De nos dérisoires et sympathiques héroïsmes

Phil noir 17

, par CORCUFF Philippe

« Je me suis imaginé partant à l’ascension de l’immeuble en face de celui de Walter, franchissant la 7e Avenue à l’aide d’une corde et descendant en piqué à l’intérieur de l’appartement de Walter pour sauver John ou le neutraliser selon les circonstances. Ensuite je capturais ces irrécupérables, les rassemblais et livrais toute la bande aux flics. Autrement dit, je faisais aussi bien que Zorro. Sauf qu’après avoir comparé la silhouette aérienne du justicier masqué à celle du barman usé et bedonnant que j’étais devenu la sonnette de la porte d’entrée m’est apparue comme une alternative commode. »
Cornelius Lehane, Qui sème le vent... (What Goes Around Comes Around, 2005).

Le temps des vacances a été propice à des rêveries, sous le soleil, aux senteurs de crème solaire, avec le clapotis des vagues en fond sonore. Un léger assoupissement, et notre Hollywood intérieur s’imaginait en cinémascope : tablettes de chocolat à la place de la petite bedaine, muscles profilés, bronzage luisant, Ray-Ban... nous nous portions au secours d’Ursula Andress, en grillant sur le poteau Sean Connery ! Et puis on se réveillait un peu idiot, parce que des gamins vous avaient envoyé, sans le faire exprès, un ballon sur la tronche. On lançait alors des borborygmes, tout rouge, la figure striée de marques de la serviette, le souffle court avec l’âge... Un peu comme Brian McNulty, le héros poussif mais sympathique de Cornelius Lehane (à ne pas confondre dans le monde du polar avec Dennis Lehane, l’auteur de Mystic River !).

McNulty est un ancien barman se mêlant souvent d’histoires policières qui ne le regardent pas tout à fait, conseillé par un père communiste un peu déphasé au cœur de New York. Le roman noir, quand il est ainsi travaillé par l’humour, peut saisir certaines tonalités tragi-comiques de la condition humaine telle qu’elle est bringuebalée dans nos sociétés modernes. Le noir n’est pas toujours l’ennemi du rire ou du sourire, mais le mélange des deux nous rend mélancoliquement joyeux, à distance de certains des travers de nos contemporains (et donc, on l’oublie trop, de nos propres travers). Alors que nous sommes sur le point de tomber dans un vide abyssal désespérant, le drolatique nous tend une perche nous aidant à rejoindre les berges du potache. Mais si la plaisanterie desserre l’étau du tragique, elle ne l’élimine pas pour autant. Le poids en est allégé, les ressorts de nos existences apparaissent plus diversifiés, sans que la mièvrerie rose bonbon ne prenne le dessus. Plutôt un équilibre instable, jouant, davantage qu’un « noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir ce soir » par trop univoque, de la palette des couleurs de la vie.

Si nous pouvions apprendre de ces tensions entre tragique et comique à l’œuvre dans certaines œuvres du polar contemporain, tout particulièrement face à nos fantasmes héroïques, quelque chose comme de la sagesse pourrait naître. Non pas une sagesse en surplomb, à la Platon, mais une sagesse parmi les hommes, en tant qu’hommes comme les autres, conscients de leurs faiblesses. Une sagesse introduisant de petits décalages au sein même de nos vies ordinaires. Non pas cette arrogance de gens de Gôche qui s’installent si aisément dans la peau du Résistant des années 1940, et qui stigmatisent si rapidement tous ces « gros cons de droite » comme étant des nazis potentiels. Mais un humble admirateur des résistants d’hier, qui aimerait bien s’en approcher, mais qui n’est pas certain qu’il aurait le cran en situation...

Or, parmi nous les hommes (tout particulièrement ceux munis d’un petit h et d’un gros cul !), la tentation de montrer qu’on a des biscoteaux participe souvent de notre banalité ridicule. Quand cela ne s’accompagne pas de violences intempestives, cela peut même contribuer à un certain charme paradoxal : le charme de la faiblesse de celui qui aimerait bien montrer qu’il est fort. Ce côté frimeur qui n’a pas les moyens aurait presque pu donner une facette plaisante à un Nicolas Sarkozy terrassé cet été par un petit jogging, si sa politique et ses caprices de nouveau riche ne contribuaient pas autant à nous pourrir la vie. Ceux qui écrasent les autres de leur pouvoir et/ou de leur argent ne peuvent guère prétendre au bénéfice de cette fragilité née d’une force chimérique qui se dérobe.

Nous nous prenons aussi parfois les pieds de l’héroïsme à deux balles dans nos vies politiques. Le poster du Che nous transporte imaginairement dans la jungle bolivienne, alors que nous avons bien du mal à distribuer ce putain de tract qui colle aux doigts à des gens s’efforçant d’éviter au radar l’Obstacle Militant. Et puis entre la lutte magnifique de l’anarcho-syndicalisme catalan pour un autre monde, dans une guerre contre le rouleau compresseur franquiste, et nos 5 % aux élections : il y a comme un écart de souffle, non ? Tu rigoles ! Sans parler des deux siècles d’échecs pour faire advenir une société non-capitaliste, démocratique et pluraliste ! On se trouve encore dans une situation analogue à celle de McNulty face à son père coco :

« J’étais une véritable énigme à ses yeux, au même titre que la classe ouvrière. Il ne comprenait pas pourquoi ni elle ni moi n’accomplissions ce dont lui nous croyait capables. »

Un héroïsme plus prosaïque ne gagnerait-il pas quelque assouplissement pragmatique au contact répété de l’expérience ?

Pour cela, il faudrait pouvoir éviter les pièges de l’autocombustion dans le ressentiment, quand on s’est trop souvent cogné aux cages de fer des ordres sociaux dominants. C’est un danger dans des mondes contemporains si friands de boucs émissaires : « les Musulmans », « les Juifs », « les Américains », « l’Ultra-Gauche », « Philippe Val », « les Grévistes »... et « le Voisin du dessus » ! On se fixe sur des personnes supposées toutes-puissantes et malfaisantes plutôt que sur les mécanismes plus impersonnels et abstraits de l’exploitation et de la domination.

L’historien et philosophe américain Christopher Lasch fournit ici une hypothèse éclairante : dans nos sociétés individualistes à tendances narcissiques, nous serions passés de l’admiration classique pour le héros, dont on espérait pouvoir se révéler digne, à l’attirance plus ambiguë pour la célébrité [1]. Or, le Narcisse des temps actuels « espère refléter quelque lumière de son astre » et, partant, « une forte proportion d’envie se mêle à ses sentiments » [2]. C’est pourquoi le culte de la vedette peut si facilement se retourner « en haine si l’objet de son attachement fait quoi que ce soit qui lui rappelle sa propre insignifiance » [3]. On est bien loin des efforts pour se montrer à la hauteur de superbes actions ! L’acidité de la rancœur ronge dès le départ les désirs d’une « grandeur » si friable et vaine.

Toutefois, la solution ne se situe peut-être pas dans un retour au héros d’acier calé sur son piédestal. Car ce dernier apparaît quelque peu inaccessible à nos failles quotidiennes, et risque même de les faire nier à quelques-uns d’entre-nous, les « Purs » et autres « Martyrs », susceptibles de s’enfermer dans une inhumaine humanité. Et si la sagesse tragi-comique d’un certain polar nous poussait à inventer un héroïsme de la fragilité, davantage à hauteur d’humains ?

Notes

[1Dans C. Lasch, La culture du narcissisme (1e éd. américaine : 1979), introduction de J.-C. Michéa, trad. franç., Castelnau-le-Lez, Climats, 2000, p. 120-123.

[2Ibid., p.122.

[3Ibid.