La face cachée de la République

, par EPSZTAJN Didier

  • Olivier Le Cour Grandmaison, La République impériale — Politique et racisme d’État, Éditions Fayard, Paris, 2009, 401 pages, 23 euros.

« Le concept d’État impérial-républicain oblige à penser ensemble des réalités qui sont trop souvent dissociées, ce qui autorise certains à traiter de la Troisième République en omettant, ou en tenant pour secondaire, son caractère impérial, justement, ou, à l’inverse, à prendre pour objet la constitution de la “Plus Grande France” sans s’intéresser véritablement à ses nombreuses conséquences institutionnelles et juridiques en métropole par l’avènement de l’empire. »

Olivier Le Cour Grandmaison interroge les instruments politiques, administratifs, juridiques et scientifiques qui ont permis ou facilité l’extraordinaire expansion des possessions françaises outre-mer et les orientations, assimilation ou association, choisies pour gérer des dizaines de millions d’indigènes de la « Plus Grande France ».

A l’heure de la glorification de la colonisation, il est important de lire et d’analyser ce que furent les débats des républicains, leur basculement dans le racisme et son organisation par la République, la construction hégémonique de « l’espace vital » jugé indispensable au développement de la métropole et à la vie de ses habitants. « Racisme de la législation et des conceptions qui la soutiennent, racisme de l’État français aussi, puisque, inassimilable, l’indigène ne peut être traité comme un égal en droit et en dignité, cependant que les représentations qui légitiment son statut d’assujetti dans les colonies affectent également sa situation lorsqu’il réside en métropole. Immigré désormais, considéré comme tel, du moins, alors qu’il ne vient pas d’un pays étranger, il est pensé comme une menace grave pour la société au sein de laquelle il vit sans pouvoir s’y intégrer en raison de ses caractéristiques raciales, culturelles et cultuelles. » L’auteur souligne le rôle des institutions, des sciences humaines et de leurs représentants dans l’enseignement : « Triomphe de l’opinion parée des atours d’une parole et/ou d’une écriture d’autant plus autorisées et doctement dispensées qu’elles apparaissent scientifiquement fondées ; spectaculaire défaite de la réflexion. »

Loin des visions angéliques, des récits mythologiques, de la « glorieuse tradition » des droits de l’homme, l’auteur nous dévoile un pan, pas encore accepté, de la frauduleuse République démocratique. Comprendre cette histoire, c’est pouvoir appréhender ce qui perdure, même sous une autre forme, dans la société française actuelle. C’est aussi comprendre le présent d’un passé qui ne passe pas pour des millions de Français(e)s et d’autres dont des « racines » réelles, symboliques, mémorielles ou imaginaires sont induites par la colonisation.

Loin de le déclaration du 26 août 1789 et d’une certaine tradition cosmopolite et révolutionnaire, l’expansion géographique de la République et son patriotisme étroitement national, prospérèrent « grâce à l’emploi des armes et à l’asservissement des contrées et des “peuplades” vaincues au nom de la supériorité de la “race blanche” et de ses prétendus devoirs. »

Quatre parties du livre : « La République impériale », « De l’assimilation à la “politique d’association” », « “Lutte pour l’existence”, empire et défense de l’Europe » et « L’empire : “le salut et l’avenir de la patrie” »

Olivier Le Cour Grandmaison termine son ouvrage en montrant les ancrages, les similitudes entre la colonisation et les politiques génocidaires en Allemagne nazie et au Cambodge, pour ne citer que ces deux exemples. « A cette époque, l’espace vital impérial, qu’il soit français, allemand, britannique ou belge, repose fondamentalement sur une logique d’exploitation des races inférieures, et non sur une logique de destruction. » « Impossible d’analyser l’émergence, la formation et parfois même le fonctionnement précis de l’espace vital national-socialiste en faisant abstraction de l’espace vital impérial qui le précède, celui-là même dont l’importance est trop souvent sous estimée, voire ignorée, par les études qui arrachent les conceptions hitlériennes à l’époque au sein de laquelle elles ont vu le jour. »

Et il en souligne les dissemblances — « Continuité relative d’un labeur servant à des fins d’anéantissement et dont l’invention semble antérieure à l’émergence de cette forme inédite de domination ; discontinuité évidente de ses usages, liée au saut qualitatif engendré par les spécificités de ces régimes et par leur radicalisation criminelle où le travail-destruction est conçu comme un moyen supplémentaire de produire des cadavres par millions et de terroriser les vivants » — et l’irréductibilité des politiques d’anéantissement : « Dès lors, l’espace vital national-socialiste, pour ceux qui sont identifiés comme Juifs, change de nature et bascule du côté d’une politique d’extermination radicale qui s’émancipe de toute considération économique et militaire, puisque le génocide anéantit des hommes et des femmes en âge de travailler, alors que l’Allemagne est confrontée depuis longtemps déjà à une pénurie de main-d’œuvre toujours plus grave ».

Il faut aussi souligner, que nul ne peut s’abriter derrière un relativisme temporel pour méjuger, pour requalifier ou pour ignorer : « Défaite de l’universel, triomphe éclatant et durable d’un relativisme juridique, politique et moral, qui repose désormais sur des fondements d’autant plus sûrs qu’ils paraissent scientifiquement établis, en même temps que ce dernier ne légitime un ordre colonial inégalitaire, discriminatoire et illégal ; nul ne l’ignore alors. »

Un complément au passionnant Coloniser Exterminer, Sur la guerre et l’État colonial paru chez le même éditeur en 2005.

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