au-delà du cadre bourgeois, le P.C.C. accomplit la troisième grande révolution de l’histoire. Quelles que soient les hésitations, les ambiguïtés et ruses de programme, les détours - l’absence du prolétariat, la lutte nationale supplantant le combat social -, le mouvement communiste chinois a réalisé son projet d’organisation communiste-prolétarienne, seule à l’avoir fait, avec les P.C. yougoslave et vietnamien, de tous les partis liés au stalinisme.

5) LES DEBUTS DE LA CONSTRUCTION DU SOCIALISME

Les premières années - au moins jusqu’en 1952 - furent placées sous le signe de « la nouvelle démocratie » [22]. On devrait dire plus exactement sous la couverture, car de fait, on assista à la mise en place rapide et décidée de la dictature du prolétariat, incarnée par l’hégémonie absolue du P.C.C.
Effectivement, dès 1950, la réforme agraire fut généralisée, non sans restes de prudence : les régions dernièrement conquises où existait une paysannerie passive, furent entraînées progressivement dans la voie de la réforme agraire. Dans d’autres endroits, au contraire, on assista au règlement de compte : le « nouveau monde », celui des paysans pauvres, procéda à des liquidations de propriétaires fonciers, et le P.C.C. dut utiliser toute son autorité pour limiter l’ampleur des tueries (en d’autres endroits au contraire il incita les paysans pauvres à l’action).
En 1951-1952, des purges furent organisées et les anciens exploiteurs furent expropriés dans les villes, en même temps qu’on procéda à des arrestations et à la liquidation d’opposants, en grande majorité bourgeois, mais aussi de gauche. La plupart des entreprises furent étatisées ; les anciens propriétaires reçurent toutefois à titre compensatoire une rente financière, et souvent restèrent en place comme directeurs ou spécialistes.
Dans l’ensemble, moins de trois ans après la proclamation de la république populaire, l’ancienne structure sociale de la Chine était bouleversée et des fondements solides à « l’Etat ouvrier » furent posés [23], justifiant l’appréciation de « construction du socialisme » et non de « néo-démocratie ». Mais dans les campagnes on en resta à la redistribution des terres, malgré l’introduction prudente et sur une échelle réduite de la coopérative agricole.
Globalement le pouvoir qui se constitua était assez semblable à celui des démocraties populaires d’Europe de l’Est. D’abord par l’allégeance à la politique étrangère de l’U.R.S.S. La Chine, cible des visées agressives de l’impérialisme américain, ne pouvait se passer du soutien militaire, diplomatique et surtout économique de l’U.R.S.S.
On le vit avec la guerre de Corée : la Chine aurait été obligée de suivre les desiderata de Staline, d’après ce que les Chinois laisseront entendre, au moment de la rupture avec l’U.R.S.S.
Ensuite et surtout, la construction économique procéda d’une intériorisation assez étroite du modèle de développement économique de l’U.R.S.S. : priorité à l’industrie lourde [24], investissement très limité dans l’agriculture, appel aux spécialistes soviétiques, et croissance d’une bureaucratie nouvelle accumulant des privilèges importants, tout au moins au regard de la pauvreté de la population chinoise.
Cette bureaucratie se composait en grande partie de cadres du P.C.C., mais pas exclusivement. Au niveau étatique notamment des éléments de l’ancienne bureaucratie du Kuomintang officiaient toujours. De même dans les entreprises, d’anciens capitalistes
reconvertis en directeurs largement rétribués exerçaient une influence souvent dissolvante.
Mais surplombant ces couches, des cadres du parti et aussi des ralliés d’après 1949 exerçaient le pouvoir ; ainsi le parti passa d’un million de membres en 1945 à trois millions en 1949, et à plus de 10 millions en 1960 (28 millions en 1973) : dix ans après la fondation de la « RPC - la très grande majorité des membres sont des nouveaux venus de la victoire !
En intériorisant le modèle stalinien, et en prenant des distances avec l’égalitarisme de la tradition maoiste, ce qu’on a appelé la « Yenan Way » [25], la République Populaire se transforma rapidement en un Etat ouvrier profondément déformé bureaucratiquement : déformation et non dégénérescence - la nuance est importante !
En effet, le P.C.C., qui a lutté âprement tout au long des vingt-deux années de guerre civile, a pendant cette même période, et surtout après 1937, profondément travaillé et mobilisé de larges masses paysannes. Il ne pouvait être un simple décalque du P.C. d’Union Soviétique, qui lui, avait perdu depuis des dizaines d’années l’essentiel de ses racines dans les masses populaires. De plus, Mao, était le cadre le moins bien assimilé au stalinisme. Le président du P.C.C. [26] nourrit une méfiance à l’égard de Staline, avivée par de douloureuses expériences. Aussi, dès les premières années de la R.P.C., il commença à défendre des conceptions autonomes sur les moyens de construire le socialisme. Les différenciations s’accentueront rapidement par rapport au « modèle » orthodoxe soviétique [27].
On peut dire qu’à partir des années 1950, le maoïsme, comme théorie et pratique, comme rapport particulier du P.C.C. aux masses, s’investit massivement dans la sphère de la construction du socialisme. On peut mettre des dates : 1955 pour l’agriculture, avec la généralisation des coopératives, qui fut réalisée indépendamment de la mécanisation à l’encontre des schémas italiens [28], 1956, date du texte Les dix grandes relations et surtout 1958, année du « grand bond en avant », qui au-delà de ses aspects circonstanciels incarne les grands traits du modèle maoïste de développement socialiste. Avant cela, le maoïsme représentait une voie révolutionnaire pour faire la révolution, un cheminement adapté aux conditions spécifiques de la Chine, en rupture avec les directives staliniennes. Cette orientation impulsée et théorisée par Mao, forma le corps théorique et pratique du P.C.C., et fut depuis revendiquée comme une contribution essentielle au marxisme : la pensée de Mao Tse-toung.
Incontestablement, l’investissement maoïste dans le champ de la construction socialiste marqua le prolongement, la généralisation des principes et des pratiques communistes de 1927 à 1949, inaugurée par Mao ; et notamment de « la ligne de masse ».
L’enjeu : l’opposition entre deux formes de bureaucratie : d’une part, le bureaucratisme maoïste originel - le rapport autoritaire sur des masses paysannes et petites-bourgeoises citadines, par un parti maintenant son « identité » prolétarienne - et d’autre part, le nouveau bureaucratisme - pas entièrement nouveau : on en trouve des germes pendant la période de Yenan -, basé sur des privilèges matériels, très coupé des masses, gardant des liens troubles avec l’ancienne bureaucratie encore en place, voire avec d’ex-capitalistes.
Au contraire, le bureaucratisme maoïste (qui n’est jamais reconnu comme tel !), nécessite, pour concrétiser son projet de transformation profonde de la société et des « mentalités », une liaison étroite avec les masses. Il refuse, ou limite très fort, l’octroi de privilèges - dans l’esprit de Yenan - incompatibles avec la pauvreté de la Chine, et bien plus, source de dégénérescence. Il insiste aussi sur une certaine initiative et créativité de la population et se montre très conscient de l’impossibilité de diriger efficacement, de façon centralisée, le continent chinois. L’intervention de Mao se manifesta d’abord dans le problème de la collectivisation agricole : c’est-à-dire face au groupe social paysan, majoritaire dans la société chinoise, et que de plus le parti connaissait bien pour y avoir exercé une pratique systématique pendant plus de vingt ans. C’est la référence à la « Yenan Way », à la société de 1937 à 1949 qui a servi de prototype à la construction d’une nouvelle Chine : modèle de rapport assez égalitaire, avec la présence d’une faible bureaucratie ; mais surtout existence du mouvement communiste qui doit son hégémonie au soutien populaire [29]. Et cet incontestable consensus de la part des masses découla de l’osmose entre parti et population, et se fonda sur la dynamisation du monde paysan, s’enracina l’apport réel « 
matériel-spirituel » : élévation du niveau de vie, réalisation de nouvelles dimensions de vie et souvenirs de la lutte contre l’envahisseur japonais... Bref, il s’agit d’un consensus basé sur l’effort inlassable pour mobiliser le peuple et ne pas perdre l’audience de celui-ci : précondition indispensable pour impulser des pratiques dans les masses.
La collectivisation réussie (1955-1956) ne fut qu’un point de départ. En 1956, à l’époque de la dé-stalinisation, Mao commença à indiquer explicitement des différences avec le modèle soviétique. En 1957, Mao lança le mouvement « des cents fleurs », qui apparut à l’époque comme un phénomène de libéralisation, dans la ligne de la déstalinisation, mais qui représentait plus probablement une façon d’ « activer » des secteurs passifs dans les villes, et surtout les intellectuels. Le résultat fut différent : on assista à une véritable révolte de ces derniers, à l’apparition parmi ceux-ci d’une opposition droitière, libéralisante, hostile au P.C.C. Dans une moindre mesure, des tensions apparurent dans la classe ouvrière et des critiques contre la bureaucratie et les nouveaux privilégiés trouvèrent des échos dans des secteurs de la population.
Ce mouvement inattendu fut rapidement brisé. Mao et la direction du P.C.C. justifièrent la répression en insistant sur l’aspect droitier des critiques. Ils en tirèrent des conclusions sur l’impossibilité de mobiliser les intellectuels tels quels, et s’orientèrent dans une autre direction redonner vie au projet de la « Yenan Way ».
1958 est vraiment l’année décisive : Mao lança « le grand bond en avant », son premier grand effort systématique de construire un socialisme « à la chinoise » (et comportant aussi des principes universels). C’était aussi la tentation et, bien plus, l’espérance d’une sorte de raccourci vers le communisme. On organisa de grandes mobisations de masses, le P.C.C. mobilisa intensivement la main-d’oeuvre inemployée dans le cadre d’un investissement
travail (pour réaliser de petits et de grands travaux). A travers les « communes populaires », Mao essayait de rompre la séparation ville-campagne, manuels-intellectuels, et d’industrialiser les campagnes (tentatives de hauts fourneaux), et de créer des unités
productives largement autonomes. Cette mobilisation des masses supposait l’action d’un parti renouant avec le peuple. On voit ainsi s’esquisser l’ensemble d’une problématique maoïste de transition au socialisme.
Avant 1958, la voie maoïste s’était concentrée sur la collectivisation rapide de l’agriculture. Celle-ci fut une réussite incontestable. C’est d’ailleurs un des grands mérites du P.C.C. de ne pas avoir commis les erreurs de Staline dans la politique agricole. La collectivisation s’est faite en Chine, à la différence de l’U.R.S.S., sans tensions majeures. De plus, la production agricole augmenta, et le niveau de vie des paysans s’éleva, ce qui rendait les masses des campagnes favorables, ou tout au moins neutres, à l’égard du nouveau régime [30]. Mais pour le reste on copiait le modèle russe. Ainsi, après la mort du dictateur soviétique en 1953 - qui gardait une grande méfiance à l’égard du P.C.C. - les rapports sino-soviétiques étaient au zénith. Le premier plan quinquennal fut un simple décalque de ses homologues soviétiques, et fut d’ailleurs réalisé (avec succès) avec l’aide soviétique, en matériel et techniciens : la production industrielle doubla en cinq ans.
De son côté, Mao énonça en 1956 et 1957 (dans son texte De la juste solution des contradictions au sein du peuple), une nouvelle orientation : il faisait l’analyse des « contradictions » et des tensions de la période de transition. Autrement dit, il appréhendait - et c’est une différence majeure avec les conceptions staliniennes - la spécificité d’une période de transition riche en contradictions anciennes et nouvelles. Il déterminait aussi qu’il ne pouvait y avoir de cheminement obligatoire (donc - implicitement - pas de « modèle soviétique ») garantissant le devenir socialiste, et plus tard (1962), il ajouta l’idée essentielle de l’existence d’une lutte de classe, avec comme enjeu le cheminement au socialisme ou le retour au capitalisme [31].
En 1958 - le premier plan quinquennal achevé - la nouvelle phase de développement se basa sur des principes nouveaux, non seulement retour à l’esprit de Yenan, mais plus prolongement des réflexions théoriques de Mao (de 1956 à 1958). et des pratiques dans le monde paysan. C’est « le grand bond en avant », clé pour comprendre le Maoïsme, les quinze dernières années de la « République populaire de Chine », et avant tout la « Révolution Culturelle ».
« Le grand bond en avant » a mis en évidence l’originalité mais aussi les limites du maoïsme. L’enjeu réel ne fut jamais réellement discuté au niveau des masses, ou même l’ensemble du parti ; il n’est même pas évident qu’il ait été clairement perçu par de nombreux cadres dirigeants, surtout sensibles à la tentative de raccourci vers le communisme.
Le relatif échec illustra [32] l’insuffisante maîtrise par le P.C.C. des éléments de la construction du socialisme, ce que Mao reconnut en 1959 ; et d’autre part il montra que le projet impliquait un volontarisme utopique : réaliser le communisme en quelques années (incompréhension du communisme ?). Surtout il mettait en évidence les formes d’autoritarisme de Mao et de l’ensemble des cadres du parti chargés d’appliquer les décisions du parti. Ceux-ci poussèrent les masses à réaliser des efforts surhumains en leur faisant miroiter, au prix de deux ou trois années de sueur, des lendemains resplendissants.
Les efforts ne furent pas entièrement consentis volontairement, mais largement imposés, et les directives furent appliquées mécaniquement ; on parla de résultats mirobolants, malheureusement fantaisistes.Le parti organisa des campagnes d’explications parmi les masses, mais celles-ci ne participèrent pas à l’élaboration ou à la prise de décision du « grand bond en avant ». En plus l’appareil économique (et statistique) se révéla impréparé aux tâches nouvelles. On assista ainsi à une certaine débandade il fallut reculer et même renoncer à la coûteuse expérience des hauts fourneaux villageois ». Les excès, bien plus que les principes mêmes du « G.B.A. », et la précipitation bureaucratique firent avorter la plus grande partie du projet. La retraite hâtive, la régression économique des années suivantes amenèrent un relatif abandon des conceptions de Mao, et la montée de Liu Chao-chi, Teng Hsiao-ping (secrétaire-général du parti), etc.
Désormais, mais d’abord souterrainement, des courants vont s’opposer, au sein du parti, avec plus ou moins d’acuité selon les périodes.

7) MAO ET LE P.C.C.

La place particulière de Mao dans le parti éclaire son rôle et aussi ses pratiques. Mao, pour le P.C.C. se présente sous plusieurs aspects.
D’une part, il est le dirigeant historique qui porte le poids et la gloire d’avoir dans les pires conditions - après deux défaites dans lesquelles il avait une responsabilité limitée, en 1927 1934 - dirigé le parti et l’avoir conduit - après vingt-deux ans de guerre civile - à la victoire de 1949, à la suite d’un long cheminement de luttes, à l’intérieur du parti, mais surtout à l’échelle de la Chine. Pour cela, il a fait preuve d’intuition, de prudence, de souplesse mais aussi d’énergie et de détermination. Et avant tout, il n’a pas craint d’assumer, et plus tard de théoriser une voie nouvelle le travail dans la paysannerie) éloignée de l’orthodoxie stalinienne.
Pour cela, il est incontestablement une sorte de Lénine chinois, à l’autorité universellement reconnue, théorisée et magnifiée dans le parti [33]. Cette stature en fait une figure charismatique, ce qui lui servit à renforcer son image et son autorité. En outre, il est devenu le lieu géométrique d’équilibre du parti, et à travers, et parfois par-dessus celui-ci, des classes sur lesquelles le P.C.C. s’appuie (paysannerie et classe ouvrière).
Ainsi, il apparaît comme le centre d’unification des courants du parti. Saisir le rôle particulier de Mao, c’est entrevoir - au travers de la concrétisation dans une « figure humaine glorieuse » - la problématique de la révolution chinoise. Dire que Mao est une figure charismatique ne renvoie pas seulement, ni essentiellement au culte de sa pensée, mais au fonctionnement du P.C.C. et à ses rapports aux masses.
La glorification de Mao, c’est le pouvoir attribué à un homme d’exercer au sein du parti et de la société une intervention, qui peut être particulièrement autonome. Explicitons cela : le maoïsme s’est constitué en opposition à l’orthodoxie stalinienne dans un rapport fait de silence, d’apparente acceptation et de sourd refus. L’autorité acquise par Mao dans les années 1930 est plus la conséquence des erreurs de ses adversaires que d’une large conviction en la vérité du « maoïsme naissant ».
L’hégémonie du maoïsme, considérée comme l’expression théorique et pratique de la voie chinoise, n’est jamais assurée et toujours à econquérir. Défendre son pouvoir, autoriser son propre culte, c’est contribuer à asseoir sa propre légitimité et surtout en permettre la continuité. L’ascension du mouvement communiste facilita la montée parallèle au pinacle de son dirigeant, mais lui a aussi évité de se servir de son poids charismatique pour bousculer le parti... Il n’en sera pas de même après 1949, et la révolution culturelle montrera qu’il peut se servir consciemment de son autorité comme d’un outil essentiel dans ses rapports avec le parti et les masses.
L’impact de Mao est aussi favorisé par l’importance que le président du P.C.C. revêt dans la combinaison sociale ouvriers-paysans-intellectuels sur laquelle est fondée la « R.P.C. ». En la personne du dirigeant est réfractée la trajectoire du communisme qui est passé de la classe ouvrière à la paysannerie, et est revenu à la classe ouvrière et aux villes, sans abandonner ses liens avec le monde paysan. Ce balancement d’appui social qui n’évite pas les tensions, mais échappe aux ruptures avec l’un ou l’autre des groupes sociaux essentiels de la société chinoise, c’est Mao qui en est à la fois le représentant et le garant. Il est donc indispensable à l’unité du parti et du pays : pour cela, son autorité n’a jamais été remise en question, même si de fait elle a parfois été limitée...
Mais cette unité du parti autour de Mao, et l’existence d’un large consensus des masses, parfois passif ou réticent mais souvent actif, furent remises en question avec « le grand bond en avant ». Celui-ci fit apparaître les lézardes dans le parti et mit en évidence les conflits de courants, mais aussi les intérêts contradictoires qui traversent le communisme chinois et reflètent plus ou moins activement la dynamique complexe de la société [34].
Pour Mao, les principes du « grand bond en avant » restaient valables - malgré les déboires - pour éviter ce qu’il appellera le processus de dégénérescence « à la soviétique » (le retour au capitalisme »). Mais il devait reculer et se donner un temps de pause, pour mieux revenir à la charge. De fait, après 1960, on s’éloigna de plus en plus des principes du « grand bond en avant » ; on en revint, avec nuances, au modèle soviétique [35].
Mao identifia alors de plus en plus l’accroissement des privilèges et des inégalités à un pouvoir bureaucratique, divorcé des masses, et représentatif du modèle soviétique il désigna des cibles dans le parti, censées incarner les éléments les plus favorables à la restauration « capitaliste » (c’est-à-dire à une inégalité croissante dans une société en voie d’industrialisation). Dans la mesure où une partie importante des cadres du parti - qui sont la composante essentielle de la nouvelle bureaucratie privilégiée s’opposent ou s’éloignent des « principes » du « grand bond en avant », des clivages vont apparaître. Mao n’était plus seulement le dirigeant incontesté, mais incarnait une ligne pas toujours très clairement affirmée - que l’on ne pouvait détruire certes, mais qu’il était loisible de circonscrire : cette différenciation est le point de départ de la « Révolution culturelle ».
Après « le grand bond en avant », Mao n’est plus seulement l’indispensable dirigeant unificateur, mais il devient le porte-parole d’un courant, d’abord très diffus et implicite, qui tend à se démarquer des autres projets qui parcourent le P.C.C. Pour Mao, des noms vont symboliser les tendances adverses (tendances non reconnues par les protagonistes désignés) : Peng Te-huai, Liu Chao-chi, Peng Cheng...
Opposition de fait, disons-nous : autant Mao que ses adversaires » ne reconnaîtront ouvertement l’existence de tensions dans le parti. Au fur et à mesure que son autorité
charismatique se révéla insuffisante pour imposer son orientation, Mao poussa à la constitution d’une fraction organique et se décida à déborder le parti : ce fut la Révolution culturelle [36].

8

L’arrêt de l’expérience du « grand bond en avant » se prolongea par une tendance certaine à retourner au modèle soviétique, à réorganiser une planification assez centralisée à étendre le système des primes dans les usines et communes populaires, à accroître le lopin de terre individuel, tout cela accompagné d’augmentation des inégalités sociales et du pouvoir de la bureaucratie : de fait, une remise en question du projet maoïste.

Cette période (1960-1965) vit un affaiblissement du pouvoir réel de Mao (mai non de son autorité), au profit de dirigeants comme Liu Chao-chi et Teng Hsiao-ping, et on assista à une lutte sourde où les enjeux étaient mal définis. Les directives de Mao étaient alors plus
contournées que réellement combattues de front. Le cas le plus flagrant porte sur la série de mesures et de contre-mesures dans « la campagne d’éducation socialiste » (1963-1965) (a). Cela tient non pas à un clair affrontement de ligne, mais bien à l’émergence d’un projet en partie implicite, celui de Mao, face à la routine bureaucratique. Celle-ci, sûre de son pouvoir, croyait incarner tout le parti, y compris Mao, et ignorait la nouvelle trajectoire de celui-ci. Surtout elle était profondément convaincue que sa direction et l’orientation prises étaient seules susceptibles de réparer les erreurs du « grand bond en avant », et de développer rapidement l’économie. Le sentiment d’unité de l’appareil était d’autant plus grand qu’il existait un consensus absolument général vis-à-vis de l’U.R.S.S. : tous les dirigeants, même ceux qui appliquaient le plus étroitement le modèle soviétique, marquèrent leur accord avec la rupture, et la nécessaire démarcation, qui conduisait inévitablement à la polémique publique, et à l’affirmation du rôle nouveau de la Chine
comme pôle « révolutionnaire » [36] ...

Devant cette situation complexe, Mao, en tacticien de première force, tissa le réseau de relations, alliances, connivences qui va lui permettre de lancer l’offensive dans
et contre le parti. Notamment, il noua des liens privilégiés avec Lin Piao, chef de l’armée, c’est-à-dire la fraction la plus disciplinée, la plus homogène du parti, la plus facile aussi à maoïser intensément. De plus, si Lin Piao ne fut probablement pas le « plus proche
compagnon » de Mao, comme il le proclamait lui-même pendant la révolution culturelle, il n’en fut pas moins pendant quarante ans, et tout particulièrement à des périodes très difficiles, un soutien constant, un allié de toujours pour le président Mao, même avant que ce dernier n’acquît ce titre.
Le dirigeant chinois lança des coups de sonde et aussi des avertissements, notamment le célèbre « n’oubliez pas ta lutte des classes » au 10e plenum de septembre 1962. Il tenta aussi d’exercer son influence sur la jeunesse... mais il saisit les limites de son action. Il réalisa aussi l’ampleur des résistances et la force des incompréhensions, et aussi d’inertie dans le parti, et fut frappé par l’étendue du processus de bureaucratisation à « la soviétique » : bureaucratie qui se caractérisait par sa coupure des masses, sa tendance à accumuler des privilèges, son nombre pléthorique, ses nombreux traits d’inefficacité, et plus généralement son élitisme [37] : l’inverse de la « Yenan Way », la plus proche et la plus constante référence maoïste.
Au niveau de la planification, avant la Révolution culturelle, une industrialisation trop centralisée prédominait, bien que moins centralisée que l’économie soviétique.
Surtout il était difficile, pour ne pas dire impossible, de développer l’économie chinoise d’une façon autarcique : ce qui pose le problème d’une aide extérieure. Mais à quelle condition ? Et le marché mondial ne risque-t-il pas d’exercer des effets dissolvants sur le socialisme chinois ? Ce sont là quelques-uns des dilemmes - entre autres - et des questions posés à la veille de la Révolution culturelle, entre 1960 et 1965. La réponse qui fut donnée : un prudent retour aux « normes soviétiques » mais avec un accroissement considérable du rôle de l’agriculture. Avec la Révolution culturelle, Mao opta pour une autre voie.

9) LA « REVOLUTION CULTURELLE »

La « Révolution culturelle » s’éclaire et prend toute sa signification à la lumière des tensions et problèmes de la société chinoise et de leurs reflets dans les luttes au sein du parti et de sa direction. Elle apparaît dans toute sa complexité comme l’ultime tentative systématique du maoïsme de réinvestir sur sa propre base et avec ses
présupposés le champ entier de la construction du socialisme, et donc de fournir ses réponses aux exigences perçues de la période (d’autres exerçant leurs effets mais sans être clairement identifiées).
Pour cela, il était indispensable avant tout que Mao reconquière la totalité du pouvoir, évince un certain nombre de cadres qui symbolisaient (comme Liu Chao-chi) la ligne qu’il rejetait (« la voie capitaliste »). Il s’agissait d’en revenir aux grands principes - mais adaptés - du « grand bond en avant de renouer avec la ligne de masse qui implique un rapport autoritaire et de commandement (souvent sous une forme paternaliste [38]), mais nécessite aussi un enracinement des cadres dans les masses (être « à l’écoute de celles-ci », et montrer son aptitude à les dynamiser). C’est un projet qui va de pair avec une limitation des inégalités sociales, et tend à rompre la séparation villes-campagnes (décentralisation et industrialisation des campagnes), sans oublier de hausser le niveau de vie (en réanimant un artisanat semi-industriel local...), et d’élever les connaissances culturelles, mais plus extensivement (pour les masses) que qualitativement (faire des chefs d’oeuvre), et qui s’efforce de briser la traditionnelle séparation manuel-intellectuel (« le mépris confucéen du travail manuel ») : un gigantesque programme de refonte de la société, mettant la politique au poste de commandement importance de la finalité de la société, et non pas essentiellement des pourcentages d’augmentation annuelle du revenu...
Faute de réussir à imposer cette orientation par une action directe dans un parti largement sclérosé et bureaucratisé [39], Mao louvoya et impulsa d’abord de subtiles opérations tactiques, incomprises par les secteurs de l’appareil visé. Il consolida ses appuis, surtout dans l’armée qui, sous l’impulsion de Lin Piao, mis en ceuvre à partir de 1964 une campagne de maoïsation (ce sont les débuts du fameux Petit Livre Rouge ), ce qui favorisa aussi la montée du chef de l’armée.
Fin 1965, Mao lança par le biais d’une critique culturelle, une attaque en règle contre certains dirigeants, mais pas les plus importants : c’est Peng Chen, maire de Pékin, membre du bureau politique et du secrétariat qui est visé par l’intermédiaire de son subordonné Teng-to [40].
Dès le renforcement du courant Mao dans le parti (Peng Chen est éliminé dès le printemps 1966), la révolution culturelle fut élargie. Une série de dirigeants « maoïstes » émergèrent et occupèrent le devant de la scène : la quasi totalité d’entre eux seront éliminés peu à peu comme ultra-gauchistes.

Fait notable : aucun dirigeant de premier plan n’intervint au début, soit que comme Chou En-lai ils furent « protégés » et mis hors de cause, avec comme tâche de maintenir en place la structure étatique, soit comme Liu Chao-chi, ils seront de futures victimes. En outre beaucoup d’autres cadres de premier plan, hésitèrent et manifestèrent une grande incompréhension, réagissant souvent avec un conservatisme d’appareil.
Le renforcement de la fraction Mao, qui se présenta publiquement et fut située comme courant à « gauche », dépendait du rôle charismatique de son animateur. Un culte de sa personnalité soigneusement entretenu, facilita aussi la tâche du président du P.C.C.
Le charisme devint un certain type de rapport aux masses, qui donnait la possibilité de faire passer un discours très simple et de mobiliser de larges secteurs autour d’une thématique élémentaire [41]. Le parti garant du cheminement au socialisme finit par s’identifier à la seule personne de Mao. De plus la solidité de la position de Mao tenait paradoxalement à l’impossibilité de ses « adversaires » à l’attaquer de front (et même pour beaucoup d’entre eux à l’absence d’envie de le faire !), et à leur incapacité de bureaucrates « installés » à concevoir la possibilité d’un recours aux masses et les bouleversements qui allaient suivre.
La réunion plénière du parti d’août 1966 consacra une victoire de Mao, plus formelle que réelle. Pourtant, l’appel aux masses qui est contenu dans la résolution finale, et l’institutionalisation des « gardes rouges », relança la « Révolution culturelle » avec intensité, et allait lui faire déborder le cadre imparti par le « centre » (la direction maoïste) [42] : toute la société chinoise va entrer en « transe », toutes les déchirures sociales vont brutalement s’élargir...
Les masses qui s’activent sont formées au début, essentiellement de jeunes étudiants, lycéens et universitaires : les « gardes rouges », dont l’ample mobilisation, donna à la « Révolution culturelle » des aspects d’une révolution anti-bureaucratique n’épargnant personne, à l’exception, et encore..., de Mao. Les « gardes rouges », avaient des disponibilités de temps [43], mais surtout ils vivaient dans les écoles et les facultés au milieu des contradictions de la société : ils subissaient un enseignement élitiste, sélectif, conçu comme source de privilèges, et bien plus comme distanciation du monde paysan. De plus se posait aussi à eux le problème des débouchés insuffisants, le risque du chômage ou de déqualification (faute d’emplois qualifiés disponibles...).
Par ailleurs, ces foules de « gardes rouges » trop jeunes pour avoir connu les misères du passé, considéraient les acquis du présent comme un minimum et ne pouvaient se satisfaire de la nouvelle « misère » : celle d’une société hiérarchisée, bureaucratique, répressive.
Mao qui avait introduit des ferments d’agitation dans la jeunesse, se servit de ce potentiel comme masse de manoeuvre, pour accentuer des transformations dans le parti. Mais le caractère incontrôlable, et pendant tout un temps incontrôlé de la mobilisation conduisit à des bouleversements dans toute la société chinoise, bloquant la structure étatique et même arrêtant partiellement le fonctionnement du parti. Il en résulta aussi, mais très provisoirement, une politique « gauchiste » sur le plan international - purement verbale, il est vrai -, et que les Chinois qualifieront plus tard « d’ultra-gauche ».
D’autres forces sociales vont à leur tour prendre des initiatives et défendre des revendications propres, parfois contradictoires entre elles ; et quelquefois aussi elles s’opposèrent aux « gardes rouges ». Ainsi la classe ouvrière de Shanghaï se lança dans la grève générale, ses exigences portaient notamment sur des augmentations de salaires ; et en janvier-février 1967, reprenant un mot d’ordre de la célèbre résolution du plenum d’août 1966, elle organisa « la commune de Shanghaï » en référence à la commune de Paris [44]. De son côté, la paysannerie commença à bouger mais dans une moindre mesure : le parti consacra beaucoup d’énergie pour éviter des bouleversements dans la campagne, en partie par crainte des risques économiques. Là aussi le pouvoir bureaucratique, tâtillon et souvent inefficace fut mis en cause.
Face à des débordements de plus en plus importants, qui ne respectaient aucune « valeur établie », Mao, avec l’aide de l’armée commença à freiner le processus, puis peu à peu, mais non sans de considérables difficultés, il réussit à le récupérer et à le canaliser. La direction maoïste ne s’attendait pas à une révolte d’une telle ampleur ni à son côté brouillon.
Surtout « le centre » manifesta son inquiétude devant l’effondrement quasi-total du parti et la critique virulente de presque tous les dirigeants : pour la direction maoïste il s’agissait plus de « réformer » le parti et d’éliminer un nombre restreint de cadres, que d’une subversion générale de la société. De plus, la direction fut hantée par le spectre de la rupture de l’unité du pays, par ce qu’on appelle « l’esprit des montagnes », les pouvoirs régionaux, les cliques locales, sans parler des pressions des minorités nationales : dangers réels dans ce véritable continent récemment unifié...
Reprendre le contrôle du mouvement devait en outre servir à atténuer le désarroi des cadres du parti, souvent descendus de leur piédestal et parfois publiquement humiliés. Il s’agissait aussi de casser des courants anti-bureaucratiques embryonnaires et très radicalisés, qui n’incarnaient pas seulement une révolte mais aussi une nouvelle conscience révolutionnaire. Le centre dirigeant, et avant tout Chou En-laï, désirait de plus limiter les désordres dans l’économie. Bref, face à une situation qui représentait une victoire du courant Mao, mais aussi un débordement à sa gauche qui remettait fondamentalement en cause l’hégémonie autoritaire du parti sur les masses, même dans sa variante maoïste, l’équipe dirigeante de la « R.C. » commença à se différencier : son aile dominante (Mao) tentait de contrôler plus que de casser le mouvement, alors que certains (qualifiés d’ « ultra-gauches ») poussaient en avant mais sans projet très cohérent, d’autres
encore (Chou En-laï) s’occupant surtout de la survie et de la continuité du régime.
Le bouillonnement de la « R.C. » mit deux ans à être résorbé : du début de 1967 au IXe congrès en 1969.
Chou En-laï - critiqué par des « gardes rouges » mais efficacement soutenu par Mao - joua un rôle important dans la remise en ordre, mais moins que Lin Piao qui, en même temps que l’armée qu’il dirigeait, commença à exercer une influence prépondérante et vit son
autorité monter au zénith : il acquit même une autonomie d’action (qu’il aurait dit-on manifestée auparavant en préparant l’édition du « Petit Livre Rouge »), prenant une stature au-dessus de « la mêlée », un peu à la Mao...
Le « centre » impulsa les « comités évolutionnaires » qui incarnaient la « R.C. » dans sa continuité, mais aussi dans ses formes les plus contrôlées, et qui par ailleurs représentaient un équilibre de forces : les « C.R. » furent formés d’une triple alliance : d’un côté l’armée, élément prépondérant au départ, d’autre part des anciens cadres du parti « blanchis » ou récupérés, et enfin des éléments nouveaux « choisis » de la « R.C. ». La prééminence de l’armée - c’est-à-dire de la fraction armée du P.C.C., secteur le plus cohérent et le plus discipliné, le plus proche des conceptions maoïstes - sur les comités fut très forte au début, d’autant plus que les cadres étaient contestés et les nouveaux éléments souvent inexpérimentés.
Les « C.R. » se distinguaient des essais antérieurs de création de « communes ». Bien plus, ils s’opposaient à toutes les tentatives d’ériger et de légitimer de nouvelles formes de pouvoir prolétarien, comme celles qui proliférènt pendant la « R.C. ». Ainsi, la « commune de janvier » de Shanghaï se transforma rapidement (février 1967) en « premier
comité révolutionnaire », qui mit toutefois des mois à imposer son autorité sur une classe ouvrière et des « gardes rouges » assez rebelles.
La vigueur des attaques du « centre » [45] contre lesnombreuses« déviations » - outre la crainte d’un effondrement de la société chinoise - exprimait la crainte de l’équipe dirigeante de voir les structures de pouvoir révolutionnarisées et pas seulement réformées ; il ne s’agissait pas d’avoir de bons ou de mauvais cadres pour les secteurs les plus radicalisés, mais de rompre le rapport hiérarchique dirigeant-dirigé.
Par ailleurs, la classe ouvrière des années 1960 était très différente de celle que le P.C.C. trouva en entrant en 1949 dans les villes : passive et léthargique à ce moment-là, au contraire croissante, active, consciente de sa force en 1967, elle multipliait les revendications à différents niveaux : exigence d’un salaire plus élevé, critique du despotisme d’usine (contre les règlements du travail, tracassiers et répressifs), et mise en cause des syndicats, simple courroie de transmission... La politisation de cette classe ouvrière, autant que celle des étudiants, imprima ses effets à la « R.C. », et lui donna son dynamisme.
Mais la difficulté pour ces forces sociales radicalisées à proposer un projet global unificateur, l’aspect dispersé et souvent confus des initiatives, et surtout la crédibilité qu’elles accordaient à un « maoïsme » mal déterminé - mais qui donnait à Mao une large marge de manoeuvre, sans parler de l’intervention centralisée, systématique et cohérente de l’armée - permettaient au centre « maoïste » de résorber la « R.C. », et de la remettre sur les rails prescrits. Les « C.R. » représentèrent la codification du nouvel ordre.
Pour réussir cette opération de reprise en main, le centre « maoïste » élimina de nombreux cadres « nouveaux » de la « R.C. », ne conservant que les plus dociles. Ainsi attaquant l’ « ultra-gauche », le centre ne se contenta pas de désigner un certain nombre de cadres à l’opprobre publique, mais il indiquait surtout les frontières de l’antibureaucratisme dans la « R.C. ». Dans la célèbre lettre de Mao à sa femme, datée d’août 1966, mais publiée en 1972, celui-ci se montrait conscient des limites d’une victoire possible de la « gauche » : que la lettre soit de 1966 ou de 1972, importe peu, l’essentiel est qu’elle pose des limites à la « R.C. » (étant entendu que Lin Piao les a dépassées...)
De 1967 à 1969, année du IXe Congrès, on procéda à une lente, difficile, mais systématique réorganisation : laborieuse mise au point des « C.R. » provinciaux (fin 1968, la Chine sera entièrement couverte de « C.R. »). Le problème ne provenait pas seulement de la difficulté à résorber et même parfois à casser un processus révolutionnaire autonome, mais découlait aussi de la nécessité d’éviter un retour au passé ; il s’agissait de faire passer au moins une partie du projet maoïste : pratiquer de nouvelles formes d’enseignement, non pas
constitutives de nouveaux privilèges, mais étroitement liées à la production, casser la traditionnelle séparation manuels-intellectuels, et au niveau de la vie économique, favoriser une croissance plus équilibrée, industrialiser à la fois la ville et la campagne, tendre vers le maximum d’autonomie des unités de production (les usines à la campagne, la campagne à la ville...), rompre avec une hiérarchie sclérosée, inefficace, et favoriser une créativité des masses. Et surplombant cet ensemble, le parti devait, dans la cohérence maoïste, conserver son pouvoir de direction, et même dans le secteur de la politique étrangère, il n’était pas (et ne sera jamais) question de discuter publiquement les options du parti. La preuve à cet égard fut rapidement fournie : si au printemps 1967, pour quelques mois, la politique étrangère échappa à Chou En-laï, la réaction fut très vive, les protagonistes de cette politique furent non seulement chassés du parti, mais ils furent même, semble-t-il, arrêtés : la politique étrangère reste la « chasse gardée » de l’élite dirigeante du parti !
Et puis, et surtout, toute la cohérence du projet maoïste n’est jamais exposée, ni discutée (voir à ce propos les discussions des cadres dirigeants pendant la « Révolution culturelle », leur désarroi, leur incompréhension devant les silences, les phrases sybillines du président, sans parler des instructions très vagues...).
Le poids de la « réalité objective » pèse lourdement sur les orientations du régime, beaucoup plus qu’on pourrait le croire à regarder le « volontarisme maoïste ». Mais ces contraintes font rarement l’objet de débats clairs, réellement compréhensibles pour les populations et les classes concernées. Les options sont débattues dans des cercles restreints du parti, et les désaccords et discussions, parfois feutrés ou violents, sont dissimulés à l’extérieur, obscurcis et enrobés d’une terminologie pour initiés, largement étrangère à la majorité des Chinois eux-mêmes. De plus, le simplisme des slogans de la « R.C. » ne facilitait pas les vraies discussions, les réservant pour le sérail communiste. Des problèmes aussi essentiels que la croissance agricole, la pression démographique, la planification centralisée ou décentralisée, sans parler de la politique étrangère, des rapports avec l’impérialisme et le « camp socialiste », ne font pas partie d’une confrontation avec les masses. Celles-ci ne sont concernées que par les effets des choix. Par ailleurs, il est incontestable qu’u ne planification décentralisée, une industrialisation de la campagne supposent une plus grande activité et une autonomie relative (un encadrement moins étroit) que les anciennes orientations, ce qui suppose un autre rapport aux masses : c’est là le sens profond de la « R.C. ». Mais cela ne change pas la structure des rapports dominants-dominés... et par là le maoïsme apparaît bien comme une forme, certes spécifique, de bureaucratisme [46].
Le IXe Congrès, préparé depuis 1967, s’est tenu finalement en avril 1969. Le conclave du parti clicha la situation telle qu’elle émergeait du cours tumultueux et souvent imprévu de la « R.C. »
Mao était certes le grand vainqueur mais avec l’appui essentiel de l’armée qui exerçait un rôle considérable. Son chef, Lin Piao, fut nommé unique successeur de Mao. (On dit aujourd’hui qu’il s’est lui-même imposé comme seul vice-président).
Des éléments nouveaux, mais pas les plus radicalisés, entrent à la direction du parti (comité central et bureau politique) et quelques vieux dirigeants critiqués se retrouvent à la direction. En fait, le IXe Congrès entérina un compromis : les retournements en politique étrangère vont rapidement, en liaison avec l’instabilité des combinaisons au sommet, remettre en question l’équilibre fragile du IXe Congrès.

(Dans le prochain numéro)
LA POLITIQUE ETRANGERE CHINOISE)

Notes

[1Ainsi, en janvier 1925, à la veille de la montée révolutionnaire, le P.C.C. à son 4e congrès compte 995 membres. A l’automne de la même année il atteint 10 000 membres. Au printemps 1927, à son apogée, le parti a près de 60 000 membres, dont 60 % d’ouvriers.

[2C’est en 1922, sous Lénine, que l’adhésion du P.C.C. au K.M.T. fut proposée par Sneevliet (qui fut plus tard trotskyste) et acceptée par l’Internationale communiste, dans la ligne des thèses de Lénine du deuxième congrès mondial de l’I.C. sur l’alliance (mais non la subordination !) avec la bourgeoisie nationale. En 1924 l’adhésion, 4 ans après le deuxième congrès, et dans un contexte non pas de montée révolutionnaire mais de stagnation ou même de recul, prit un sens différent : celui de la subordination du P.C.C. au K.M.T., et d’une façon générale de la subordination des intérêts révolutionnaires chinois à ceux de l’état ouvrier russe déjà largement gangrené bureaucratiquement.
Ce n’était pas la décision de 1922 - en rien stalinienne - qui est condamnable, mais la subordination du P.C.C. à la bourgeoisie, pendant une période de montée révolutionnaire, alors que le P.C.C. est déjà devenu une force considérable, et même hégémonique dans la classe ouvrière.

[3Les conceptions de Lénine sur la révolution coloniale (les thèses du deuxième congrès mondial de l’I.C. en 1920) acceptées par Trotsky, mais aussi leur approfondissement, par le même Trotsky, en 1927-1928 à la lumière du bilan de la révolution chinoise, mériteraient une étude détaillée. Schématiquement, la position de 1920 donnait le rôle révolutionnaire dominant aux bourgeoisies nationales, mais insistait sur l’autonomie des P.C., et prévoyait, dans le cadre de la révolution mondiale montante (1920) et de l’existence de l’état ouvrier, la possibilité d’un trans-croissance socialiste (la révolution socialiste en Occident accélérerait un processus de passage de la révolution bourgeoise à la révolution prolétarienne en Orient).
En 1927-1928, à la lumière de la défaite de 1927, Trotsky en revient à (ou plutôt il généralise) la théorie de la révolution permanente : la bourgeoisie est incapable de réaliser ses tâches, le prolétariat doit et peut prendre le relai (en entraînant la paysannerie) la nature de la future révolution chinoise devant être une révolution socialiste télescopant une révolution bourgeoise.
Mais il est bon d’insister sur le fait que de 1920 à 1927 (jusqu’à l’effondrement du K.M.T. de gauche), c’est une théorie de la révolution par étapes que Trotsky soutient (tout au moins tacitement, en l’absence d’objection formulée). Le point d’opposition avec Staline-Boukharine porte sur la défense de la conception léniniste de l’autonomie du parti communiste.

[4A supposer que le Kuomintang ait jamais été le parti de la bourgeoisie ; ce qui est douteux. Le Kuomintang étant plutôt un conglomérat de forces sociales, qui tendait à unir en lui l’ensemble des forces sociales possédantes, y compris et surtout les propriétaires fonciers.

[5C’est là, nous y reviendrons ailleurs, une difficulté dans l’application pure de la théorie de la révolution permanente. Trotsky insiste de nombreuses fois sur le rôle indispensable du parti prolétarien et de la classe ouvrière des villes physiquement présente dans la lutte. C’est une des raisons pour laquelle il avait une grande méfiance (mais pas forcément un rejet !) pour le P.C.C. des années 1930, dépourvu d’ouvriers (et d’influence sur la classe ouvrière des villes), et à très grande majorité paysanne. A la limite, pour Trotsky le P.C.C. risquait de se dissoudre dans la paysannerie, et comme un parti purement paysan ne pouvait exister (c’est un des fondements de la théorie de la révolution permanente), il aurait tendance à incarner les intérêts de la contre-révolution (à la condition, bien entendu, qu’il continue à rester purement paysan !).

[6Mao, en 1926-1927, au contact de la paysannerie pauvre du Hunan en révolte, défendait un programme agraire radical (à réaliser autant par le K.M.T. que le P.C.C.). En 1927 il fait la cruelle constatation du recul du mouvement paysan : il avait été chargé de l’insurrection paysanne dite de la « moisson d’automne » qui se révélera désastreuse. Et tout en organisant en 1928-1929 (dans le premier soviet du Chingkangshan) une politique agraire très radicale (expropriation et liquidation des propriétaires fonciers), il manifesta une compréhension assez claire de l’ampleur du recul. Le radicalisme de Mao ces années-là s’expliquait par la recherche du soutien de la paysannerie pauvre, mais ne s’identifiait pas au gauchisme aventuriste prédominant dans le P.C.C.

[7Paradoxe et drame de la période : Chiu Chiu-pai, dirigeant en 1927, est critiqué pour son aventurisme (en fait celui de Staline). Li Li-san, son successeur (1928-1930), est attaqué pour gauchisme, mais son remplaçant Wang Ming (1931-1935), à son tour impose une ligne aventuriste ultra-gauche. La ligne aventuriste de 1927, fut imposée par Moscou pour se dédouaner de son ancienne ligne droitière. De 1928 à 1935 l’Internationale communiste connaît sa période ultra-gauche qui est imposée à toutes les sections. C’est pourquoi Li Li-san et Wang Ming qui accèdent à la direction du P.C.C. en critiquant l’aventurisme (réel) de leur prédécesseur, appliquent à leur tour une politique assez semblable.

[8Il existait d’autres bases rouges, notamment dans le Shensi (au Nord) : c’est là où Mao se réfugiera après la longue marche, et aussi le soviet de Ouhan. Mais ces deux soviets n’ont ni l’importance, ni la cohérence de celui du Kiangsi.

[9Mais Mao et le P.C.C. réussiront à faire, d’une fuite éperdue (la longue marche), un mythe, et cela dès l’époque de la longue marche. Cette odyssée enflammera l’imagination d’une partie de la jeunesse chinoise et redonnera un nouveau lustre au P.C.C. C’est très consciemment que Mao avait fait de cette nouvelle anabase une extraordinaire et très efficace machine de propagande : dans la terminologie maoïste transformer une mauvaise chose (défaite) en une bonne chose !

[10Deux raisons essentiellement semblent expliquer que Moscou ait accepté l’hégémonie de Mao sur le parti, malgré la méfiance, pour ne pas dire plus, avec laquelle ce dernier était considéré dans les hautes sphères de l’I.C. D’abord, le P.C.C. qui était au début des années 1930 probablement la plus importante section de l’I.C. (on parlait de 300 000 membres vers 1930-1932) est réduit en 1934-1935 à un petit parti qui se réfugie au Nord dans une région désertique - et ne présente alors guère d’intérêt pour Staline (de plus les communications sont très difficiles !) : alors Mao ou un autre... Ensuite, et surtout, le tournant de l’I.C. de 1935 vers les fronts populaires correspond - en apparence - avec l’appel au front uni - de Mao. Il est vrai que pour Mao en 1935-1936 il s’agit de front uni à la base -, donc pas avec le Kuomintang (en tant que tel), et non comme l’I.C. le préconise, le front uni au sommet ; et de plus pour Mao il n’a jamais été question d’abandonner l’indépendance du parti et de l’Armée rouge. Toutefois, Moscou réussit à Imposer le « front uni » avec le Kuomintang (lors de l’incident de Sian), mais ne parvint jamais à contraindre le P.C.C. à se subordonner à Chang Kai-chek.

[11Précisons : le P.C.C. n’a jamais totalement déserté les villes. Mais son influence, surtout sur la classe ouvrière était dérisoire. Il semble bien que pour la direction maoïste Il n’y avait aucun espoir de ranimer l’activité du prolétariat. Point de vue qui ne semble pas avoir été partagé par tous les cadres du P.C.C. ... Sur la petite bourgeoisie des villes, l’influence du P.C.C. fut plus grande, bien que limitée. De plus les intellectuels gagnés furent sortis des villes et envoyés dans les zones rouges des campagnes.

[12Nous ne traitons pas ici systématiquement la question du corpus maoïste (« la pensée de Mao »). Il semble incontestable que Mao possédait un projet propre avant d’avoir les moyens conceptuels de le théoriser, et de lui donner une structure relativement orthodoxe. Incontestablement de 1927 à 1936-1937, le maoïsme acquiert sa structuration et sa cohérence, alors que les théorisations ne commencent qu’à partir de 1935, et surtout de 1937 à 1940. Cf. notre article - Le maoïsme à la conquête du pouvoir (1937-1945) dans La Revue des Pays de l’Est, Bruxelles, n° 2, 1974.

[13Il faut insister là-dessus : la paysannerie chinoise - même pauvre - n’est pas une force révolutionnaire en soi. C’est un corps social hétérogène traversé par des impulsions diverses, parfois très conservatrices. La preuve la plus évidente que sa révolte n’était pas en soi révolutionnaire, est donnée par l’étude des mouvements paysans dans les régions (nombreuses) où le P.C.C. n’avait pas d’action ; et d’autre part par les efforts gigantesques que le parti a dû faire, là où il était, pour encadrer, et révolutionnariser ce qui n’était un potentiel, mais aussi une épreuve : le monde millénariste paysan... Cf. L. Bianco, « Les paysans et la révolution : Chine, 1919-1949 » , 1968, Politique étrangère, n° 2.

[14Ainsi le grand mouvement de rectification (le « Chen feng ») de 1942 à 1944, est aussi la dernière étape importante de maoïsation du parti.

[15C’est-à-dire comme ceux - Chang Kuo t’ao entre autres - qui faisaient de la lutte anti-japonaise une fin en soi.

[16Cela est très net si l’on compare la période de 1937 à 1941 du Shen-Kan-Ming (la zone du Yenan) et après. De 1937 à 1941, cette région, en dehors du champ de bataille, volt se constituer une administration très bien organisée ; on assiste à des phénomènes de centralisation et au développement d’une bureaucratie. Mais après 1941, la situation se dégrade (rupture du P.C.C. avec le K.M.T., blocus par les Japonais), et on en revient à une structure plus décentralisée, moins bureaucratique ; et l’initiative des masses que l’on stimule joue à nouveau un rôle essentiel. A fortiori dans les autres régions ou la situation ne fut jamais stabilisée, il ne pouvait être question de lourde bureaucratie...

[17Le P.C.C. distingue l’initiative des masses indispensable pour augmenter la production, pour lutter contre les Japonais..., et le projet global qui est toujours et exclusivement entre les mains de la direction du parti. L’autonomie locale n’est pas contradictoire avec la centralisation dans le parti. Le projet « politique - est concentré entre des mains peu nombreuses : la direction du Parti.
Autonomie veut dire autonomie de l’activité révolutionnaire, mais non du projet. Ce qui ne veut pas dire que certains secteurs du parti n’aient pas appliqué une ligne différente de la direction : d’où les mouvements de rectification.

[18Cf. le débat introduit, notamment par Ch. Johnson, et selon lequel le P.C.C. n’a vaincu qu’en s’identifiant au nationalisme,
sans que son succès n’ait rien à voir avec la question sociale. II est clair aujourd’hui pour la plupart des auteurs que la question sociale n’a pas été (et n’aurait pu être !) abandonnée par le P.C.C. Sans satisfaire au minimum (« le programme agraire modéré ») les exigences de la paysannerie pauvre et moyenne il était impossible de la mobiliser. Le P.C.C. l’apprit à ses dépends lorsqu’il limita considérablement, à certains moments, l’application du « programme agraire modéré » il fut obligé rapidement d’en revenir à un programme agraire plus radical. Et après 1945 le radicalisme de la paysannerie dans diverses régions de la Chine l’obligea à reprendre un programme agraire radical.

[19Elément important et sous-estimé : la victoire du P.C.C. est partiellement une conquête : la majeure partie de la population chinoise, jusqu’en 1949, ne connaît guère d’activité communiste. Ainsi pour la paysannerie du Sud, comme pour les ouvriers de toutes les villes, c’est un univers étranger qui arrive en même temps que l’armée rouge...

[20Et même pendant la période du Chingkangshan (1928-1929), le radicalisme fut encore plus grand : non seulement on expropria des propriétaires fonciers et des paysans riches, mais souvent on les liquida physiquement.

[21Les communistes chinois attaquèrent après 1949 - 10 ans après ! - ceux qui auraient voulu mettre une « muraille de Chine » entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne. Mais incontestablement pendant longtemps la pratique du P.C.C., et encore plus sa théorie, furent ambiguës à cet égard. Mao lui-même avait mis l’accent sur la nécessité d’une longue période de néo-démocratie, c’est-à-dire de pouvoir prolétarien (en fait du P.C.C.) pilotant une révolution bourgeoise, et après des années (ou des décennies) on serait passé à la phase socialiste. Mais selon le pronostic de Trotsky sur le processus de révolution permanente - ici très strictement respecté - la dictature prolétarienne empiéta rapidement sur la légalité bourgeoise, déjà très affaiblie en 1949. La réforme agraire brisa le pouvoir des propriétaires fonciers, c’est-à-dire
le principal pilier de la contre-révolution. La nationalisation de la propriété bureaucratique (c’est-à-dire des entreprises expropriées par Chang Kaï-chek et ses proches), dès 1949-1950, mit entre les mains de l’Etat une partie importante de l’industrie chinoise. Ainsi rapidement, d’empiétement en empiétement, la légalité bourgeoise fut brisée pratiquement, deux ou trois ans après la proclamation de la « R.P.C. », il ne restait plus rien de la « néo-démocratie » qui devait pourtant durer des dizaines d’années. Revanche d’un inéluctable processus de révolution permanente sur toutes les façades idéologiques...

[22Officiellement, ce n’est qu’à partir du VIIIe congrès du P.C.C., en 1956, qu’on parla de révolution socialiste... en 1949 !

[23Aujourd’hui encore les Chinois défendent la conception de la révolution par étapes : jusqu’en 1952, la « néo-démocratie », et après, l’étape socialiste (les débuts de la transition au socialisme). Mao développera une théorie de la « révolution permanente » - (à partir de 1958), mais il la distinguera de celle de Trotsky, en insistant sur les étapes séparées, et en mettant l’accent sur la permanence du processus révolutionnaire sous le socialisme.

[24Toutefois, une différence notable avec l’U.R.S.S. se marque dès le début : il n’a jamais été question de restreindre le niveau de vie (très bas) de la paysannerie, mais au contraire de favoriser un accroissement, même limité et très progressif de son niveau de consommation (et culturel).

[25Cf. M. Selden et son intéressant livre : The Yenan Way (1971).

[26Quand nous disons Mao, il est clair, pour nous, que le dirigeant du P.C.C. est influencé - influençant (instrumentalisant - instrumentalisé) - par de larges secteurs du parti. Et à travers et au-delà de celui-ci, c’est toute la société chinoise révolutionnaire, qui exerce ses effets et pressions sur la ligne du parti, tout en étant transformée à son tour par l’action du parti : dialectique complexe entre les pressions hétérogènes d’une société dynamique et la force hégémonique partiellement autonomisée (le parti).

[27Depuis les années 1920 jusqu’à nos jours, le P.C.C. est traversé par différents courants. Et incontestablement le stalinisme a marqué et imprimé toujours une forte influence sur les cadres communistes. Bien plus dans le P.C.C. ont toujours existé des cadres strictement staliniens (souvent méfiant à l’égard des innovations maoïstes)

[28Autrement dit, le rapport social : la coopération est plus importante que la mécanisation et l’augmentation de la production (bien que celle-ci ne soit pas négligée). C’est la rupture décisive de facto avec le stalinisme...

[29Consensus, mais aussi dynamisation des masses, c’est là la différence marquante avec le stalinisme qui s’appuie (si on peut
dire !) sur la passivité de la classe ouvrière et de la paysannerie...

[30Autre différence avec l’U.R.S.S. : dès les premières années du régime, le niveau de vie à la campagne (dès 1950 du fait d’une récolte moyenne en comparaison de la mauvaise de 1949) et dans les villes et en dehors des années catastrophiques (1960-1961), Il n’y aura pas de régression. L’effet bénéfique du nouveau régime s’est fait sentir immédiatement et pratiquement de façon continue. C’est une des explications du large consensus autour du régime (ou tout au moins de Mao), et qui marque une différence avec l’U.R.S.S. qui mis 10 ans à rattraper le niveau de 1913 ; et où après 1928 le niveau de vie des masses paysannes fut très sensiblement réduit, au profit d’une intense « accumulation socialiste ».

[31Ici aussi il faudrait une longue étude pour caractériser la conception maoïste du capitalisme (qui éclairerait sa vision du « social impérialisme »), du socialisme et du communisme. Capitalisme, socialisme et communisme prennent chez Mao un sens assez différent de celui qu’ils possèdent dans la littérature marxiste. Ainsi capitalisme connote fortement « inégalité » (croissante), et d’autre part communisme est considéré comme une étape parmi bien d’autres de l’humanité future. Le retour au capitalisme en U.R.S.S. est ainsi relié au retour à une inégalité croissante ; et d’autre part, si en 1958, à l’époque du « grand bond en avant » on a cru atteindre le communisme en quelques années, c’est que celui-ci est perçu comme beaucoup plus relatif, moins grandiose, que dans la littérature marxiste classique.
Il en est de même avec des caractérisations comme « fasciste... » peut sembler aberrant de qualifier l’U.R.S.S. de pays fasciste, nazi... (cf. Mao dans un texte de 1964...).
L’U.R.S.S. reçoit en retour, si on peut dire, le dernier « cadeau de Staline ». En effet, c’est l’UC stalinienne, qui n’a pas seulement été Incapable d’enrayer la montée du nazisme, mais même a été après son arrivée au pouvoir, impuissante à caractériser avec rigueur le nazisme. Ce dernier a toujours été identifié comme une dictature violente des « grands monopoles », et par extension connotait toute dictature violente et féroce. C’est cette caractérisation floue qui explique - sans la justifier - l’identification U.R.S.S. = dictature féroce = nazisme. « L’ignorance » stalinienne agit comme un boomerang à 30 ans de distance. Mais bien sûr, cela pose le problème de l’ignorance maoïste, c’est-à-dire du « marxisme maoïste » et de ses limites...

[32Les principes du « G.B.A. » ainsi que la théorie de la « révolution permanente » sont énoncés par Mao dans le texte essentiel, de janvier 1958, les « soixante points » (non publié), et repris par Liu Chao-chi en mai 1958 à la deuxième session du Ville Congrès du P.C.C., référence Schram.

[33Bien qu’il ne faille pas sous-estimer, chez beaucoup de cadres, les réticences à l’égard du « président ». Beaucoup de communistes importants sont des maoïstes ralliés, souvent sincèrement, mais parfois par nécessité. Mais l’impossibilité de constituer un courant, ouvertement anti-maoïste, confirme le rôle « quasi-bonapartiste » de Mao.

[34Ainsi en est-il des pressions de la paysannerie : tendances à la renaissance d’une paysannerie riche, tendance à l’abandon de la campagne et à l’émigration vers la ville, incapable d’accueillir et de fournir du travail aux campagnards, tendance à secréter des nouvelles élites, etc. Au niveau des villes, pressions libéralisantes (au sens bourgeois) de la part de secteurs intellectuels, et surtout renouveau de dynamisme de la classe ouvrière qui redevient la classe motrice du développement socialiste, et exige non seulement des augmentations de salaires mais une part réelle dans la gestion, rejette le despotisme d’usine (des règlements incroyablement tracassiers) et la toute puissance du parti. Cette pression ouvrière est d’autant plus sensible qu’elle ne rejette pas le régime, ni même le pouvoir du parti, mais ses formes bureaucratiques : pour tout dire, ses aspects despotiques !

[35Cf. Bettelheim (1964 et 1973) : avant et après la « Révolution culturelle ». Le livre de 1964 de Ch. Bettelheim et de ses collaborateurs, montre le fonctionnement d’une économie chinoise qui s’éloigne du modèle soviétique. Le livre de 1973 après la « Révolution culturelle », montre une économie chinoise fonctionnant sur des principes assez semblables à ceux de 1964 ! La « Révolution culturelle » - a justement indiqué, qu’entre les principes et l’application, il y avait un énorme fossé ; et que la pratique - c’est-à-dire l’action du parti - était plus proche du modèle soviétique... (surtout dans l’industrie). Reste bien sûr à savoir si aujourd’hui les principes sont mieux respectés...
Cf. Bettelheim, Charrière et Marchisio : La construction du socialisme en Chine, Maspero, 1965 ; et Bettelheim : Révolution culturelle et organisation industrielle en Chine, Maspero, 1973.

[36Le bilan du développement socialiste met en évidence les acquis du régime, ses faiblesses et éclaire l’arrière-fond de la « Révolution Culturelle ». Globalement la Chine a connu un développement industriel rapide mais en « dents de scie ». Le premier plan quinquennal (1953-1957) permit de doubler pour le moins la production industrielle. L’agriculture de son côté connut une croissance relativement modérée jusque fin des années 1950. On assista à une élévation Modeste du niveau de vie, mais réelle ; un grand effort d’instruction fut mené... « Le grand bond en avant » (1958-1959) changea
l’orientation de l’économie, en même temps qu’il accéléra les rythmes de Croissance. Les années suivantes ce fut le repli général : les excès et l’impréparation du grand bond, les calamités climatiques, le brutal retrait de l’aide et des conseillers soviéttiques (1960), tout cela amena un sérieux recul économique. (Il faut toutefois préciser que des réalisations du « grand bond en avant » notamment les grands et petits travaux, l’irrigation des terres, représentèrent souvent des acquis positifs mais dont les conséquences favorables ne se sont fait sentir qu’après des années).

[36Idem

[37La rupture des années 1960 est en germe dès l’instauration de la R.P.C. et même à plus long terme, dès l’émergence du maoïsme dans les années 1930.
La « campagne d’éducation socialiste » est la dernière tentative avant la « Révolution culturelle de Mao », de réimposer un cours maoïste (après des avertissements, des adresses à la jeunesse) en vain ! En effet, l’appareil du parti dénaturait les injonctions. En janvier 1965, en même temps que la dernière série d’injonctions (« les 23 points ») de cette campagne, Mao décida d’éliminer Liu Chao-chi, ainsi qu’il le confiera plus tard à E. Snow : désormais la lutte devint « publique » et déborda les cénacles étroits de la direction du parti.

[38Mais le « paternalisme » tout en étant autoritaire est tout de même différent du despotisme qui existait dans certaines usines et communes populaires. Cf. textes de « gardes rouges » op. cit.

[39Le rejet non pas de la bureaucratie en soi, mais d’une bureaucratie inefficace et trop coûteuse est l’un des points communs entre Mao et Chou En-lai (pourtant « bureaucrate » par excellence !).

[40Teng To auteur de critiques allusives contre Mao.

[41On sait que Mao, dans ses entretiens avec E. Snow (1970) insista sur la fonction du « culte de la personnalité » en rapport avec la recherche d’un consensus large masse - dirigeant (Mao).

[42La résolution du plenum d’août - par ses résonances révolutionnaires et égalitaires, et surtout par l’appel direct aux masses
est la preuve la plus manifeste de la différence entre Mao et Staline - et cela dans un double sens : 1) Mao n’a pas eu peur d’en appeler aux masses, alors que Staline vivait dans la hantise d’une montée de celles-ci ; 2) d’autre part, Mao était convaincu de pouvoir contrôler, canaliser, le mouvement des masses. En quoi il a eu raison, même si les débordements ne furent pas très loin de détruire les bases bureaucratiques (même au sens spécifique de la bureaucratie maoïste) du régime. Alors qu’en Russie stalinienne, une montée des masses n’aurait pu que balayer la bureaucratie russe, véritable sangsue sur
le dos du prolétariat soviétique.

[43Autrement dit : leur activité devait perturber le moins possible la production...

[44Bien qu’il semble que la proclamation de la commune soit en fait le premier acte de récupération du mouvement de la classe ouvrière de Shanghaï en révolte...

[45Le centre, au sens maoïste d’unificateur et centralisateur.

[46Le débat sur le maoïsme a trop souvent été obscurci par l’identification étroite : déformation bureaucratique = stalinisme. C’est oublier que la dégénérescence stalinienne est située dans une période et un contexte bien précis (celui de la révolution russe isolée...). Et bien que le stalinisme ait gangrené presque tout le mouvement communiste mondial pendant plusieurs dizaines d’années, des formes spécifiques de déformations sont apparues dans un contexte et une période entièrement nouvelle. Même un pays comme l’Albanie se référant et magnifiant le stalinisme, n’a ni les moyens, ni la possibilité de se payer un stalinisme authentique ; et c’est encore plus vrai pour la Chine. C’est pourquoi il est important de saisir la spécificité de la construction socialiste dans ce pays. Spécificité qui découle à la fois d’une problématique universelle (la planification, etc.) de réponses particulières, mais aussi de conditions locales (les rapports entre classes, les pressions extérieures, etc.).