Pays Basque

« Les manifestations et les grèves ne sont pas dépassées » Entretien avec Lilian Mathieu, sociologue présent au Forum Social

, par MATHIEU Lilian

Lilian Mathieu est sociologue au CNRS, auteur de nombreux ouvrages dont Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux. Réputé pour ses travaux sur la prostitution, le Sida, la double-peine ou le réseau RESF, il anime aujourd’hui à Bayonne une conférence dans le cadre du Forum Social Pays Basque (17h, IUT Château Neuf).

  • Sur quoi va être axée la conférence de cet après-midi ?

Il m’a été demandé, en tant que sociologue des mouvements sociaux, de revenir sur le mouvement altermondialiste, sur comment il a émergé et sur ce qu’il révèle du mode de fonctionnement de la logique néolibérale.

  • Est-ce nouveau dans le paysage politique ?

Cela fait une dizaine d’années que le mouvement altermondialiste s’est constitué, même si l’on retrouve des racines remontant largement dans le temps au niveau de la critique du système capitaliste. Le mouvement s’est imposé avec, sur le plan national, la création d’Attac, qui a eu une influence extrêmement forte sur le débat sur la critique du néolibéralisme, qui a montré que le discours néolibéral, malgré ce qui était dit alors, n’allait pas de soi.

On se rappelle la formule de Margaret Tatcher « There is no alternatives » (pas d’autres solutions) que le néolibéralisme. Le propre de la critique altermondialiste a été de dire : « Oui il existe d’autres solutions alternatives, on peut réfléchir à d’autres manières d’organiser la société et l’économie que de suivre la loi du marché ». Cette critique s’est exprimée fortement lors du débat sur le Traité Constitutionnel européen, même si les logiques présidant au « Non » étaient hétérogènes. Le « Non de gauche » s’est nourri de cette critique du néolibéralisme qui a été portée, légitimée et consolidée par le mouvement altermondialiste.

  • L’absence de traduction politique est-elle un handicap ou la force du mouvement ?

Je dirais que cela a été une difficulté pour les forces politiques se réclamant de l’altermondialisme, de n’avoir pas réussi à imposer un programme susceptible d’attirer des suffrages. On l’a vu à la présidentielle ou avec l’éparpillement des forces politiques qui avaient fait campagne pour un « Non de gauche » ou à travers la concurrence entre le PCF, les amis de Mélenchon, le NPA de Besancenot, ou le parcours un peu slalomant de José Bové. Mais c’est là le problème des partis politiques. Est-ce qu’un mouvement social, intellectuel, puisqu’on est dans l’articulation entre une protestation collective et une réflexion sociale, économique et politique ; doit nécessairement passer par la voie des urnes ? Je n’ai pas la réponse. C’est aux militants de se poser la question.

  • Vous avez beaucoup travaillé sur les mouvements de chômeurs, de sans-papiers, de prostitué-es... Ces mouvements ont-ils trouvé naturellement leur place au sein des altermondialistes ?

Le mouvement alter est composite, regroupant divers mouvements autour de l’identification d’un adversaire commun, qui est la politique néo libérale de marchandisation, de mise en concurrence. Les critiques féministe ou écologiste, de défense des services publics se sont adossées à celle-ci. Les mouvements de chômeurs se sont intégrés spontanément là-dedans. Pour les prostitué-es, bien que cela participe à la thématique de la précarité, c’est plus compliqué. Ce n’est pas par hasard si beaucoup de prostituées en France viennent de pays très pauvres, où les systèmes de protections sociales se sont effondrés, où la politique d’ajustement s’est exercée de manière extrêmement brutale. Globalement, le mouvement alter a bien intégré ces problématiques, bien que par exemple au niveau féministe il y ait eu un débat, pour savoir si c’est un esclavage ou un métier, qui a pu être des fois conflictuel.

  • Y a-t-il des formes modernes d’action et d’autres archaïques ?

Aujourd’hui les mouvements sociaux marchent sur deux pieds. Quand comme le 29 janvier, il est possible de faire une démonstration de force, ils le font. D’autres fois, il s’agit plutôt de s’adresser aux médias. Il ne faut pas opposer ces modes d’action entre eux. Les manifestations et les grèves ne sont pas dépassées et sont encore susceptibles de rassembler du monde et de peser dans le débat politique. Il s’agit plutôt d’associer les stratégies plutôt que les opposer.

P.-S.

Entretien paru dans Le Journal du Pays Basque, édition du 31 janvier 2009.

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